Cinquante ans après sa parution, Fayard réédite Démocratie française. L’ouvrage sera de retour en librairie le 7 octobre. Publié en 1976, l’essai de Valéry Giscard d’Estaing posait les bases d’un pays uni. Un idéal que la France d’aujourd’hui, fracturée et sans majorité, semble avoir oublié. Ses idées demeurent pourtant d’une rare modernité.

C’est sa fille Valérie-Anne qui le révèle : Valéry Giscard d’Estaing écrivait toujours à la main, de sa longue écriture fine et singulière. Sa fidèle secrétaire retranscrivait ensuite les textes avec l’aide d’une machine à écrire. L’écriture manuscrite, une manière particulière pour le président d’articuler sa pensée, de concevoir sa réflexion. La pensée posée sur le papier obéit nécessairement à un rythme différent du clavier de l’ordinateur.

En 1976, Démocratie française est un succès de librairie immédiat. Une première dans le monde de l’édition, puisque jamais auparavant un président de la République en exercice n’avait publié un livre. Démocratie française se présente comme un essai doctrinal, sobre et argumenté. Il entend préciser quelle démocratie le jeune chef de l’État veut « pour la France et pour les Français ». Le texte est clair et ordonné, presque pédagogique. Dans la préface, Giscard l’affirme : « plus que tout autre, l’esprit français éprouve ce besoin de comprendre ». Il fait de la réflexion politique un outil de gouvernement.

Giscard dédie Démocratie française « pour Marianne et pour Gavroche », ces visages complémentaires d’une France qu’il rêve apaisée et unie. En filigrane, il pose une question qui n’a rien perdu de son actualité : comment gouverner un pays que la Ve République a habitué à l’affrontement entre deux clans. ? Démocratie française est un succès de librairie immédiat. Trois jours après sa sortie le 11 octobre, le tirage atteint déjà 650.000 exemplaires, et huit mois plus tard, il dépasse le million. Suit une édition en livre de poche en 1978.

50 années plus tard, cette réédition par Fayard, le même éditeur, invite à relire l’ouvrage un peu différemment. Démocratie française pose des questions qui demeurent d’actualité et notamment celle de cette force centrale dont l’ouvrage pose les bases, puisque c’est du titre du livre que naîtra en 1978 l’UDF. L’Union pour la Démocratie Française se veut un outil au service de l’action du chef de l’État, une confédération de partis destinée à contrecarrer l’influence grandissante du RPR de Jacques Chirac.

Valéry Giscard d’Estaing en est convaincu : 2 Français sur 3 aspirent à être gouvernés au centre, loin du collectivisme comme du conservatisme. Le terme « collectivisme » revient à plusieurs reprises dans le livre, marque d’une époque. Son ouvrage s’inscrit dans une période de notre histoire où l’union de la gauche, forte du programme commun de gouvernement, menace de l’emporter. Le centre est donc tout autant une doctrine qu’une ligne de défense.

Faut-il aussi percevoir la pensée giscardienne comme une anticipation ? Le parallèle souvent établi avec Emmanuel Macron est une facilité, mais il n’est pas forcément pertinent.

Le dépassement du clivage droite gauche, la recherche d’une majorité élargie : ces idées préfigurent en partie la séquence ouverte en 2017 avec le « et en même temps » d’Emmanuel Macron, devenu à son tour le plus jeune président de la Ve République. L’analogie entre la doctrine giscardienne et la pratique macroniste du pouvoir trouve pourtant rapidement ses limites. Giscard pense le centre comme une réalité sociologique, portée par une classe moyenne en expansion. Macron le construit comme un espace électoral, sans ancrage social équivalent et assiégé par les extrêmes.

Les deux démarches divergent sur un point essentiel. Giscard n’a jamais prétendu abolir le clivage gauche-droite. Il se situe clairement à droite de l’échiquier politique, une droite libérale et réformiste, alliée aux gaullistes. Son ambition est d’occuper le centre de cette majorité, face à la gauche unie. Son centre à lui suppose l’existence d’adversaires susceptibles d’incarner un choix alternatif. Son centre n’entend pas rendre toute alternance en dehors des extrêmes impossible. Son centre suppose un pluralisme assumé et des partenaires, d’où la fondation de l’UDF qui survivra à son mandat.

Le « et en même temps » nie la pertinence du clivage droite-gauche, additionne des mesures de sensibilité opposées, sans lien doctrinal évident, et repose sur un seul homme. Le macronisme reste à ce jour attaché à la personne de son fondateur et n’a pas créé l’équivalent de l’UDF, une confédération partisane destinée à lui survivre. Le centre rêvé par Giscard voulait rassembler, là où Emmanuel Macron s’est surtout efforcé d’absorber.

Dans Démocratie française, Giscard défend le pluralisme comme une règle du jeu et non comme une concession.

Ses actes confortent ses écrits : la révision constitutionnelle de 1974 ouvre la saisine du Conseil constitutionnel à 60 députés ou sénateurs. Elle donne à l’opposition un levier jusque-là réservé au pouvoir. Elle prépare le contrôle de constitutionnalité qui s’est imposé depuis. Le chef de l’État plaide aussi pour des pouvoirs locaux plus forts, idée reprise et réalisée sous une forme différente par les lois Defferre de 1982. S’y ajoute la majorité à 18 ans, la loi Veil, le divorce par consentement mutuel et tant d’autres avancées. Ces réformes de société donnent au septennat de Valéry Giscard d’Estaing une cohérence forte, la modernisation rapide d’une société à travers le libéralisme des mœurs et des droits.

Au niveau international, Giscard est l’un des premiers présidents à penser l’interdépendance comme un cadre et non comme une menace. Il est à l’origine de la création du Conseil européen. On lui doit également l’élection du Parlement européen au suffrage universel, le système monétaire européen, le sommet des grandes puissances industrielles. Sa conception de l’Europe est très intergouvernementale. Il juge la légitimité du Conseil européen, émanation directe des chefs d’État et de gouvernement élus, supérieure à celle de la Commission qu’il tient pour moins démocratique, au point d’envisager sa suppression. La question demeure entière, à l’heure où cet organe perçu comme technocratique, nourrit la défiance des peuples envers la construction européenne.

Démocratie française a été écrit à un moment charnière de la Ve République, après le premier choc pétrolier et avant que la crise ne s’installe durablement. Dans ce livre, on ressent encore de la confiance, celle de la France des 30 Glorieuses, persuadée que la croissance permettra d’élargir le consensus politique. Cet optimisme se heurtera aux années de rigueur, les années Barre, avec l’arrivée du chômage de masse.

Cette réédition de l’automne 2026 intervient à l’inverse dans un moment politique dominé par la défiance, la polarisation et le règne de l’émotion. La politique à l’ère des réseaux sociaux. L’inverse de la philosophie giscardienne fondée sur la raison, le consensus et l’expertise. Son optimisme de la volonté manque dans notre débat public, son souci aussi de penser la démocratie comme un équilibre et pas comme un combat. 50 ans après sa première publication, Démocratie française gagne à être relu. Cette réédition pourrait lui offrir un nouveau public.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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