Le mouvement lycéen actuel, dont une partie a montré un visage violent, invite à s’interroger sur l’état de l’éducation nationale en France d’autant plus que le dernier classement PISA met en évidence la baisse générale du niveau scolaire. Les revendications de 2026 mettent en lumière le manque de moyens et de professeurs tandis que des casseurs – image révoltante – mettent le feu à des lycées, à l’université ou pillent les commerces des grandes villes de France avec une rage rarement vue. La situation difficile de l’éducation nationale qui sert de prétexte à ces violences est-elle pourtant totalement inédite ?

Après-guerre : construire et reconstruire les écoles

Pendant deux ans et demi, d’août 1951 à janvier 1954, plus long ministre de l’Éducation nationale d’après-guerre, le radical-socialiste André Marie a mené le ministère à une période pleine de défis. L’école est alors en cours de refondation alors que la IVe République est confrontée à la Reconstruction et aux débuts des mouvements de décolonisation. Des travaux tant de réflexion que de construction ont été initiés par ses prédécesseurs comme Yvon Delbos ou Pierre-Olivier Lapie mais André Marie imprime sa marque et le tempo du relèvement de l’école. 

Il a alors la charge de construire des écoles pour faire face à l’afflux des enfants du baby-boom et reconstruire celles, en Normandie et en Alsace par exemple, qui ont souffert de la guerre et de ses destructions aveugles. Le ministre André Marie doit tout mettre en œuvre pour former 25 000 élèves nouveaux chaque année dans le second degré au début des années 1950. Le 1er octobre 1952, il a fallu accueillir 75 000 nouveaux enfants dans les écoles primaires. Le nombre d’écoles n’est pas suffisant. Des écoles-prototypes sont mises au point ; une centaine en Alsace par exemple. Des budgets-types, des aides financières de l’État, des projets d’architectes sont établis pour industrialiser, en quelque sorte, la construction des écoles. Chaque commune n’a plus qu’à choisir le type d’école qu’elle souhaite voir construire dans sa ville en fonction de l’état de ses finances. Aux actualités françaises, on voit ainsi André Marie inaugurer les écoles les unes après les autres. 

Faire nation, former des citoyens

À chaque rentrée scolaire, le ministre de l’Éducation nationale s’adressait aux élèves comme à des citoyens en devenir devant être conscients que leurs efforts ne s’inscrivaient pas uniquement dans une démarche individuelle : leur travail sert aussi la communauté nationale. L’État met en œuvre, dans la mesure de ses moyens, les conditions pour que chacun se forme mais le citoyen doit être conscient aussi qu’il contribuera, en retour, à la solidarité nationale. 

À la rentrée de 1952, dans son discours radiophonique aux élèves, il dit : « Je sais bien que ces réalisations sont encore insuffisantes, je sais bien que nos élèves devront se tasser, trop nombreux encore dans des salles trop petites, du moins convenait-il de les recueillir tous. » Le ministre est conscient de la situation matérielle particulièrement difficile de l’école française au lendemain de la guerre. Au Trait, en Seine-Maritime, les élèves du centre d’apprentissage des chantiers navals viennent en classe avec leur propre charbon pour alimenter le poêle des salles de classe. 

Augmentation du nombre d’élèves, augmentation du nombre de bourses 

Lors de cette même rentrée 1952, il précise : « Pour pouvoir recevoir et instruire ces foules enfantines, pour remplir la mission de notre République, donner à chacun de ses fils l’instruction à laquelle il a droit, il fallut ouvrir de nouvelles classes, c’est-à-dire équiper des locaux et recruter des maîtres. Nous nous y sommes employés. » Puisque les élèves s’entassent dans les classes, il faut embaucher de nouveaux instituteurs et institutrices. L’accès à cet emploi est facilité. Des hommes et des femmes s’adressent directement au ministre pour obtenir une place comme maître d’école. André Marie réoriente les courriers vers les rectorats où les besoins se font le plus sentir.

Mais la multiplication des classes, l’augmentation du nombre d’écoles ne suffisent pas pour faire face aux besoins de l’instruction. Les élèves méritants, issus de classes sociales moins favorisées, ne peuvent pas toujours poursuivre leurs études. André Marie met en avant le mérite des élèves et pour que chacun ait ses chances, il fait augmenter le nombre de bourses. Il est multiplié par trois et elles sont ouvertes aux élèves du public comme du privé, ce qui provoque l’ire des socialistes et des communistes, attachés à la laïcité et à l’école de la République. André Marie est confronté à des manifestations rejetant sa proposition d’attributions de bourses à des enfants défavorisés issus de l’école privée mais il maintient sa mesure qui donne lieu à la loi Marie-Barangé.

Philosophie des Lumières et patriotisme

Fils et petit-fils d’instituteur, André Marie reste un enfant de l’école publique, attaché aux hussards noirs. Sous son ministère, la philosophie de l’école est celle des Lumières et de la raison. Dans ses discours aux écoliers et aux étudiants, il ne manque jamais de le rappeler, lui si attaché à Montesquieu et à la séparation des pouvoirs. « La République n’oublie pas, et l’histoire de son passé, s’il en était besoin, serait là pour le lui rappeler que seule l’action bienfaisante de l’école peut la maintenir au sommet d’elle-même. » explique le ministre normand.

Ce qui frappe également en relisant André Marie aujourd’hui, c’est la référence au patriotisme. « Nous n’avons pas le droit […] de persuader nos enfants de la vanité du patriotisme et de préparer ainsi, de justifier même, de nouvelles trahisons. » Sans doute avait-il en tête les événements vécus par la France sous l’Occupation. Ce n’est ainsi pas une vision négative de la nation – l’exclusion de l’autre – qu’il vante mais l’unité.

L’enseignement technique pour offrir des débouchés professionnels

La situation actuelle n’est pas tout à fait comparable à celle des années 1950. Le plan Marshall, la croissance donnaient des capacités … Après-guerre, le relèvement de l’école était beaucoup plus urgent mais la population avait probablement plus conscience de faire partie d’une société française, d’une collectivité unique, ayant la conscience du bien commun dans un contexte géopolitique dangereux. Il n’y avait pas les réseaux sociaux, ni la société de consommation, ni l’IA qui risque de supprimer des emplois.

La question de l’emploi, après l’école, était déjà posée par André Marie. Il avait apporté une réponse pragmatique : l’enseignement technique. Lui-même et son ministère ont fourni un effort de pédagogie pour expliquer que l’enseignement technique n’était pas une voie pour élèves médiocres mais au contraire une voie d’excellence. C’est là qu’il n’a probablement pas réussi à convaincre entièrement. La France avait besoin de soudeurs, de tourneurs, de métallurgistes, d’artisans… Les métiers industriels permettent à un pays de produire. André Marie ne cesse de vanter l’ingénieur, le métier et statut que chacun recherche.

Malgré un programme clair et ses efforts, la tâche reste immense et André Marie ne peut combler tous les retards. On peut lui reconnaître d’avoir contribué à relever l’école même s’il lui est reproché de ne pas aller assez vite. « La situation de notre école était et demeure grave » dit André Marie dans les années 1950. Elle l’est aussi aujourd’hui mais jamais nous n’avions vu le feu aux écoles dans le pays de Victor Hugo. « Nous travaillons tous au même œuvre : préserver et accroître le capital le plus précieux de notre pays, l’instruction de nos enfants. » dit encore André Marie. Une partie de la colère actuelle tient probablement aussi à la responsabilité du gouvernement inaudible et probablement manquant de marge de manœuvre financière, avec une dette à bientôt 4000 milliards d’euros.

« La liberté de l’homme ne doit rencontrer d’entraves qu’à partir du moment où, en s’exerçant, elle met en péril l’existence même de la société. » dit André Marie. Au vu des événements du mois d’octobre 2026 et de ces dernières années, il n’est pas difficile de constater que la situation actuelle est particulièrement préoccupante et que l’avenir s’annonce très violent. Je crois que la principale différence entre les années 1950 et les années 2020, c’est qu’autrefois, nous formions des citoyens et que nous faisions nation (malgré les déchirements de l’Occupation !). Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Mathieu Bidaux, Docteur en histoire contemporaine

Source : 

André Marie, Écrits et discours politiques (1928-1971), Paris, L’Harmattan, 2024, 250 p.

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