Professeur de statistique, Vincenzo Vinzi est directeur général de l’ESSEC depuis 2017 après en avoir été le Doyen. Inquiet de la défiance croissante de nos sociétés à l’égard du progrès, il vient de donner un livre important pour redonner confiance en l’avenir : Transcendons le progrès ! Manifeste pour un leadership éclairé (Éditions de l’Éclaireur). Éric Anceau l’a interrogé pour la Nouvelle Revue politique.

Nous commençons traditionnellement nos grands entretiens en demandant aux auteurs que nous interrogeons sur ce qui les a conduits à publier leur livre. Qu’en est-il dans votre cas ?

J’ai écrit ce livre à partir d’une inquiétude, celle de voir s’installer une défiance croissante à l’égard de l’avenir, y compris chez celles et ceux qui devraient en être les premiers acteurs. Mais je pars aussi d’une conviction. Nous ne pouvons pas laisser le progrès devenir un mot suspect, ni abandonner l’avenir aux discours nostalgiques ou anxiogènes. Je rencontre au quotidien des étudiants qui ne rejettent ni la connaissance, ni la réussite, ni l’innovation. Ils se demandent plutôt à quoi elles doivent servir. Les débats sur la transition écologique ou l’intelligence artificielle montrent bien qu’une question de sens est désormais indissociable de celle de la performance.

Ce livre n’est donc ni un plaidoyer pour un optimisme béat, ni un procès du progrès technique. Il cherche plutôt à nous aider à reprendre la main sur les transformations qui sont déjà à l’œuvre. Le progrès doit pouvoir être expliqué, discuté et orienté. Il faut se demander ce qu’il améliore, pour qui et avec quelles conséquences. C’est à cette condition que nous pourrons renouer avec une confiance lucide dans l’avenir.

Comment expliquer que les sociétés occidentales soient passées en quelques décennies d’un culte du progrès, à un scepticisme de plus en plus grand et aujourd’hui à une profonde défiance ?

Pendant les Trente Glorieuses, le progrès était visible dans la vie quotidienne. La croissance annuelle moyenne en Europe occidentale avoisinait 5 %, soit plus du double des décennies suivantes. Cela explique le sentiment de mouvement collectif qui caractérisait cette période. Chaque génération avait le sentiment que ses enfants vivraient mieux qu’elle. L’innovation, l’industrialisation, la hausse du niveau de vie et l’accès à l’éducation semblaient aller dans le même sens et dessiner une même promesse.

Cette promesse s’est progressivement fissurée. Nous sommes aujourd’hui davantage conscients des effets indésirables du développement, sans toujours avoir les moyens d’agir. Nous sommes mieux informés, mais pas nécessairement mieux orientés. Il existe aussi un écart croissant entre les bénéfices individuels des innovations et leurs effets collectifs. Les technologies numériques en sont un bon exemple. Elles offrent des possibilités extraordinaires, tout en pouvant accentuer l’isolement, la polarisation ou la désinformation. Nous ne maîtrisons pas toujours les conséquences des transformations que nous mettons nous-mêmes en mouvement.

Quels en sont, selon vous, les exemples les plus frappants ?

On le voit d’abord avec l’écologie. Nous avons longtemps pensé le progrès comme une accumulation de richesses et de possibilités. Nous découvrons aujourd’hui que ce modèle a aussi un coût. Les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont augmenté de 62 % entre 1990 et 2022, alors que l’Union européenne s’est fixé l’objectif d’atteindre la neutralité carbone avant 2050. La question n’est donc plus seulement de produire davantage, mais de trouver un équilibre entre performance économique, sobriété et cohésion sociale.

On le voit aussi avec l’industrie et le numérique. L’industrie manufacturière ne représente plus que 11 % du PIB français, contre 17 % en 1995. Derrière ces chiffres, il y a la disparition d’usines, mais aussi celle de compétences, de fournisseurs et de capacités de décision indispensables à l’innovation. Et dans le numérique, l’Europe dispose de nombreux talents mais reste encore trop souvent dans la position de celle qui régule ou commente des technologies développées ailleurs. Ces deux exemples posent finalement la même question. Comment rester acteur de notre avenir, plutôt que de simplement subir les transformations qui viennent ?

La jeunesse semble particulièrement concernée, ce qui est à la fois paradoxal et inquiétant. Comment l’expliquer ?

Le chiffre le plus frappant est que 75 % des 16-25 ans déclarent avoir peur de l’avenir. Il ne faut pas y voir le signe d’une génération hostile au progrès ou résignée à l’inaction. Cette inquiétude traduit plutôt une exigence nouvelle de cohérence. Les jeunes veulent comprendre à quoi servent les connaissances qu’on leur transmet, quelles sont les conséquences de leurs choix et comment concilier réussite individuelle et intérêt collectif. Ils ne rejettent pas la performance, mais ils veulent qu’elle ait du sens.

Cela se voit aussi dans leurs choix d’orientation et leurs projets professionnels. Ils cherchent à mettre leurs compétences au service de projets utiles, sans pour autant renoncer à leur ambition. À l’ESSEC, par exemple, 30 % des étudiants souhaitent aujourd’hui créer leur entreprise, contre 3 % il y a vingt ans. Ils ne renoncent pas à agir, ils veulent agir autrement et donner une portée plus large à leur réussite. Notre rôle est de les accompagner dans cette ambition et de leur donner les moyens de relier performance, impact et responsabilité.

Quelles sont les clés, selon vous, pour se réapproprier l’idée de progrès ?

Il faut d’abord accepter que le progrès ne puisse plus se définir de manière unique. Il ne se résume ni à la croissance, ni à l’innovation technologique, ni à l’accumulation de richesses. Il concerne aussi nos conditions de vie, notre santé, l’accès aux savoirs, la préservation de l’environnement et la solidité de nos liens sociaux. Une innovation prend tout son sens lorsqu’elle apporte un bénéfice concret et partagé.

La valeur peut donc être économique, mais aussi sociale, environnementale et territoriale. Les progrès du dessalement de l’eau en sont un bon exemple. La consommation énergétique a été divisée par cinq et le coût du mètre cube est passé d’environ quatre euros à moins de cinquante centimes. Ce n’est pas seulement une performance technique. Cette innovation peut faciliter l’accès à une ressource essentielle et répondre à un enjeu de sécurité.

Il faut aussi sortir des oppositions entre innovation et précaution, industrie et écologie, excellence et inclusion, profit et responsabilité. Ces exigences peuvent entrer en tension, mais elles sont aussi liées. Le leadership consiste à organiser ces arbitrages et à trouver les équilibres qui permettent d’avancer.

Le progrès ne peut donc pas être une promesse décidée d’en haut. Il doit se construire par l’expérimentation, le débat, la confrontation et l’évaluation.

L’éducation est amenée à jouer un rôle important dans ce dispositif…

L’éducation est en effet un levier essentiel pour renouer avec une conception plus active du progrès. Former ne consiste plus seulement à transmettre des connaissances ou à préparer des professionnels à un monde déjà connu. Il faut aussi apprendre à comprendre des situations complexes, à croiser les disciplines, à dialoguer avec des interlocuteurs différents et surtout à continuer d’apprendre tout au long de sa vie.

La durée de vie moyenne d’une compétence technique est passée de trente ans en 1987 à deux ans aujourd’hui. Le diplôme doit donc être le point de départ d’un parcours, et non son aboutissement. Il doit donner les connaissances et les méthodes pour évoluer grâce à l’expérience et à la formation continue.

Cela suppose aussi de dépasser la simple juxtaposition des disciplines. L’économie, l’ingénierie, le droit et les sciences sociales doivent pouvoir travailler ensemble à partir de problèmes concrets, en dialogue avec les entreprises, les pouvoirs publics et la société civile. L’éducation doit ainsi former à la fois des professionnels capables d’agir et des citoyens capables de comprendre les transformations auxquelles ils prennent part.

Que faire de l’IA ?

Il faut sortir de l’alternative entre fascination et peur. L’intelligence artificielle est une technologie de rupture qui transforme déjà les métiers et les organisations. L’enjeu est maintenant d’accompagner ces évolutions et de faire en sorte que leurs bénéfices soient largement partagés.

Selon le Forum économique mondial, 92 millions d’emplois pourraient être remplacés par l’IA d’ici 2030, tandis que 170 millions pourraient être créés. Ces projections montrent l’ampleur des transformations à venir. Les emplois créés ne correspondront pas nécessairement aux compétences des personnes dont les tâches seront automatisées. La priorité doit donc être donnée à la formation et à l’accompagnement des parcours.

L’Europe doit aussi développer les compétences et les écosystèmes dont elle a besoin pour maîtriser l’IA et l’appliquer à ses propres enjeux. Cela suppose un cadre de confiance fondé sur des données fiables, la transparence, la correction des biais et une responsabilité humaine. L’IA doit renforcer le jugement humain et contribuer à une création de valeur qui bénéficie au plus grand nombre.

La nécessité de la réindustrialisation est au cœur de l’entretien que vous avez dans votre livre, avec Enrico Letta, ancien président du Conseil des ministres italien. Comment l’articulez-vous avec votre problématique ?

Comme le souligne Enrico Letta, sans capacité industrielle, il n’y a pas de véritable capacité de création. Une technologie peut être conçue dans un laboratoire, mais si nous ne savons plus la produire, la déployer et l’améliorer, nous perdons peu à peu les compétences qui permettent de produire et d’améliorer ces technologies. Réindustrialiser ne consiste donc pas seulement à relocaliser des sites. Il faut reconstruire un continuum entre recherche, financement, production et compétences.

Cette réflexion concerne donc aussi les écoles de management. L’industrie ne repose pas uniquement sur les ingénieurs. Elle mobilise la gestion de projet, la finance, la logistique, le marketing, le droit et la stratégie. C’est en rapprochant ces compétences que nous pourrons recréer un lien solide entre innovation et production.

Et votre échange avec Béatrice Kosowski, présidente d’IBM France, insiste aussi beaucoup sur les valeurs…

Oui, parce que la confiance doit être pensée dès la conception des technologies. Les équipes qui développent un modèle doivent travailler avec celles qui en évaluent les biais, les risques et les effets sociaux. La réflexion éthique doit accompagner tout le développement, de la conception jusqu’à l’adoption.

Cela passe par la qualité et la traçabilité des données, des critères d’évaluation clairs, des mécanismes de contrôle et la possibilité de corriger les modèles. Il faut aussi savoir qui est responsable de leurs usages et de leurs conséquences. Les valeurs prennent ainsi une forme concrète dans les pratiques et deviennent une condition de la confiance, de l’adoption et de la performance.

Vous avez sous-titré votre livre « Manifeste pour un leadership éclairé ». Qu’entendez-vous finalement par-là ?

Un leadership éclairé repose d’abord sur les faits, mais aussi sur le courage de décider et l’humilité de reconnaître ses erreurs. Dans un monde complexe, il doit permettre de donner une direction sans prétendre tout maîtriser, en s’appuyant sur l’intelligence collective et la diversité des points de vue.

Ce leadership implique aussi une responsabilité d’exemplarité. Il s’agit de montrer, par l’action, que le progrès peut être orienté vers une prospérité plus durable, plus inclusive et plus humaine.


Éric Anceau

Éric Anceau est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lorraine où il enseigne l’histoire politique et sociale de la France et de l’Europe contemporaine. Ses recherches portent principalement sur l’histoire de l’État, des pouvoirs, de l’expertise appliquée au politique et des rapports entre les élites et le peuple et de la laïcité. Directeur de collection chez Tallandier, co-directeur d’HES, membre du comité de rédaction de plusieurs autres revues scientifiques et de plusieurs conseils et comités scientifiques dont le Comité d’histoire du Conseil d’État et de la Juridiction administrative, il a publié une quarantaine d’ouvrages dont plusieurs ont été couronnés par des prix. Parmi ses publications les plus récentes, on citera Les Élites françaises des Lumières au grand confinement (Passés Composés, 2020 et Alpha 2022), Laïcité, un principe. De l’Antiquité au temps présent (Passés Composés, 2022 et Alpha 2024), Histoire mondiale des impôts de l’Antiquité à nos jours (Passés Composés, 2023), Histoire de la nation française du mythe des origines à nos jours (Tallandier), Gambetta, fondateur de la République (PUF) et Nouvelle Histoire de France, collectif de 100 autrices et auteurs (Passés Composés).

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