Le 23 octobre 1956, les Hongrois descendent dans la rue. Comme leurs ancêtres de 1848 l’avaient fait contre les Habsbourgs, ils réclament aux Soviétiques la liberté de la presse, des élections libres, le départ des troupes étrangères. En quelques jours, la révolte devient soulèvement national. Des étudiants, des ouvriers, des soldats et des adolescents affrontent les chars d’une puissance impériale qui entend décider à leur place de leur destin.
Le 4 novembre, l’Armée rouge revient en force. Budapest résiste, puis succombe sous les bombes et les blindés. Le bilan est terrible : des milliers de morts, des dizaines de milliers de condamnés, près de 200 000 exilés. Le Premier Ministre Imre Nagy, qui avait proclamé la neutralité de son pays, sera exécuté. La Hongrie avait appelé le monde libre à l’aide. L’Occident s’est indigné, a accueilli les réfugiés, mais n’est pas intervenu militairement.
Soixante-dix ans plus tard, cette histoire nous offre d’inconfortables leçons rétrospectives. Elle nous oblige à regarder en face une vérité stratégique : lorsqu’une puissance dotée de l’arme nucléaire envahit son voisin, les autres puissances dotés ne peuvent que pas s’y opposer par les armes.
En 1956, les Occidentaux sont restés l’arme au pied en Hongrie. En Ukraine, ils le restent face à la Russie. Non parce qu’ils seraient indifférents au sort des peuples agressés, ni par lâcheté, mais parce qu’une intervention directe ferait courir le risque d’un affrontement nucléaire.
Cela ne signifie pas que l’Ukraine est abandonnée : elle reçoit des armes, des financements et un soutien politique. Mais les Occidentaux se gardent d’engager leurs propres forces contre l’armée russe. La leçon de Budapest demeure, rude et toujours actuelle : la solidarité peut être réelle, l’aide importante, et pourtant un peuple attaqué par une puissance dotée ne peut être secourue par une intervention militaire.
En 1956, les Hongrois avaient espéré que les appels occidentaux à la libération des peuples se traduiraient en actes. Ils ont découvert la limite que la dissuasion impose aux promesses.
Cette limite ne doit pas faire oublier une autre leçon. Le soulèvement hongrois dément l’idée que la Hongrie serait, par nature, à la botte de Moscou. En 1956, le peuple hongrois a payé de son sang son refus de la tutelle soviétique. Aujourd’hui encore, les choix de Budapest ne se réduisent pas à une complaisance à l’égard de Moscou. D’ailleurs, le changement de premier ministre n’annonce pas pour autant une rupture stratégique avec Moscou : Péter Magyar entend réduire l’influence russe, mais son gouvernement défend aussi les intérêts énergétiques hongrois et ne promet pas de suivre toutes les positions européennes sur l’Ukraine. La politique hongroise est d’abord celle d’un pays qui entend décider pour lui-même. C’est inacceptable pour les européistes. C’est normal pour les démocrates de tous les pays.
C’est précisément ce que Budapest 1956 et la résistance ukrainienne nous enseignent ensemble : la démocratie ne peut être dissociée du principe des nationalités, c’est-à-dire du droit des peuples à choisir leur avenir. On ne défend pas les libertés en faisant abstraction du cadre dans lequel elles prennent corps. Le suffrage universel, l’État de droit et les libertés individuelles ne sont pas des principes suspendus dans le vide : ils s’exercent dans une communauté politique, avec une histoire, des institutions, des frontières et une volonté collective.
Opposer la nation à la démocratie est donc une faute intellectuelle et politique. En 1956, les Hongrois ne se sont pas soulevés pour remplacer une tutelle par une autre. Ils voulaient être libres chez eux. En Ukraine, la résistance n’est pas seulement la défense d’un territoire : elle exprime la volonté d’un peuple de décider de son régime et de ses alliances, sans qu’une puissance étrangère en dicte les termes.
Rappelons deux vérités simples: primo, personne n’ira mourir pour le drapeau européen. Secundo, le principe national n’est pas l’ennemi des droits fondamentaux ; il en est, au contraire, la condition sine qua non. La nation est l’oxygène de la démocratie.
Cette vérité dérange parfois ceux qui voudraient réserver le mot « démocratie » aux institutions, tout en traitant la souveraineté populaire comme suspecte. Cette vérité dérange surtout les partisans d’une Europe toujours plus unie qui, dans le sillage de Jean Monnet, rêve d’une démocratie sans peuplé comme il existe des sodas sans sucre.
Mais si le peuple ne peut pas choisir son destin collectif, à quoi bon lui reconnaître le droit de choisir ses gouvernants ? Si ses frontières peuvent être redessinées par la force, que reste-t-il de son suffrage ? Et si ses libertés ne valent que tant qu’elles ne contrarient pas les intérêts d’un empire, quelle est leur garantie ?
Budapest n’a pas vaincu militairement. Pourtant, son soulèvement a fissuré la légitimité du système soviétique et marqué la mémoire européenne. L’insurrection rappelle qu’un peuple peut être écrasé sans être soumis dans les cœurs, et qu’une nation n’est jamais une simple pièce sur l’échiquier des grandes puissances. La Hongrie a perdu la bataille de 1956 ; elle n’a jamais perdu le droit de dire non.
Il est des défaites temporaires qui sont des triomphes pour toujours.
Se souvenir de Budapest, ce n’est donc ni distribuer des leçons faciles aux générations présentes, ni prétendre que l’histoire se répète à l’identique. C’est comprendre le prix de la liberté, les limites tragiques de la protection extérieure et le lien indissoluble entre démocratie et autodétermination nationale. Les chars peuvent écraser une insurrection. Ils ne peuvent transformer une occupation en consentement.
Comme l’avait compris Bonaparte, on peut tout faire avec des baïonnettes sauf s’assoir dessus.
Soixante-dix ans après, le message de Budapest demeure : la liberté politique commence lorsque les peuples peuvent décider eux-mêmes de leur destin.
Guillaume Bigot, député du Territoire de Belfort, en charge de la politique étrangère des Horaces et président du groupe d’amitié France Hongrie.
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