À l’approche de l’élection présidentielle, la question du maintien – et même de la hausse – du pouvoir d’achat revient donc au premier plan. Mais avec, enfin, la prise de conscience d’une partie des décideurs politiques que son financement par le « quoi qu’il en coûte » relève de l’impossible. Au cœur du débat se trouve, à nouveau, l’indexation des pensions de retraite. Depuis 2022, une sous-indexation des pensions aurait généré des économies substantielles libérant des marges de manœuvre pour réduire le poids de la dette et/ou soutenir des investissements d’avenir, mais au détriment du pouvoir d’achat, notamment des petites retraites. Des pistes existent pour dépasser ce dilemme.
La Banque centrale européenne pensait avoir tourné la page de la séquence inflationniste ouverte par la pandémie puis la guerre en Ukraine. L’inflation dans la zone euro était repassée de façon durable sous le seuil de 2 %, et la BCE anticipait encore en décembre une hausse moyenne des prix limitée à 1,9 % en 2026, renouant ainsi avec son objectif de stabilité monétaire. Cet optimisme a été brutalement douché. Depuis le 28 février, la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz — par lequel transite près de 20 % du commerce mondial de pétrole — ont ravivé les tensions sur les marchés de l’énergie. En réaction, la BCE a révisé dans l’urgence ses prévisions et table désormais sur une inflation annuelle de 2,7 % en 2026. En avril, elle a atteint 2,2 % selon l’Insee.
Dans la foulée, les prévisionnistes revoient aussi à la baisse la croissance : en France, le ministère de l’Économie vient de réviser sa prévision de croissance pour 2026, désormais attendue à 0,9 %, contre 1 % initialement. La hausse des taux d’intérêt vient directement renchérir le coût pour la France de son endettement et de ses emprunts pour boucler les fins de mois. Rappelons qu’il faudra, au minimum, emprunter plus de 300 mds€ en 2026 pour combler, d’une part, le déficit public et, d’autre part, rembourser les emprunts qui arrivent à échéance… Pour combien de temps encore l’aptitude de France Trésor à écouler une nouvelle dette, équivalente à près de 10 % du PIB, auprès d’investisseurs nationaux et internationaux suffira-t-elle à éviter le grand carambolage ?
Par ailleurs, le choc inflationniste lié à la guerre avec l’Iran remet en jeu les arbitrages de politique monétaire. Comme après l’invasion de l’Ukraine, la BCE pourrait être contrainte d’adopter une posture plus restrictive afin d’éviter un dérapage durable des prix. Mais ce resserrement interviendrait dans un contexte particulièrement délicat pour des économies européennes, et en particulier pour la France, qui peinent depuis la crise sanitaire à retrouver une trajectoire de croissance régulière. La hausse durable des prix des matières premières et de l’énergie a affaibli la capacité productive, pesé sur les niveaux de vie et réduit les marges de manœuvre budgétaires de l’État.
À l’approche de l’élection présidentielle, la question du maintien – et même de la hausse – du pouvoir d’achat revient donc au premier plan. Mais avec, enfin, la prise de conscience d’une partie des décideurs politiques que son financement par le « quoi qu’il en coûte » est impossible. Et au cœur du débat se trouve, à nouveau, l’indexation des pensions de retraite, automatique sauf vote contraire d’une majorité parlementaire — une règle difficile à remettre en cause politiquement dans une période préélectorale où pèse la peur du vote des retraités, citoyens aux taux élevés de participation aux élections. Le gouvernement Barnier, puis Bayrou sont aussi tombés car ils envisageaient quelques efforts concernant l’âge légal de départ à la retraite et la régulation du niveau des pensions.
Pourtant, le diagnostic est clair. Depuis 2019, les prix à la consommation ont augmenté de 16 %, soit une hausse moyenne de 2,5 % par an sur les six dernières années. Sur la même période, le salaire nominal moyen par travailleur a progressé de 16 %, signifiant que le salaire réel est resté quasi stagnant. Du côté des retraités, les pensions nominales ont crû de façon similaire, traduisant également une stabilité du pouvoir d’achat. Autrement dit, ni les actifs ni les retraités n’ont réellement bénéficié de gains de niveau de vie.
La question de l’indexation des retraites est particulièrement sensible en période d’inflation. En 2022, le choix a été fait de revaloriser fortement les pensions — près de 4 % — après les élections. D’autres revalorisations ont suivi.
Sans oublier la décision de stopper la réforme des retraites sous la pression du Parti socialiste après la dissolution de 2024 et le renforcement électoral de l’alliance dite du Nouveau Front populaire.
Cette double dynamique autour du (non)financement des retraites a renforcé l’endettement et le déficit, réduit les marges de manœuvre de l’État, fragilisé encore plus le système par répartition et contribué à peser sur les salaires et les cotisations sociales.
Quels choix durables pour le système des retraites ?
Cette tension renvoie à une question structurelle de pilotage du système de retraite. Ne faudrait-il pas s’inspirer de l’indexation « à la suédoise », qui vise à reconnecter l’évolution des pensions à la productivité ? Dans ce cadre, le système est à l’équilibre lorsque les salaires réels progressent de 1,6 %, ce qui correspond à peu près aux anciens scénarios optimistes de hausse de la productivité du Conseil d’orientation des retraites. L’indexation des pensions correspond alors à la croissance nominale des salaires diminuée de 1,6 %. Une telle règle permettrait de recorréler pensions et performance économique sans compromettre la soutenabilité financière du système, mais elle implique une acceptation explicite de périodes de sous-indexation.
Rappelons qu’en termes d’évolution de la productivité, force est de constater que depuis la fin de la Covid, on assiste à un décrochage de la France par rapport aux autres pays européens et surtout par rapport aux États-Unis Cela rajoute de la difficulté dans la recherche d’une soutenabilité du financement des retraites.
Cet affaissement se retrouve sur le plan de la création de richesse. En 2024, selon l’Eurostat, le PIB par habitant en France est inférieur de 6 % (pour une quasi-égalité en 2019) par rapport à la moyenne de la zone euro, de 15,5 % (14 % en 2019) par rapport à celui des Allemands et de 27,1 % (21,7 % en 2019) par rapport à celui des Américains. La situation relative de la France s’est seulement maintenue par rapport à l’Allemagne qui paie cher la guerre en Ukraine avec une forte perte de compétitivité industrielle consécutive à la quasi-disparition de l’accès au gaz russe à la fois bon marché et facile à transporter via le réseau de gazoduc.
Depuis 2022, une sous-indexation des pensions aurait généré des économies substantielles libérant des marges de manœuvre pour réduire le poids de la dette et/ou soutenir des investissements d’avenir, mais au détriment du pouvoir d’achat, notamment des petites retraites. Des pistes existent pour dépasser ce dilemme. Une désindexation partielle et progressive, applicable uniquement au-delà d’un certain niveau de pension, permettrait de préserver les retraités les plus modestes. Cette logique rejoint celle d’un recours différencié et progressif à la CSG, déjà pratiqué, et introduit une forme de justice sociale entre retraités sans augmenter le taux global de prélèvements obligatoires.
Enfin, la réflexion ne peut se limiter à une comparaison de revenus. Les besoins de consommation varient fortement selon le cycle de vie. À la retraite, le temps libéré ouvre de nouveaux usages, loin d’être limités aux loisirs, et pouvant contribuer au lien social et à la solidarité, comme l’engagement bénévole, le soutien à la famille, l’implication dans les communes, ou encore l’aidance d’un proche.
Mais il importe de rappeler que les dépenses de santé, les primes des complémentaires et surtout le risque de perte d’autonomie augmentent fortement avec l’âge. Chez les actifs, la contrainte du travail, les taux de cotisations, le coût du logement (location ou emprunt à rembourser), les frais de déplacement domicile-travail en l’absence d’accès à un réseau de transport public et les dépenses liées aux enfants — en particulier l’enseignement supérieur et la consommation de produits digitaux — pèsent lourdement sur les budgets.
Comprendre ces besoins différenciés est indispensable pour éclairer le débat sur le pouvoir d’achat, d’autant plus que les travailleurs d’aujourd’hui seront les retraités de demain, dans un système appelé à être moins généreux sans pour autant être totalement soutenable dans un contexte où le nombre de retraités par cotisants ne cesse d’augmenter et où la réforme des retraites de 2022 a été suspendue jusqu’en 2027.
L’heure des choix
Face au retour de l’inflation, les choix à venir ne seront ni simples ni indolores. Mais l’enjeu est clair : dans un environnement bouleversé par les enjeux géopolitiques, les chocs climatiques et les métamorphoses démographiques, concilier stabilité macroéconomique, justice sociale et crédibilité budgétaire, sans céder à la facilité des réponses uniformes. Redisons, aussi, combien cette crise énergétique met une lumière crue sur les fragilités de notre appareil productif. Préserver durablement le pouvoir d’achat des actifs comme des retraités suppose de renforcer le taux d’emploi de l’ensemble de la population, en mobilisant davantage le potentiel des seniors de plus de 60 ans comme celui des plus jeunes, les moins de 25 ans. Rappelons que, selon la DG du Trésor, le taux d’emploi des jeunes est supérieur de 16,2 points en Allemagne par rapport à la France.
L’heure des choix, c’est aussi ceux d’une réindustrialisation contribuant à la fois à la croissance et à la souveraineté énergétique, fondée sur le développement d’énergies décarbonées, qu’elles soient renouvelables ou nucléaires. Cette dynamique doit s’accompagner d’une transformation de nos modes de production et de consommation : plus de sens donné au travail, plus de sobriété, plus d’adaptation au vieillissement et au développement de l’IA, moins de cotisations sociales pesant sur les salaires, moins de bureaucratie et de normes…
Un des leviers majeurs pouvant se trouver dans une recherche de proximité entre lieux de production et de consommation, ainsi que de renforcer la production de biens réparables et recyclables — favorisant une hausse de l’emploi local, industriel mais aussi artisanal.
Le réel frappe de plus en plus fort à la porte de la France, plus nous tergiversons et plus la potion, qui n’aura rien de magique, sera amère et source de tensions sociales, géographiques et culturelles. Comme l’écrivait le poète et résistant René Char, la lucidité est la blessure la plus proche du soleil.
Serge Guérin, sociologue, professeur à l’Inseec GE, et Vincent Touzé, économiste, directeur de recherche à l’OFCE-Sciences Po Paris
Serge Guérin
Serge Guérin, né en 1962, est sociologue et professeur à l’INSEEC Grande École, spécialiste des questions du vieillissement, de la place des seniors dans la société et des dynamiques intergénérationnelles. Ses travaux s’inscrivent dans le champ de l’éthique de la sollicitude. Il est notamment l’auteur de Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? (Michalon).
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