Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron. Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
« Le macronisme sans Macron, ça n’existe pas »
La Lanterne, Versailles, ce 27 décembre 2027
Aujourd’hui, je suis de méchante humeur. Patrice vient de me mettre 6/1 6/1 et il faut bien que j’aborde un sujet qui, plus le temps passe, moins il m’intéresse : mon positionnement politique. Autrement dit, la signification du « macronisme », mot que je n’aime pas. Car l’exercice du pouvoir est tout sauf le décalque mécanique d’une doctrine préconçue. C’est la rencontre d’un homme et d’un moment. D’où le service minimum, lors de chacune de mes candidatures, à la figure imposée du « Programme Présidentiel ». D’où le titre du livre dont ces carnets sont le prélude. D’où mon accord avec certains de mes adversaires : le macronisme sans Macron, ça n’existe pas. Les événements de l’année qui s’achève l’ont assez démontré. Mais il faut bien régler la question une fois pour toutes, puisqu’elle passionne les commentateurs depuis la naissance d’En Marche. Dissertons donc un moment sur le sexe des anges politiques !
« Et de droite et de gauche ». « Ni de droite ni de gauche ». « Le meilleur de la droite, le meilleur de la gauche ». « Plutôt de droite ». « Plutôt de gauche ». Sans compter le très vilain et si populiste « extrême centre ». J’aurais tout entendu sur le sens profond de ma démarche. Les politologues sont des entomologistes qui cherchent désespérément à classer, à défaut de pourvoir comprendre. Surtout le neuf. On objectera que j’ai moi-même entretenu l’ambiguïté en employant certaines de ces expressions. Mais chaque fois dans un contexte bien précis.
Petite remarque de méthode à ce propos : pour comprendre ma Présidence, il serait utile de me lire fidèlement et complètement, avant de fabriquer des fables qui font vendre – de moins en moins – quelques mauvais bouquins. C’est d’ailleurs une règle que je me suis toujours imposée : scruter, mot à mot, le discours des autres. Mes pires ennemis eux-mêmes reconnaissent cette attention accordée à toutes et tous ; mes nombreuses questions sur leur champ de compétences et en dehors ; mon fameux « comment tu vois les choses ? » ; mon silence à l’écoute de la réponse, aussi longue soit-elle ; ma prise de notes, même si ma mémoire me trahit rarement. C’est comme cela, d’entretien en entretien à bâtons rompus, que j’ai capté très tôt que Hollande ne serait pas candidat. Avant lui-même, sans doute. Mais c’est surtout par cette qualité d’écoute que j’ai pu décrypter le vol d’oiseaux d’un tout autre plumage et d’une toute autre envergure, comme Poutine ou Trump. C’est encore une leçon que je dois à Manette. « Si les capitulards de Munich avaient lu « Mein Kampf » et écouté ses discours, me répétait-elle, on aurait arrêté Hitler à temps ».
Bref, respectons mes déclarations. Et recontextualisons-les. Ce qu’on appelle trop vite des contradictions sont autant d’adaptations. Au sujet, au moment, au public. Leçon de toute la tradition de la politique et de la rhétorique depuis Aristote.
On verra alors le fil rouge de mes convictions.
Je viens par ma famille doublement de la gauche. La gauche laïque et méritocratique de ma grand-mère ; la gauche soixante-huitarde de mes parents. D’où mon inclination naturelle, mon habitus dirait Bourdieu, vers ce côté-là. Elle explique à la fois mon refus des offres (insistantes) de la Sarkozie et mon engagement pour François Hollande. Et non pour l’insaisissable Strauss-Kahn, vers qui aurait dû me porter, à l’instar de tant d’autres de mes camarades (dont la plupart rejoindront d’ailleurs mon aventure), mon milieu et mon intérêt bien compris. Ceci à l’attention de tous ceux qui m’accusent d’opportunisme et « d’absence de colonne vertébrale ».
Mais, d’un autre côté, la liberté intellectuelle de mon éducation et de mes études, l’expérience des affaires apportée par mes années dans la Banque, et la connaissance du terrain que je dois à mes innombrables rencontres avec la France profonde, depuis mon enfance provinciale jusqu’à mes voyages présidentiels en passant par mon stage en préfecture, tout cela m’a montré la pertinence de certaines intuitions de la droite, du moins de la droite éclairée. L’esprit d’entreprise. L’importance de l’ordre public. L’attachement au patrimoine. Et à l’armée. Je n’ai pas pu la faire, vu mon âge, mais elle a été l’enfant chéri de ma Présidence, comme l’a montré aux yeux du monde entier le magnifique défilé du 14 juillet 2026.
Je suis donc venu à l’armée. Pour des raisons que j’évoquerai dans mon prochain carnet. De Gaulle, lui, est venu de l’armée. Comme il est venu de la droite conservatrice avant de découvrir, grâce à la Résistance, la puissance et la pertinence des idées de gauche. Nous avons donc emprunté des chemins inverses pour arriver au même point, mutatis mutandis bien sûr vu la différence des temps et des enjeux. Et ce point de rencontre n’est autre que le sens impérieux de l’État. Son rôle irremplaçable dans une nation qu’il a créée, fait fondateur de cette identité française que les réactionnaires fantasment ailleurs. Si on le lit de près, Révolution est avant tout un hymne à l’État. Un refus clair et net de sa réduction et encore moins de son retrait. Mais un État stratège. Un État agile. Un État en même temps efficace et bienveillant.
Une autre convergence, plus secrète, et étonnamment peu perçue par les « observateurs » : la fidélité au grand compromis historique français conclu à la Libération. Économie de marché mais avec une puissante sphère publique : je n’aurai pas touché, sauf à la marge, à ce partage. État régalien, fort de sa police, de sa justice et de son armée : les trois budgets que j’aurai le plus augmentés. Mais aussi État-providence, grand dispensateur de la redistribution : je l’aurai portée à un niveau inégalé dans le monde.
Ce compromis avait comme corollaire la délégation de l’éducation et de la culture à la gauche. Avec, dès la période gaullienne, les grandes institutions culturelles et l’autonomie des universités. Pompidou tenta de mettre le holà. Mais en vain, car trop solitaire, trop éphémère. Sous Giscard, ce fut la conquête de l’enseignement secondaire. Près de quinze ans de mitterrandisme parachevèrent l’hégémonie, médias compris. La droite n’a jamais pu ni voulu revenir dessus. Soit par désintérêt. Soit par crainte. Soit, plus sûrement, par adhésion à l’idéologie dominante.
Voilà pourquoi tous ceux qui dénoncent ma prétendue « incohérence », mes soi-disant « revirements », voire mon « cynisme décomplexé » dans mes choix successifs de ministres pour la Culture et l’Éducation se méprennent totalement. Jean-Michel Blanquer ou Pap N’Diaye, rue de Grenelle ; Roselyne Bachelot ou Rima Abdul Malak, rue de Valois : cela changeait quoi sur le fond ?
Pendant ce temps, il est vrai, la gauche glissait vers l’extrême gauche. Et ses fiefs, devenus impériaux, avec elle. Regrettable dérive, diront certains, mais qu’y pouvais-je ? Comment contrarier une tendance aussi lourde ? Et j’avais tant à faire ailleurs. Au demeurant, il y avait du bon, du très bon même, dans tout cela : l’antiracisme, l’égalité, la diversité. Bref, le Progrès. J’ai donc poursuivi cette division du travail que l’on retrouve d’ailleurs dans tout l’Occident. À la droite, la production des biens et des services. À la gauche, celle des idées et des récits. Le monde matériel à la première. A la seconde, le monde symbolique.
Il n’en reste pas moins, comme de Gaulle en son temps, que je préfère me situer au-dessus de ce clivage simpliste. Ou ailleurs. « Par-delà la droite et la gauche » pour parodier mon cher Nietzsche. Après tout, il existe une droite sociale (le gaullisme historique justement), comme il y a une gauche de l’effort et du mérite. Manette, encore une fois, en fut l’incarnation. Comme de Gaulle encore, je considère qu’une société, toute société a besoin d’ordre et de progrès. « En même temps ». Aucun commentateur, sauf erreur, n’a relevé que cette expression, devenue la définition passe-partout de ma méthode, se trouve déjà chez de Gaulle. Dans l’un de ses légendaires entretiens avec Michel Droit, et justement à propos de cette dialectique de l’ordre et du progrès : « La ménagère veut avoir un aspirateur, un frigidaire, une machine à laver. Ça, c’est le mouvement. En même temps, elle ne veut pas que son mari s’en aille bambocher de toutes parts, que les garçons mettent les pieds sur la table et que les filles ne rentrent pas la nuit…Ça, c’est l’ordre !
(Au passage, « bambocher » : quel mot merveilleux ! Un de ces mots désuets qui sentent bon le terreau de la langue comme je les aime, même et surtout s’ils ne sont pas de ma « génération ». Je l’ai repris une fois dans un discours, je crois. A vérifier)
Donc j’assume : je suis difficilement classable. En tout cas certainement pas un libéral, qu’il soit classique ou « néo », comme m’a brocardé une certaine gauche aussi ignorante que malintentionnée. Il faut dire que le mot a mauvaise presse en France. Je l’ai donc peu utilisé et bien marqué la différence des contextes. Libéral pour « les cars Macron », oui. Libéral pour limiter l’intervention publique, nullement. Libéral pour stimuler la croissance et réduire le chômage, sans doute. Libéral au point de laisser produire et circuler l’information sans contrôle ni vérification, en aucun cas. Je l’ai dit : « C’est une matière dangereuse, en fait, l’information ». Il faut donc la surveiller comme le lait sur le feu. Ou mieux : comme le combustible nucléaire de la démocratie.
Non, le macronisme est tout sauf un avatar du libéralisme.
J’en profite pour mettre les choses au point pour tous ceux qui m’ont accusé d’avoir « trahi la gauche ». Regardez mes quelque 160 ministres depuis 2017. Il a fallu toute la mauvaise foi du Monde et ses critères spécieux pour diagnostiquer la « droitisation progressive » de mes gouvernements. Un léger tournant, je le concède, avec le gouvernement Barnier. On en connait la durée. Mais sinon ? Toujours une nette majorité de macronistes, soit pur jus, soit – la plupart – anciens du PS. On a calculé que le personnel de ma Présidence est venu de façon écrasante de la gauche. À commencer par les postes clefs de la République. Ceux qui peuvent tout permettre. Ou tout bloquer. A la fin de mon mandat qui était à la tête du Conseil constitutionnel, du Conseil d’Etat, de la Cour des Comptes, de la Banque de France, de la Caisse des dépôts, de l’ARCOM, de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique ? Uniquement des socialistes, actuels ou anciens, encartés ou non. Une exception : Amélie de Montchalin pour remplacer Pierre Moscovici, rue Cambon : mais juste après qu’elle eut bouclé (avec quel brio !) le budget le plus à gauche depuis 2013. Vraiment quelle mauvaise grâce, quelle ingratitude de la part de tous ceux dont j’ai sauvé la peau et la carrière ! Et même si cela n’a rien à voir avec moi, la justice étant heureusement indépendante en France, la gauche, y compris l’extrême -gauche, peut-elle se plaindre du traitement de ses « affaires » depuis 2017 ? La droite peut-elle en dire autant ?
Non, je n’ai pas « tué le socialisme ». Pour une bonne raison : il s’était suicidé. Dans l’impuissance du hollandisme. Dans les guerres picrocholines de Solférino. Dans les archaïsmes de combats dépassés. Et ses dépouilles emportées dans une gravitation accélérée autour de mon étoile montante ou aspirées par le trou noir de La France Insoumise.
Quant au bilan de ma Présidence, voyons les choses de près, sans craindre d’être disruptif avec le discours dominant sur ma « droitisation ». Ai-je réduit le nombre de fonctionnaires ? Les dépenses publiques ? Les codes et les normes de toute nature ? L’immigration a-t-elle été ralentie ? Le droit d’asile ou le droit du sol remis en cause ? N’ai-je pas fermé Fessenheim et boosté l’éolien ? Et quid de mes réformes sociétales, adoptées sans difficulté majeure quand il aura fallu tant d’efforts à Jospin pour faire passer le PACS et à Hollande le mariage pour tous ? Autant de marqueurs de ce qu’on appelait naguère « la gauche plurielle ». Je ne demande donc qu’un peu d’objectivité et la vérité nue des chiffres et des faits. L’on s’apercevra alors que dans tous ces domaines j’ai surpassé mes prédécesseurs de gauche des quarante dernières années. Une fois encore qu’on relise Révolution. L’impératif central y est explicite et répété. Combattre les inégalités, toutes les inégalités, scolaires, culturelles, territoriales, ethniques, religieuses, générationnelles, environnementales, numériques. Comme je l’écrivais alors : « ce qui tient la France unie, c’est sa passion réelle, sincère, de l’égalité ».
Pouvais-je être plus clair ?
D’où le reproche inverse, ô combien entendu à droite, et surtout à droite toute : le macronisme ne serait qu’un socialisme relooké, le masque juvénile d’une social-démocratie flétrie et désormais insortable. Qu’on m’en fasse le reproche en même temps que la gauche me taxe d’ultra-libéral est très bon signe.
Le signe qu’il faut chercher ailleurs les vrais ressorts de mon action. Qu’il faut décidément dépasser ce clivage d’un autre temps. Et c’est encore dans Révolution que j’ai révélé celui qui détermine le nôtre. La ligne de faille passe désormais, non plus entre la droite et la gauche, mais entre « les conservateurs passéistes qui proposent aux Français à un ordre ancien et les progressistes réformateurs qui croient que le destin français est d’embrasser la modernité ».
Conviction de fond et de méthode que je dois aux sources vives et vraies de mon inspiration. À l’alliance inédite de deux génies de la pensée politique. Machiavel et Saint-Simon.
En même temps.
Carnet recueilli par Nicolas de Nerlande
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Deuxième carnet : D’une dissolution l’autre ?
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