Dans sa dernière sortie médiatique, Abdelmadjid Tebboune a une nouvelle fois évoqué le sujet très sensible des libertés dans le pays. Au mépris de la réalité, il affirme que l’expression libre est « garantie » en Algérie. Puis, se perdant dans des conjectures dont lui seul connaît le secret, le chef de l’État a fait des aveux, et pas des moindres : il confirme, à demi-mot, que c’est lui qui donne le ton de la répression et déroule sa conception de la liberté d’expression, tout en distribuant les bonnes et mauvaises notes à ceux qui seraient tentés de profiter de leur liberté.

Interrogé – l’une des rares fois sur le sujet – sur le respect de la liberté d’expression, Abdelmadjid Tebboune s’est laissé aller à une longue explication sur le sens à donner à cet exercice. Il s’est transformé en psychologue en tentant de distinguer ceux « qui s’expriment de leur propre volonté » et n’énoncent que leurs propres idées et ceux dont les opinions sont « dictées » ailleurs, donc de l’autre côté de la Méditerranée. En plus de tenter de donner sa propre définition de la liberté, Abdelmadjid Tebboune se permet de prononcer des procès d’intention. Pour lui, ceux qui critiquent son action, son pouvoir ou ses proches font potentiellement partie de la cinquième colonne. Les Algériens sont si mineurs qu’ils ne peuvent penser de leur propre chef. S’ils sont contre le pouvoir, c’est qu’un ennemi extérieur leur a demandé de critiquer leur pays, confondu ici avec le pouvoir politique qui se permet délibérément de s’identifier à la nation.

Menaces, infantilisation…

Dans son show médiatique habituel, où la contradiction n’est pas la première des vertus, le chef de l’État ne s’est pas limité à des définitions alambiquées de la liberté d’expression. Il a formulé des menaces parfois directes en direction des journalistes et des citoyens qui seraient tentés de s’exprimer librement. Se cachant derrière des subterfuges légaux qu’il a lui-même mis en place dès 2021 pour lutter contre toute voix dissidente, il leur conseille de « bien réfléchir » avant d’émettre un avis contraire à celui des gouvernants. Puis, pour Abdelmadjid Tebboune, même lorsque l’avis ou l’opinion ne sont « soufflés par personne », il y a quand même un risque d’être convoqué par les services de sécurité parce que son auteur « n’a probablement pas compris les enjeux » ou « il nage à contre-courant de la majorité ». Le bâton, toujours le bâton, selon celui qui incarne le pouvoir de « l’Algérie nouvelle ». Pire, comme tous les dirigeants autoritaires, il infantilise les opposants en considérant que s’ils sont contre ses actions, c’est qu’ils ont été soit intoxiqués, soit qu’ils n’ont pas compris la démarche du pouvoir. Il est incapable d’imaginer qu’on peut penser seul, sans que l’idée soit dictée par une autre partie, et qu’on peut aimer son pays tout en critiquant ses dirigeants.

Plus grave est cette propension d’Abdelmadjid Tebboune à tout voir sous l’œil de la prison. Interrogé sur le caractère sévère de la justice algérienne, il nuance ce jugement en estimant que des déclarations peuvent être d’une telle gravité que la sanction doit être impitoyable. Pire, il ajoute que même lorsque l’opinion est émise par un citoyen sans intervention extérieure, la sanction pénale peut tomber : cela peut être un sursis ou une amende, a-t-il suggéré, à la manière d’un maître d’école qui corrige les enfants trop turbulents. En plus de banaliser la judiciarisation de la vie publique, il vient de faire preuve d’une grave ingérence dans la justice. En multipliant les interventions sur des décisions de justice, il oriente directement ou indirectement l’appareil judiciaire. Ce n’est pas la première fois qu’il fait cela, mais cette pratique tend à se répéter. Derrière cette épée de Damoclès se cache un seul vrai message adressé aux Algériens : « taisez-vous ». Jusqu’à quand ? C’est cela la vraie question.

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