Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron.

Premier carnet : Mon nombre d’or.

« On dira ce que l’on veut de moi, au moins je sais juger les hommes et pour une raison simple : je suis fondamentalement curieux des autres ».

La Nouvelle Revue Politique est heureuse de vous présenter son feuilleton de l’été, les Carnets de la Lanterne, attribués à Emmanuel Macron lui-même. Ils auront été écrits la fin de 2027 dans cette résidence présidentielle de Versailles dont le nom est aussi célèbre que le lieu est secret.

On y trouvera une réflexion très personnelle sur les années écoulées, sur la nature et l’exercice du Pouvoir, sur la France et son Histoire, et pour finir, sur le contexte surprenant de ce séjour à la Lanterne.

Ces carnets auront été retrouvés par le gardien du domaine et transmis à l’archiviste Nicolas de Nerlande, à l’origine de leur publication en raison de leur intérêt public évident.

Ils seront publiés, l’un après l’autre, au cours de cet été, au fil de leur communication à la NRP.

A toutes celles et ceux qui n’y ont pas cru

Pavillon de la Lanterne, Domaine de Versailles,

Ce 25 décembre 2027

Cette fois, je vais lui prendre au moins un set. Et pourquoi pas deux ? Après tout, une vraie victoire se construit en deux tours, je crois l’avoir assez prouvé. Et je pense que le tennis est la meilleure école de la politique, à moins que ce ne soit l’inverse. C’est pourquoi, depuis des années, je les pratique en même temps. On part souvent, dans les deux cas, avec des chances minimes, comme moi en 2017 face aux éternels candidats, aux prétendants attendus et aux prétendus nouveaux. Et comme moi encore aujourd’hui, face à un adversaire de la taille de Patrice Kuchna, mon coach de tennis du Touquet, qui a quand même été 125ème mondial et que nous venons d’embarquer à l’aube, direction Versailles.

Il faut savoir, dans ces deux sports de combat, saisir sa chance ou plutôt la créer. « Prendre la balle au bond » comme dit l’adage, et même avant le rebond. C’est pourquoi je monte souvent au filet, un peu trop même selon Patrice, mais il a tort : il faut forcer le destin ; oublier le coup précédent et visualiser le coup d’après ; être toujours en mouvement, dérouter l’adversaire et imposer son jeu. L’essentiel est d’aller vite, de prendre l’autre à la gorge, de lui « retirer du temps » (là, c’est un bon conseil de Patrice), surtout s’il est rétif au risque. Tout est question de caractère et de circonstances, ou plus exactement de caractère confronté aux circonstances, la grande leçon de mon cher Machiavel. À une condition toutefois : ne jamais surjouer. Patrice m’en fait parfois le reproche et Brigitte me mettait déjà en garde dans ce cours de théâtre à La Providence (si bien nommée !), qui fut le commencement de tout. Elle me le rappelle depuis, avec son sourire taquin, à chacune de mes grandes annonces : « surtout ne surjoue pas, Emmanuel ! ». Précieuse, si précieuse Brigitte !

C’est muni de ce viatique que j’ai doublé François Hollande, ma scène inaugurale et magistrale en politique, là-dessus au moins tout le monde est d’accord. Il ne m’a pas vu venir et pourtant je n’ai rien fait pour me cacher, contrairement à ce que disent des biographes de rencontre et autres huluberlus qui ne comprennent pas plus la politique que la plupart des critiques ne comprennent le théâtre. Pour cela, il faut être acteur. Et acteur, je l’ai été sur les deux scènes. Et sur les deux scènes grâce à Brigitte. Et un peu à Machiavel : la politique n’est-elle pas le grand theatrum mundi ? Je le corrigerai pourtant – et du même coup, le bon mémoire mais encore un peu scolaire que je lui ai consacré à Nanterre – sur un point essentiel : la dissimulation n’est pas toujours indispensable au Prince. Face aux plus roués, comme Hollande justement, donc les plus suspicieux, plus c’est gros (si j’ose dire dans son cas) plus ça passe. Car leur caractère retors et leur côté laborieux les enferment dans les micro-détails, sans vue d’ensemble et sans saisie du moment, sans ce coup d’œil, cet Augenmass dont parle Max Weber, qui fait le vrai politique.

Ne l’ai-je pas démontré en 2019 pour clore, avec le Grand Débat, la terrible crise des Gilets Jaunes ? En 2022 quand je n’avais plus de majorité parlementaire ? Depuis 2024 encore, après cette dissolution prétendument « ratée » ? Et bien sûr, au cours de cette dernière année où j’ai su rebondir sur les événements extraordinaires qui expliquent ma présence aujourd’hui à la Lanterne. Grâce au savant dispositif que j’avais patiemment mis en place, moi que l’on aime tant décrire comme un « impulsif » voire comme un « suicidaire ». Quelle superbe démonstration par A+B de la loi de Machiavel (je cite de mémoire) : « la fortune est l’arbitre de la moitié de nos actions mais elle nous laisse gouverner à peu près l’autre moitié » ! Je reviendrai en son temps sur toute cette séquence pour en donner la clef, aussi évidente qu’inaperçue, telle la fameuse lettre volée d’Edgar Poe. Toutes ces péripéties, tous ces coups de théâtre, m’ont confirmé en tout cas une chose : l’absence d’imagination de la plupart des politiques (je ne parle même pas des journalistes !): incapables de se transcender eux-mêmes, ils prêtent à leurs rivaux la faiblesse de leur propre caractère.

On dira ce qu’on veut de moi (et on ne s’en prive pas), au moins je sais juger les hommes et pour une raison simple : je suis fondamentalement curieux des autres. Car il faut connaître son adversaire – au tennis comme en politique. C’est peut-être ma plus grande force, et la moins connue. Je la dois non à Sciences Po où l’on apprend peu, encore moins à l’ENA où l’on n’apprend rien, mais à la littérature, c’est-à-dire à la « connaissance des possibilités humaines » comme disait Kundera. Et c’est pourquoi Balzac restera toujours l’un de mes auteurs favoris : n’a-t-il pas, selon son propre mot, « rivalisé avec l’État civil » en créant les mille et un personnages de sa Comédie humaine ? Et cette intimité avec la littérature, je la dois elle-même, bien avant la khâgne où j’ai beaucoup lu mais où j’avais l’esprit ailleurs, et en particulier auprès d’elles, aux deux femmes de ma vie : Manette, ma grand-mère et Brigitte, encore et toujours.

Je le dis d’autant plus volontiers que je suis quelqu’un de reconnaissant, quoi qu’en disent, là encore, les petits esprits. Tout dépend à l’égard de qui. Mon livre Révolution n’est-il pas rempli d’hommages ? A ma famille, à mes maîtres (Paul Ricoeur au premier chef), à toutes celles et ceux qui ont vu mon potentiel et m’ont aidé à le réaliser. Évidemment pas à ceux qui, comme les Grands de Montesquieu « capables de trop s’estimer eux-mêmes », prétendent, de dîners en ville en fausses confidences, m’avoir « fait » ! Toute ma conduite des dix dernières années prouve cette reconnaissance : mes fidèles, les vrais, ont-ils lieu de se plaindre, à voir où je les ai portés ? Et combien en ai-je gardé ou promu de ces incapables qui m’avaient, fût-ce brièvement, servi ? Ils me font bien sourire, et certainement pas souffrir, tous ces portraits à charge sur mon « égo démesuré », mon « absence totale d’empathie », quand ce n’est pas carrément mon « narcissisme pathologique », excusez du peu ! Je ne sais pas ce qui dans ce diagnostic relève de la calomnie ou de la sottise : les spécialistes du discours – des gens sérieux, eux – n’ont-ils pas statistiquement montré que le « je » était bien plus rare chez moi que chez mes prédécesseurs, y compris un certain « Président normal »? À moins qu’il ne faille voir, dans tous ces discours de haine, de la jalousie pure et simple ? Cette jalousie contre laquelle Manette, encore elle, m’avait mis en garde dès le plus jeune âge : « Mon garçon, je m’y connais un peu en gamins : avec tes qualités exceptionnelles, je te prédis un grand destin. Mais je te prédis du même coup une grande ennemie qui te poursuivra toujours : la jalousie ». Bien vu, si chère et si regrettée grand-mère et grande femme ! Je l’ai en effet croisé bien souvent ce visage hideux de la jalousie des « hommes au sang de grenouille », selon la belle expression de Lucien Febvre que mon Conseiller mémoire m’a trouvée lors de la panthéonisation de Marc Bloch.

C’est pourquoi il est grand temps de mettre les choses au point. Et pour commencer, j’ouvre ces carnets auquel je confie ces pensées pour moi-même, exercice auquel se doit tout homme qui a ou a eu en main la destinée des autres. Je compte bien pour cela rester au maximum à la Lanterne en profitant de la trêve des confiseurs. Entre deux parties de tennis -– Patrice a gentiment accepté de passer la semaine avec nous –, j’écrirai ce prélude à mon nouveau grand livre. Je n’en ai pas trouvé le temps jusqu’ici et c’est l’un des grands regrets de ma présidence. Titre provisoire : « L’Homme, le Pouvoir, Le Moment ». Il sera à la première personne comme Révolution ; mais plus bref et plus direct car l’issue est connue et mon premier grand dessein accompli : barrer jusqu’au bout, et par tous les moyens (légaux bien sûr), la route à l’extrême-droite. Non pas un livre-bilan puisque s’ouvre un nouveau chapitre, mais un livre d’étape pour rendre justice à ce qui n’est rien moins qu’une décennie majeure de l’histoire de France.

Comme dans Révolution, comme dans ma Lettre aux Français, je dirai ma vérité, toute ma vérité à mon peuple, à tout mon peuple : femmes et hommes, mais aussi celles et ceux qui refusent cette binarité, jeunes et moins jeunes, agents publics et employés du privé, agriculteurs et commerçants, indépendants et professions libérales, petits et grands patrons, diplômés et non diplômés, valides et en situation de handicap, bien portants et souffrants, celles et ceux qui ont tout, celles et ceux qui ont moins, et celles et ceux qui ne sont rien, Français depuis longtemps ou depuis peu, tous portés vers les beaux rivages de France, à un moment ou à un autre, par cette longue houle d’immigration dont les vagues successives ont depuis toujours façonné ce pays.

Mais j’entends déjà les demi-habiles, incapables qu’ils sont de voir le fil rouge de mes actes comme de mes propos, dire que je m’égare dans les circonvolutions.

Revenons donc à la Lanterne.

Brigitte adore l’endroit. « C’est quand même plus sympa que l’Elysée » ; dit-elle à chaque fois sur le ton primesautier qui n’appartient qu’à elle et pour lequel moi je l’adore ! Il est vrai que la vocation première de ce pavillon de chasse n’est pas sa tasse de thé. Les deux têtes de cerf sur la grille d’entrée l’ont toujours un peu agacée (et encore plus nos amis écolos !) ; mais heureusement elles sont posées sur des corps d’Hermès qui ne peuvent que plaire à la prof de lettres qu’elle est toujours restée. Elle n’a d’ailleurs jamais critiqué mes bonnes relations avec les chasseurs, à la différence d’une autre Brigitte qui a tout fait pour me contrarier. Celle-là aura vraiment gâché sa légende par son engagement d’extrême droite. Mais ne disons pas de mal des morts.

La Lanterne, lovée dans l’angle sud-ouest du domaine de Versailles, est l’ultime et secret joyau de cette grande Couronne royale, sertie du Château lui-même et des deux Trianons. Le plus modeste des quatre assurément, mais le mieux protégé par sa situation, ses murs et sa sécurité présidentielle. Atouts qui auront été bien précieux lors des événements de mai dernier. Bénis soient donc le comte de Noailles et le Prince de Poix qui ont écrit cet hymne de pierre douce à l’élégance française de cette extrême fin d’Ancien Régime. Béni soit aussi Michel Rocard qui y a installé le court de tennis, dont, ironie de l’histoire, son rival Jospin a tant profité ; béni soit surtout Sarkozy pour avoir chipé la résidence au Premier ministre ! Ils auront tous les trois au moins réussi quelque chose, car je leur dois aujourd’hui ce match avec Patrice.

Mais il faut faire vite. On fête mon anniversaire au déjeuner, avec la famille, quelques amis triés sur le volet et – c’est la moindre des choses vu les circonstances– le président Larcher. Ce n’est pas n’importe quel anniversaire d’ailleurs, puisque je viens d’avoir cinquante ans. La date est mal tombée cette année, un mardi. J’ai juste eu le temps d’un diner discret avec Brigitte à la Rotonde. Après tout, reporter la vraie fête à aujourd’hui, 25 décembre, ce n’est pas plus mal, puisque c’est la Saint-Emmanuel, l’antique jour de Mithra et de Sol Invictus.

Or le soleil est radieux aujourd’hui, ma Lanterne est magique et ma forme, olympique : j’ai dormi sept heures !

7 heures… 7 est décidément mon nombre d’or, le chiffre sacré des grands moments de ma vie : 1977 (ma naissance, un 21 décembre, 3 fois 7), 2007 (mon mariage), 2017 (ma première élection un 7 mai), 2027 (le terme officiel de mon double quinquennat et surtout la grande année de Dame Fortune). Certes, 2022 a dérogé à la règle mais j’ai bien pris soin de faire commencer mon nouveau mandat au 14 mai (2 fois 7). On sait combien ce détail aura pesé pour la suite.

7 heures de sommeil, c’est donc de très bon augure. Et puis, après tout, Patrice n’a été que 125e; moi, dans le top 5 des leaders de ce monde et numéro 1 incontesté de l’Europe.

C’est sûr, je vais gagner en deux sets !

Prochain carnet : « D’une dissolution, l’autre ? »

                                                                                   Carnet recueilli par Nicolas de Nerlande

Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Deuxième carnet : D’une dissolution l’autre ?

Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite

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