La Lanterne, Versailles,
Ce 30 décembre 2027
Quelle année que celle qui vient de s’écouler ! Annus horribilis pour des ambitieux au souffle trop court. Année faste pour les plus résolus. Année du grand retour de dame Fortune pour tous !
Impossible de rappeler ici ne serait-ce que les faits principaux. Ils sont connus de tous. Et ces carnets ont pour but de les éclairer depuis ma position et de faire comprendre mes décisions. Ils ne sont pas la chronique d’une décennie.
De plus, je me suis fixé, dès 2017, une règle absolue. « La parole présidentielle ne peut en aucun cas être une parole de commentaire ». Or Président, je l’étais au moins pour toute la durée de cette campagne. Et même un peu au-delà, mon mandat s’achevant officiellement le 14 mai. Sans compter les impondérables, prévus ou non par la Constitution en son article 7. Candidat empêché avant le premier ou le deuxième tour. Circonstances exceptionnelles rendant le scrutin impossible à la date prévue. Voire état de guerre imposant son report sine die. Or qui pouvait, à l’aube de cette année fantasque, écarter a priori le risque de la guerre ? Tout, sur les plans intérieur et international, les deux étroitement liés, requérait mon énergie décuplée.
Heureusement, clef de la Vème République, le Chef de l’État y détient les grandes options. Dissolution, référendum, article 16, choix du Premier ministre, Chef des Armées, autant de pouvoirs propres. Et pour tous les autres, dits « partagés », un droit de veto absolu, comme l’ont montré les cohabitations. Or, dans le clair-obscur parlementaire de l’après 2024, ma marge de manœuvre était bien plus grande. Surtout dans une année électorale où je n’étais pas candidat. Plus que jamais, et comme l’avait voulu de Gaulle lui-même, le Président jouait avec les blancs.
Mais si le Chef de l’État est l’acteur central de l’intrigue politique, il ne détient pas seul la clé du dénouement. S’il a toujours un coup d’avance, il n’a pas pour autant gagné la partie. Il lui faut donc, parmi les deux autres pouvoirs, un allié sûr.
Les spécialistes dissertent à l’infini sur la possibilité d’un gouvernement sans majorité, d’un Président sans soutien parlementaire. Dans la trias politica, ils n’ont d’yeux que pour l’Exécutif et le Législatif. Ils ne voient pas la possibilité d’une autre combinaison : celle de la Présidence et de la Justice. Constitutionnelle, administrative, pénale. En toute indépendance réciproque évidemment, comme l’exige la séparation des pouvoirs. Mais par la convergence naturelle de leurs missions respectives. Le Président, garant des institutions. Les juges, gardiens de la loi. Cette convergence porte un nom : l’État de droit. Le respect scrupuleux de toutes ses contraintes et la mise en œuvre de toutes ses ressources. L’État de droit. Seulement l’État de droit. Mais tout l’État de droit. Telle aura été ma ligne de conduite intangible depuis 2017. Cohérence et constance de ma Présidence. C’est ainsi que j’ai tenu le pays. Et que le pays a tenu.
Dans cet esprit, plusieurs scénarios s’offraient à moi en cette année périlleuse. Une nouvelle dissolution évidemment. J’avais bien pensé la faire à froid dès la rentrée. Mais l’agenda parlementaire prévoyait une série de lois utiles pour compléter l’arsenal contre la désinformation, les discours de haine, les ingérences étrangères et intérieures. Il me fallait en plus sauver la loi capitale, mais si mal ficelée par les « experts » d’Attal, sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, retoquée par le Conseil constitutionnel. A l’ouverture d’une campagne décisive, il était indispensable de faire valoir qu’une société de liberté avait pour corollaire l’exigence de la responsabilité. Que la liberté d’expression ne se confondait pas avec le droit de mentir. Que le pluralisme interne s’imposait à tous les médias et que l’exploitation des peurs, la critique obsessionnelle et stérile, menaçaient les fondements mêmes du vivre-ensemble.
Les mesures principales furent, on le sait, adoptées en octobre avec le soutien de la plupart des parlementaires PS et LR. Les recours du RN et de LFI se heurtèrent à la sagesse du Conseil Constitutionnel qui valida les textes pour l’essentiel. Il mit en avant la priorité liée en l’espèce à « un enjeu vital et immédiat pour la démocratie ». Il confirma au passage que « la période électorale » s’entendait des six mois précédant le scrutin.
En cet automne 2026, le contexte politique se prêtait lui aussi à de nouvelles législatives. Tout à leur campagne et à leurs querelles, les innombrables candidats avaient la tête ailleurs. Une dissolution les eût pris à contrepied. Coup royal en politique comme au tennis. Mes conseillers les plus proches et quelques visiteurs du soir, dont l’inévitable Bayrou, plaidaient en ce sens. D’autant que cette fois-ci la victoire du Rassemblement national était quasi assurée, vu l’impopularité record du gouvernement. Comme était certaine l’impossibilité d’un énième Front républicain, vu les excès regrettables de la France insoumise.
Mais deux considérations m’ont fait au dernier moment renoncer à l’hypothèse. Parce que justement on était à la fin 2026 et non à la mi-2024. A quelques mois des présidentielles, miser sur l’incompétence du RN était un pari risqué. Ce qui n’était pas en soi pour me déplaire. Mais le délai était trop court. La période serait accaparée par le combat sans merci entre Matignon et l’Elysée, monopolisant les médias et les esprits. Plus encore : offrir d’avance à Marine Le Pen une majorité à l’Assemblée favoriserait sa victoire en mai et lui éviterait l’épreuve redoutable des législatives suivantes. Bref, ce scénario ne laissait pas au camp présidentiel le temps de se refaire.
Je dis bien « au camp présidentiel ». Car mon sort personnel importait peu au regard de celui de la France. Une solution évidente s’offrait d’ailleurs avec la Présidence du Conseil européen. Fait curieusement peu relevé : le premier mandat du Portugais Costa s’achevait précisément à la fin mai 2027. Je pouvais faire valoir mon riche bilan européen, incontesté même par mes pires adversaires. La reconnaissance éminente du Prix Charlemagne. Plus encore, la nécessité de porter haut et fort la voix de l’Union dans un monde de plus en plus menaçant. Les mauvais esprits, jamais à court de médiocrité, y ajoutèrent l’immunité liée à la fonction, qui me mettrait à l’abri de juges malintentionnés. Je les renvoie à leur petitesse.
Mais si tout plaidait en faveur de ma nomination, je me heurtais à une regrettable opposition. D’abord le refus de Costa de libérer la place, qu’il me devait pourtant largement. Il plaida la coutume bruxelloise du double mandat. Il osa même comparer la réussite économique et financière du Portugal avec la situation de la France. Insolence typique des petits pays ! Ensuite le veto de Giorgia Meloni, auquel je m’attendais davantage, connaissant la mauvaiseté de la femme. Mais le lâchage de Merz, lui, me peina vraiment. Il s’inscrivait hélas dans la longue liste des trahisons allemandes que j’avais trop longtemps laissé passer. Un propos de couloir en disait long sur l’ambiance délétère du Conseil : « on sera bientôt débarrassé de Macron à Paris. Ce n’est pas pour le récupérer à Bruxelles ! » Je mesurais une fois de plus toute la lucidité de Machiavel sur la méchanceté et l’ingratitude des Grands.
Alors démissionner avant l’élection, comme la spéculation en a un temps couru ? En jouant sur la lettre de la règle des deux mandats « consécutifs » (en soi une funeste connerie, je le maintiens) qu’une interruption du second rendrait caduque ? Le libéralisme interprétatif du Conseil constitutionnel l’aurait sans doute permis. Richard Ferrand me l’a confirmé. Même si les juristes, eux, n’y croyaient pas. On connaît le mot de Churchill : « un homme politique doit être capable de prédire ce qui va se passer. Et d’expliquer ensuite pourquoi cela ne s’est pas passé ». Les juristes, à l’inverse, savent très bien justifier après coup ce qu’ils décrétaient impossible avant. Mais, là encore, le temps manquait. Le délai maximal de trente-cinq jours d’ici une nouvelle présidentielle ne permettait pas d’inverser le courant. Et la campagne aurait été hystérisée par le « Tout Sauf Macron ! ».
Et surtout la France ne pouvait pas se permettre une vacance du Pouvoir. Les défis du monde frappaient à nouveau à sa porte.
Élections israéliennes. Midterms américains. Deux campagnes enfiévrées. Deux résultats inattendus. Manœuvres chinoises au plus près de Taiwan. Poutine jouant sa dernière carte en Moldavie, le point faible et trop peu perçu de notre cuirasse. Les défaitistes de tous bords, manipulés par Moscou, instillaient l’éternel poison de la capitulation : « Mourir pour Chisinau? ». L’enseignement supérieur s’embrasait au cri de « Eisenkot ou Netanyahou, c’est génocide ou génocide ! ». Sciences Po, une fois de plus, bloqué. On demandait la tête de son directeur. Un camarade de promotion. J’étais clairement visé.
Il était temps pour le maître des horloges de remettre les pendules à l’heure.
[Garder dans le livre cette phrase un peu crue ? Ou pour plus tard dans mes Mémoires ?]
Il fallait plus que jamais tenir face aux nouveaux caprices de dame Fortune. C’est pourquoi je me déployai sans relâche de Beyrouth à Ryad, de Damas à Islamabad, de Kyiv à Washington, de Tokyo à Pékin. C’est pourquoi il fallut se résoudre, le 11 novembre, à décréter l’état d’alerte de sécurité nationale. C’est d’ailleurs pour ingérence étrangère et non pour sa ligne éditoriale, aussi pernicieuse qu’elle fût, que CNews dut être suspendue le 2 décembre. Aux grands cris de l’extrême droite, preuve s’il en était besoin de leur collusion. Enfin, devant la paralysie parlementaire, après avoir solennellement mis chacun devant ses responsabilités, le tenace et habile Lecornu faisait passer le budget par ordonnances. Il fallait en effet rester impérativement sous les 5% de déficit. Car Moody’s et Standard & Poor’s, légitimement inquiets de l’aventurisme des programmes populistes, venaient de dégrader la note de la dette française.
Pour le reste, les forces de l’ordre assuraient, dans la continuité et la spécificité de la tradition nationale, leur mission première : la protection des institutions. Que la police républicaine trouve ici un nouveau témoignage de reconnaissance.
Les moyens demeuraient donc de gouverner malgré tout.
D’autant que plus la présidentielle se rapprocherait, plus les uns et les autres sauraient jusqu’où ne pas aller trop loin.
Tout plaidait désormais pour une solution aussi simple que bénéfique à tous. Sauf nécessité subite, laisser le calendrier se dérouler normalement. Le jeu se jouer. Compter sur la décantation et la cristallisation de l’opinion. Ne pas fournir de carburant à l’anti-macronisme. Ne pas recourir à des contorsions institutionnelles aussi justifiables soient-elles, pour gagner du temps. N’avais-je pas dit que je ne serai pas candidat en 2027 ? Que je ne m’impliquerai même pas dans la campagne ? Je renouvelais ces engagements aux Français, le soir des vœux. La fidélité à ma parole me vaudrait leur reconnaissance et celle de l’Histoire. Elle évitait d’insulter l’avenir. Elle en laissait ouverts tous les possibles. Pour rebondir. Pour revenir. Le jour venu.
Mais je vois qu’il est déjà 20 heures. J’ai pris du retard avec mon match contre Patrice. 6/1 6/7 6/0 pour lui. Je lui ai pris un set ! Je compte bien finir le job demain. Ce dernier jour de l’année s’annonce décisif sur le court comme à la ville. J’ai bouclé tout à l’heure ma Lettre de l’Avenir. Et je dois dîner maintenant avec le présidents Larcher et Ferrand pour les derniers détails. Je reviendrai donc sur cette étrange année de Dame Fortune. Dans mon septième et ultime carnet. Nombre d’or oblige.
Carnet recueilli par Nicolas de Nerlande
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Deuxième carnet : D’une dissolution l’autre ?
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