La publication des résultats du premier trimestre de TotalEnergies relance le débat sur les « superprofits » alors que le prix de l’essence a augmenté de presque 20 % et celui du diesel de presque 30 % depuis le début du conflit en Iran. Évidemment, ce mot est un « jackpot » politique, mais a-t-il un sens économique ? En économie, le prix comme le profit (ou la perte) est une information essentielle à une allocation efficace des ressources. Le profit rémunère le capital et le risque, et la rente si l’entreprise bénéficie d’un pouvoir de marché durable. Le cas TotalEnergies montre surtout que le débat public français peine encore à penser le rôle économique du profit.

En économie de marché, le profit ne correspond pas à la seule rémunération des actionnaires à travers la distribution de dividendes ou leur réinvestissement, mais il est avant tout un signal. Il indique que l’entreprise utilise ses ressources de façon efficace, et qu’elle est capable de dégager un excédent pour investir. À l’inverse, les pertes signalent que les ressources pourraient être mieux employées ailleurs. C’est le mécanisme le plus élémentaire de l’allocation des ressources : les profits attirent le capital, les compétences, l’innovation ; les pertes libèrent les ressources immobilisées dans des activités moins utiles ou moins efficaces. Supprimer ou stigmatiser le profit comme tel, c’est donc brouiller l’un des principaux instruments de coordination de l’économie de marché. Selon von Mises, dans son essai Profit et perte (1951), « le capitalisme ne peut survivre à l’abolition du profit. Ce sont le profit et la perte qui obligent les capitalistes à employer leur capital au meilleur service possible des consommateurs. »

TotalEnergies a publié des résultats qui, dans le climat actuel, ne pouvaient que rallumer la polémique. Au premier trimestre 2026, le groupe a dégagé un résultat net ajusté de 5,4 milliards de dollars, en hausse de 29 % sur un an, porté par la remontée des prix mondiaux de l’énergie, la volatilité des marchés et la bonne performance du trading. Reuters souligne que le groupe a également relevé son dividende et doublé son programme de rachats d’actions au deuxième trimestre, ce qui a immédiatement nourri les appels à une taxation exceptionnelle des profits liés à la guerre en Iran.

La réaction politique est compréhensible : les automobilistes voient les prix grimper à la pompe, tandis que les grands énergéticiens annoncent des bénéfices considérables. Le raccourci est tentant : si TotalEnergies gagne beaucoup, c’est donc qu’il profite de la crise. Mais le raisonnement économique impose davantage de prudence. Un bénéfice élevé n’est pas la preuve d’un abus. Il peut être la rémunération normale d’un capital risqué, d’investissements lourds, d’une activité cyclique et d’une exposition géopolitique permanente. Les projets se comptent en milliards, s’étalent sur vingt ou trente ans, et se déploient dans des zones où les risques géologiques, politiques, réglementaires et géopolitiques sont considérables.

La vraie question n’est donc pas : TotalEnergies réalise des « superprofits », mais de savoir s’il bénéficie d’une rente extorquée sur le dos du consommateur

En régime de concurrence, le profit économique est supposé être nul. Cela ne signifie pas que les entreprises ne gagnent rien, mais qu’elles gagnent juste assez pour rémunérer normalement tous les facteurs de production, y compris le capital et le risque entrepreneurial. Le profit comptable peut être positif, parfois très important, tout en correspondant à un profit économique nul s’il est comparable à ce que l’on obtiendrait dans une activité équivalente.

Or la comparaison sectorielle est intéressante. BP a publié pour le premier trimestre 2026 un bénéfice ajusté de 3,2 milliards de dollars, un résultat supérieur aux attentes et largement tiré par le trading pétrolier dans le contexte de la guerre en Iran. Shell, de son côté, avait annoncé avant ses résultats définitifs un environnement plus favorable pour les marges de raffinage et les activités de trading et d’optimisation. TotalEnergies n’est donc pas seul. Si tous les grands groupes exposés au même choc géopolitique voient leurs profits augmenter, on est d’abord face à un mouvement de prix mondial. Le conflit avec l’Iran, les tensions sur le détroit d’Ormuz, la désorganisation des flux et la volatilité des prix ont créé un environnement exceptionnel. La comparaison avec les majors américaines renforce encore cette lecture. ExxonMobil et Chevron n’ont pas transformé de la même manière cette crise en profits parce que leur modèle économique n’est pas le même. TotalEnergies comme BP ou Shell sont des entreprises totalement intégrées, contrairement à ExxonMobil et Chevron dont l’activité est essentiellement dans le forage et l’extraction en amont. Dans un marché désorganisé par la guerre, l’avantage revient à ceux qui savent acheter, vendre, arbitrer, stocker, rediriger les flux et capter les écarts de prix et les profits plus élevés récompensent leur modèle économique gagnant. Néanmoins, l’augmentation du prix sur le marché mondial signale une pénurie qui s’intensifie à mesure du maintien du blocage du détroit d’Ormuz et permet d’orienter le pétrole vers ses utilisations prioritaires. C’est le rôle du signal-prix si mal compris en France.

Ce qui choque dans le pétrole n’est donc pas seulement le niveau de rentabilité, c’est le fait que ces profits apparaissent au moment où le consommateur paie plus cher un bien indispensable

Le pétrole est un produit politiquement inflammable parce qu’il est visible, quotidien, nécessaire. On ne commente pas avec la même émotion la marge opérationnelle d’un sac de luxe parce que l’essence touche immédiatement le pouvoir d’achat, les déplacements, le travail, les vacances, la vie quotidienne. Le débat sur les superprofits est donc moins un débat sur le taux de marge qu’un débat sur la perception de la justice économique en période de crise. Depuis le début du conflit avec l’Iran, la hausse est significative, mais elle n’est pas spécifiquement française. Les données de Global Petrol Prices mesurent l’évolution depuis le 23 février 2026, dernier point hebdomadaire avant le déclenchement de la guerre, et montrent que les prix ont augmenté dans la plupart des pays, avec des différences très importantes selon la fiscalité et les mesures publiques. Les États-Unis subissent une transmission plus directe du choc pétrolier aux prix à la pompe : l’Agence internationale de l’énergie souligne que les États-Unis ont l’un des « pass-through » – transfert – les plus élevés parmi les économies développées, avec une hausse de l’essence et du diesel de respectivement 31 % et 41 % début avril, alors qu’il est respectivement de 20 % et 30 % pour la France. L’Espagne et l’Italie ont des hausses plus faibles – moins de 5 % – parce que l’Italie a abaissé ses accises sur l’essence, le diesel et le fioul depuis le 19 mars 2026, et l’Espagne a temporairement réduit la TVA et les accises sur les carburants à partir du 22 mars 2026. Les consommateurs italiens et espagnols sont donc subventionnés. Cela rappelle une évidence souvent oubliée : le prix payé par l’automobiliste n’est pas seulement le prix du pétrole. Il dépend du brut, du raffinage, du transport, de la distribution, de la fiscalité, des politiques publiques et de la concurrence locale entre stations-service. Accuser une entreprise unique d’être responsable de toute la hausse revient donc à confondre le mode de formation des prix avec un coupable commode. Le comble est que TotalEnergies est la seule compagnie pétrolière à avoir spontanément décidé de plafonner les prix des carburants – 1,99€ le litre de SP95 et 2,25€ pour le diesel – auprès de 3 300 distributeurs depuis le début du conflit. Cette stratégie a accentué l’intensité concurrentielle sur le marché français. Il suffit de regarder l’évolution des prix des stations à proximité de Total. Par ailleurs, cette augmentation du prix a la vertu d’inciter les consommateurs à passer à l’électrique, c’est une autre conséquence non intentionnelle de la hausse des prix.

« Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain », selon le chancelier Helmut Schmidt en 1974

Les profits financent les investissements clefs pour maintenir sa position sur le marché. On ne construit pas un champ gazier, un terminal de gaz naturel liquéfié, un parc solaire, un réseau de bornes de recharge ou une capacité de stockage avec des pertes. Les investissements de transition nécessitent des flux de trésorerie importants, réguliers, et une capacité à prendre des risques sur plusieurs décennies. Si l’on veut que les majors pétrolières deviennent progressivement des majors multiénergies, il faut bien qu’elles puissent financer cette transformation. TotalEnergies n’est pas en reste puisque depuis 2020, le groupe affirme avoir investi plus de 20 milliards d’euros dans les énergies bas carbone dans le monde, dont 4 milliards d’euros en France. Le groupe présente sa stratégie d’investissement comme reposant sur deux piliers : maintenir et développer la production pétrolière et gazière, notamment le gaz liquéfié naturel (LNG), tout en développant les activités bas carbone, principalement l’électricité. L’effort reste minoritaire par rapport au pétrole et au gaz, mais il n’est pas négligeable. En 2026, TotalEnergies prévoit environ 15 milliards de dollars d’investissements nets, dont environ 3 milliards consacrés aux énergies bas-carbone. On peut critiquer la composition de cette transition, notamment le rôle encore important du gaz, mais il serait faux de dire que TotalEnergies n’investit pas. La comparaison avec les concurrents est instructive. Shell affirme investir 10 à 15 milliards de dollars dans les solutions bas carbone entre 2023 et fin 2025, mais sa stratégie est plus sélective et centrée sur les domaines où le groupe estime disposer d’avantages compétitifs. BP, à l’inverse, a recentré son portefeuille bas carbone en 2025 et insiste désormais sur la discipline d’investissement et la création de valeur pour l’actionnaire. Les majors américaines suivent encore une autre logique : ExxonMobil et Chevron privilégient davantage le captage du carbone, l’hydrogène, les carburants renouvelables ou la réduction des émissions industrielles, plutôt que la constitution d’un grand portefeuille d’électricité renouvelable. TotalEnergies reste donc une major pétrolière et gazière, mais c’est aussi celle qui a le plus avancé vers un modèle multiénergies parmi ses grands concurrents.

Faut-il alors taxer les superprofits ?

Si le « superprofit » est issu d’une rente durable, protégée, liée à un manque de concurrence, alors la puissance publique peut légitimement intervenir pour ouvrir à la concurrence. Mais si l’on décide de taxer indistinctement tout profit élevé en raison d’un choc de marché, on risque de brouiller les signaux économiques. N’en déplaise à Olivier Faure, il n’y a pas de définition objective du superprofit en économie et le profit comptable moyen n’a aucun sens économique ! TotalEnergies ne détermine pas le cours du pétrole au niveau mondial. Les profits attirent les capitaux là où l’offre est insuffisante et les tensions sur l’offre résultent du conflit. Ils financent les investissements. Ils indiquent où les ressources doivent être redéployées. En cassant brutalement ce signal, on peut décourager les investissements dont on aura précisément besoin demain, y compris ceux pour les énergies alternatives qui deviennent rentables dans ce contexte.

Le meilleur protecteur du consommateur à long terme n’est ni le contrôle des prix, ni la taxation exceptionnelle, mais la concurrence. Elle empêche les marges anormales de durer. Si une entreprise gagne durablement plus que le profit normal, ce profit attire des concurrents, des capacités nouvelles, des technologies alternatives, des substituts. Dans l’énergie, cela signifie plus d’offre, mais aussi plus d’électricité, de biocarburants, d’efficacité énergétique, de transports collectifs et de solutions pour réduire la dépendance au pétrole. La concurrence ne supprime pas les chocs pétroliers. Elle ne fait pas disparaître la géopolitique. Mais elle limite la capacité des entreprises à transformer ces chocs en rentes durables. Le scandale, ce n’est pas qu’une entreprise fasse du profit. Le scandale, c’est qu’un profit puisse devenir une rente. L’économie ne doit pas condamner le thermomètre ; elle doit vérifier s’il mesure une vraie fièvre.

Nathalie Janson, Professeur associé d’économie à Neoma Business School.

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