Ce 5 octobre, dans la salle des bustes de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet a inauguré une nouvelle statue représentant une femme de notre histoire, celle de Louison Chabry, une des femmes ayant participé à la marche du 5 octobre 1789 pour aller demander du pain au roi, à Versailles. Elle est l’œuvre d’Adrien-Etienne Gaudez, réalisée en 1889. Venant de publier un essai sur les journées d’octobre, Les femmes entrent en révolution (Tallandier 2026), l’historien Loris Chavanette a prononcé un discours devant ses étudiants de l’Institut Catholique de Paris, afin de retracer le sens de cette reconnaissance. Il publie pour la Nouvelle Revue Politique ce dernier.

Madame la Présidente,

Mesdames et messieurs les parlementaires,

Mes chers étudiants, Mesdames, messieurs,

Le 5 octobre 1789, il y a très exactement deux-cent-trente-sept ans, sur les coups de midi, plusieurs milliers de femmes s’assemblaient sur la place Louis XV faisant face au péristyle du Palais Bourbon. Elles vont entrer de plain-pied dans l’histoire en marchant sur Versailles pour ramener du pain et la famille royale à Paris.

Nous réunir ici, dans la salle des bustes de l’Assemblée nationale, offre donc une triple coïncidence avec ce moment de la Révolution de 1789 : il y a unité de temps – le 5 octobre – ; de lieu aussi – nous sommes devant la place de la Concorde – ; unité de genre encore, puisque nous célébrons le rôle des femmes dans notre histoire à travers la statue de la jeune Louison Chabry, dévoilée ici-même à votre initiative, Madame la présidente Yaël Braun-Pivet, première dame occupant le fauteuil de la présidence dans l’hémicycle.

Quel chemin parcouru depuis l’époque où les femmes étaient des mineures incapables sous l’Ancien régime, demeurées de statut inférieur à l’homme sous la Première république, maltraitées encore dans le Code Napoléon et tout le XIXe siècle ! Or la marche du 5 octobre 1789 raconte ce désir de monter sur la scène publique, gagner par un mouvement collectif les revendications qu’elles ne pouvaient pas porter dans les urnes ou à la tribune.

Retraçons ces heures de l’automne 1789.

Il pleuvait le 5 octobre. Depuis des semaines, les femmes faisaient la queue aux portes des boulangeries. Le pain manquait à cause de la disette, sa qualité était exécrable et, plus grave, il était excessivement cher. Pour les dames de la halle, les ouvrières, les domestiques, ces travailleuses dont le salaire était deux fois inférieur à celui des hommes, le pain représentait la moitié de l’alimentation du foyer.

Ces femmes gagnent leur argent au lieu de dépendre de leur mari. Dans le siècle, leur salaire n’a augmenté que misérablement comparé aux hommes. Interdites d’être avocat, médecin, agent de l’Etat, elles occupent les métiers manuels. Quant aux Poissardes, elles sont les marchandes les plus populaires de Paris : les cris de la capitale sont avant tout les leurs.

Louison Chabry est bouquetière, elle assemble des fleurs, métier manuel, noble entre tous. Elle sera la rose de cette journée.

Il pleuvait, mais à l’aube du 5 octobre, elles se réunirent au son du tambour, envahirent l’Hôtel-de-ville pour demander du pain aux autorités et faire sonner le tocsin. Cela ne suffit pas. Et puisque le pouvoir est à Versailles, c’est là qu’elles iront porter leur requête.

Rendez-vous est fixé à midi au bas des Champs-Elysées. A l’heure dite, le cortège se met en branle, les femmes sont à sa tête, traînant des canons, les hommes suivent derrière. Louison Chabry est de cette armée d’amazones françaises.

« Il pleuvait, il pleuvait toujours ! La froide bise sifflait. »

Il faut plus de cinq heures pour rejoindre à pied Versailles. En chemin, elles enrôlent, de gré ou de force, celles qu’elles rencontrent. La route détrempée est envahie par la boue, il fait froid, c’est harassant, et pourtant ces femmes chantent en chœur la Révolution. De l’eau de vie les réchauffe. Solidaires, elles vivent cette marche de douleur comme une journée de gloire. Ces dames de la halle, à la gouaille superbe, sont fidèles à leur réputation de bonnes vivantes.

Ainsi, celles que l’on disait fragiles, seulement bonnes à faire des enfants et à plaire, réalisent un exploit physique extraordinaire. Elles sont animées par un supplément d’âme, une force qui leur vient justement de leur nature féminine, comme le soutient Jules Michelet, qui écrit : « Ce qu’il y a dans le peuple de plus peuple, je veux dire de plus instinctif, de plus inspiré, ce sont à coup sûr les femmes. (…) Elles ne se résignaient pas, elles avaient des enfants. »

Dans ces journées d’octobre, elles jouent les premiers rôles et composent l’avant-garde de la Révolution. Les bois retentissent de ce féminin écho : « On veut du pain ! » ; « Le Roi à Paris ! » Oui elles ont faim de pain, elles ont aussi soif de politique.

Le contexte politique, parlons-en. Après la prise de la Bastille, le roi avait rappelé Necker et reconnu l’Assemblée nationale constituante. Cependant, Louis XVI refusait toujours de ratifier l’abolition des privilèges et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. La Révolution se trouvait comme statufiée. Alors les femmes de Paris allaient surprendre la France en débloquant elles-mêmes la situation.

Deux choses ne changent pas dans cette journée : Marie-Antoinette flâne en son Trianon, et le roi chasse. Louis XVI, prévenu, rentre au grand galop. Il est trop tard : elles sont là, couvrant l’avenue de Paris, environnant l’Assemblée nationale. Aux alentours de 16 heures, les Parisiennes encerclent le château. Toute fuite de la famille royale est impossible. Les députés en profitent pour redemander au roi de consentir à la Déclaration des droits de l’homme.

C’est là qu’intervient Louison Chabry : son nom allait passer à la postérité.

La scène est fameuse : le soir du 5 octobre, une ambassade de femmes est autorisée à présenter leurs doléances en personne auprès de Louis XVI. Sous les ors de Versailles, les habits simples, pauvres et inondés de ces curieuses ambassadrices dénotent. Le roi les reçoit dans ses appartements. Mais laquelle aura assez d’éloquence pour convaincre le descendant du Roi-soleil ? Une d’entre elles est poussée en avant par ses congénères. Les témoins la dépeignent comme très jolie. Vous avez deviné la silhouette de Louison.

Ici, je voudrais faire une confidence. Aux Archives nationales, à la côte BB/3/222, je suis tombé sur le manuscrit original de l’enquête judiciaire menée par le Châtelet, en 1790, sur ces journées de fièvre, car le sang avait coulé le 6 octobre. J’ai découvert, sous mes yeux ébahis, les témoignages des grands noms de cette époque, mais également ceux des femmes du peuple. Au tour de la déposition numéro 183, celle de Louison.

Elle se présente : « Louise, Marguerite, Pierrette, Chabry, dite Louison, âgée de 17 ans environ, ouvrière en sculpture, demeurant à Paris, chez son père, marché Sainte-Catherine ». Louison est son surnom ; en 1790 elle n’est plus bouquetière mais destinée à devenir sculptrice.

Chers amis, n’est-ce pas émouvant de faire ce lien entre l’apprentie sculptrice, que l’on devine tailler la pierre dans l’atelier, et l’œuvre d’Adrien-Etienne Gaudez, réalisée en 1889, que nous inaugurons aujourd’hui ?

Louison prend place dans le cercle, comme autour de la table ronde, symbole d’Egalité, entre Victor Hugo et Alphonse de Lamartine, nos deux immenses poètes. Louison aspirait, comme eux, à devenir une artiste.

Ça y est, dans l’enceinte du château, elle est seule face à Louis XVI. Le reste, c’est sa déposition qui nous l’apprend : « cinq d’elles ont été introduites avec des députés chez le roi pour lui demander du pain et des subsistances (…), sa majesté l’a reçue avec une très grande affabilité, et nombre de bontés (…), elle s’est trouvée mal dans l’appartement du Roy (…), sa majesté lui a fait donner du vin dans un grand gobelet d’or (…), on lui a fait respirer des eaux spiritueuses pour la faire revenir ».

Faible, affamée, impressionnée, elle n’a pas pu s’empêcher de s’évanouir au pied du roi. L’instant d’après, Louis XVI ordonnait de donner du pain à la foule. La nuit même, Louison rentrait à Paris délivrer l’heureuse nouvelle.

Dans la foulée, le roi finit par accepter de signer les décrets constitutionnels. Le lendemain, escorté par la Garde nationale de La Fayette, il était acclamé sur la route de Paris. C’est d’ailleurs depuis les journées d’octobre que les pouvoirs exécutif et législatif, alors à Versailles, furent transférés sur les bords de la Seine. La Révolution venait de faire un pas de géant, et c’est aux femmes qu’elle le devait.

Pour la première fois, elles sont qualifiées de Citoyennes, alors qu’en droit, elles sont sans citoyenneté.

Parce que l’histoire n’est jamais monolithique, n’oublions pas que le sang a coulé le 6 octobre lorsque le château fut envahi, deux gardes massacrés, leurs têtes plantées au bout des hideuses piques.

Mais Louison Chabry n’a pas les mains tâchées de sang. Au contraire, en retrouvant les femmes devant les grilles du palais, des furies la frappèrent et voulurent la pendre, parce qu’on soupçonnait le roi de lui avoir donné de l’argent. Grâce aux gardes, elle échappa au lynchage.

Honorer aujourd’hui Louison, ce n’est pas faire l’éloge de l’insurrection populaire. La jeune fille symbolise même une victime des excès de la Révolution. Sans saisir cela, on passe à côté de l’innocence qui l’habille. A ce titre, Louison relevée et embrassée par Louis XVI, incarne la concorde entre la présence royale dans notre histoire et l’avènement de la démocratie. Son histoire est autant politique que poétique. Elle est le visage de l’Espérance, si chère à Charles Péguy.

Je repense à ce jugement de Lamartine dans Les Girondins : « Si l’histoire de la Révolution est pleine de deuil, elle est surtout pleine de foi. »

Avec l’installation des statues représentant Olympe de Gouges, Simone Veil, l’héroïne perse Mahsa Amini, et maintenant la modeste Louison, l’Assemblée nationale se féminise et porte un message de fraternité entre les sexes.

J’ai personnellement une pensée pour les travaux d’historiennes engagées, parmi elles Michelle Perrot, Elisabeth Badinter, Mona Ozouf, Dominique Godineau, Arlette Farge, Cécile Berly et tant d’autres.

Aussi, je me tourne vers mes étudiantes, vous citoyennes, vous l’avenir : montrez-vous dignes des femmes courageuses de notre histoire et de Louison Chabry en particulier, jeune, pétillante, pleine d’allant et non violente. Elle-même étudiait la sculpture, avait le goût de travailler, de créer, d’enfanter du beau devant son marbre. Certes, elle s’est évanouie au sol en présence du roi, mais elle demeure un modèle d’énergie. En somme, une femme debout, devant la tribune de l’histoire.

Eugène Delacroix lui-même ne s’y était pas trompé : Vive la Liberté guidant le Peuple !


Loris Chavanette

Docteur en histoire, spécialiste la Révolution française et du Premier empire, auteur notamment de Quatre-vingt-quinze. La Terreur en procès (CNRS éditions, 2017, prix de l’Assemblée nationale et de l’Institut de France), Danton et Robespierre. Le choc de la Révolution (Passés composés, 2020), Le 14 Juillet de Mirabeau. La revanche du prisonnier (Tallandier, 2023), La Tentation du désespoir (Plon, 2024). Paraît en février 2026 toujours chez Tallandier : Les femmes entrent en Révolution. 5-6 octobre 1789

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