Dans la présentation publique de sa chronique du 1er octobre 2026, Eugénie Bastié reproche au nouveau livre d’Olivier Roy, L’Impossible Contre-Révolution culturelle, un « fatalisme aux accents nihilistes ». Le reproche risque de manquer sa cible. Une victoire politique ne reconstitue pas les conditions sociales d’une civilisation. Une jeunesse croyante peut se mobiliser sans rendre à la société ses anciennes formes d’autorité. Il faut examiner ce que cet engagement transforme effectivement notamment dans une société où l’IVG est inscrite dans la Constitution. La controverse révèle une difficulté du conservatisme français : demander au pouvoir de restaurer un monde dont on connaît mieux la justification philosophique que le fonctionnement matériel.

Cette difficulté oblige à distinguer ce conservatisme du libéralisme conservateur. Le premier reste souvent tributaire d’une matrice catholique dans laquelle l’ordre civil doit répondre à une conception substantielle du bien. Elle devient illibérale lorsqu’elle subordonne la liberté de conscience et l’égalité civique à cette conformité. Le second conserve les institutions qui permettent de vivre ensemble malgré le désaccord, et juge les réformes à leurs effets. Son histoire rencontre particulièrement le protestantisme historique et huguenot, les Lumières écossaises et Burke. L’inaudibilité du conservatisme français tient alors à sa difficulté à rendre ses exigences partageables au-delà de ceux qui en acceptent déjà les prémisses religieuses. La Manif pour Tous et la loi sur la fin de vie, tout comme le fait que la majorité des enfants français aujourd’hui soient nés hors mariage, montrent cette impasse profonde.

Huguenin ou un libéral-conservatisme impossible

Le Conservatisme impossible de François Huguenin retrace les conflits entre libéralisme et réaction depuis 1789. Résister au libéralisme se tourne vers les penseurs de la communauté. Ces livres permettent de poser le problème français. Lorsque le libéralisme est ramené à un individu sans attaches, le conservatisme semble devoir restaurer une communauté que les libertés auraient détruite. La synthèse devient impossible parce que ses termes ont été définis pour s’exclure. Une liberté sans relations sociales reste abstraite. Une communauté privée de garanties contre ses propres autorités peut devenir oppressive.

Le centre gestionnaire conserve les procédures en négligeant les appartenances. La réaction veut réparer les appartenances en affaiblissant les libertés. Cette alternative laisse de côté la possibilité de protéger les relations durables par des droits, des institutions et des ressources. La liberté de conscience, l’indépendance des juges et la possibilité de contester une autorité constituent elles aussi des héritages. Huguenin expose des doctrines dont il n’endosse pas nécessairement toutes les conclusions. Mais une critique du libéralisme doit expliquer comment elle protégera celui qui conteste le bien défini par sa communauté.

La disparition de la matrice catholique révèle que même l’agenda conservateur est devenu minoritaire dans un électorat de droite. Cette impasse intellectuelle ne se mesure pas directement aux urnes. Les 31,37 % du RN aux européennes de 2024 interdisent de déclarer les droites électoralement inaudibles. Ils ne constituent pas un mandat pour restaurer un ordre moral catholique. Un vote national ou protestataire ne prouve aucune adhésion à une anthropologie confessionnelle (anti-IVG, refus du mariage pour tous, opposition à l’aide à mourir). L’inaudibilité visée ici concerne la traduction politique de cette anthropologie dans une société pluraliste.

Un conservatisme français avant tout catholique romain dans la mondialisation

Chantal Delsol, Rémi Brague et Pierre Manent posent une question commune comme figures structurantes du conservatisme français : la liberté moderne peut-elle préserver les conditions qui la rendent viable ? De La Haine du monde à La Fin de la chrétienté, Delsol examine l’émancipation et la transformation des normes. Dans Le Règne de l’homme et Après l’humanisme, Brague interroge l’homme qui entend se fonder lui-même et les raisons de poursuivre l’aventure humaine. De l’Histoire intellectuelle du libéralisme à La Loi naturelle et les droits de l’homme, Manent étudie la formation de l’individu libéral et les critères de l’action commune.

Leur critique de l’autosuffisance humaine mérite discussion. Elle ne suffit cependant pas à expliquer les comportements contemporains ni à désigner les institutions qu’il faudrait rétablir. Delsol accepte la fin de la chrétienté. Manent maintient la neutralité de l’État dans Situation de la France. La difficulté commune réside dans le passage d’un diagnostic philosophique à une description des sociétés, puis à une prescription politique. C’est sur ces passages que portent trois objections distinctes.

L’objection empirique impose de distinguer une généalogie intellectuelle d’une causalité sociale. Chez Delsol, le néopaganisme et l’inversion normative regroupent des transformations dont les ressorts diffèrent. Une enquête de Pew conduite en 2017 montre qu’en France des majorités de chrétiens pratiquant au moins mensuellement soutenaient le mariage homosexuel et la légalité de l’avortement. Ce résultat daté ne tranche aucune question morale. Il oblige à distinguer abandon de la foi, réinterprétation interne et évolution du droit. Rompre avec une norme catholique ne signifie pas nécessairement sortir du christianisme.

La même exigence limite les prolongements sociologiques possibles de Brague. Des non-croyants transmettent, prennent soin et acceptent des sacrifices. Leur conduite ne réfute pas un fondement transcendant de la dignité. Elle empêche de faire de l’adhésion consciente à ce fondement une condition nécessaire de l’engagement. Concernant la baisse des naissances, l’OCDE souligne en 2024 les coûts du logement, la garde des enfants et l’articulation entre travail et parentalité, sans négliger les préférences. Une difficulté matérielle à fonder une famille ne démontre pas une crise métaphysique de la légitimité humaine.

Manent exige à juste titre un agent collectif capable de décider. Mais les appartenances nationales et religieuses ne décrivent pas à elles seules ses moyens. Des citoyens d’une même confession diffèrent par leur classe, leur génération et leurs intérêts. La souveraineté suppose une administration, du financement et des droits exécutoires. Une politique de transmission doit tenir compte des prix du logement, de l’emploi et de la distribution des ressources. Nommer une communauté ne suffit pas à établir ce qu’elle peut faire.

La financiarisation a transformé les lieux d’exercice du pouvoir. Banques, fonds et gestionnaires d’actifs orientent l’investissement, les acquisitions et les restructurations par leurs exigences de rendement et leurs conditions de financement. Cabinets d’avocats, grands réseaux d’audit et de conseil structurent ces opérations et leurs critères d’évaluation. Katharina Pistor montre comment le droit privé organise cette puissance en protégeant les actifs et en hiérarchisant les créances. Les droits anglais et new-yorkais donnent à cette architecture une portée transnationale, soutenue par la force exécutoire des États. L’objection adressée à Delsol, Brague et Manent concerne aussi la localisation du pouvoir contemporain : une critique de l’individualisme ou du déclin des appartenances doit expliquer comment ces infrastructures financières et juridiques organisent les possibilités d’action dans la société contemporaine.

Cette architecture attire aussi une partie des diplômés les plus qualifiés dans toutes les sociétés occidentales et occidentalisées. Ces carrières concurrencent l’administration et la politique dans le recrutement des compétences. Elles permettent d’exercer une influence continue sur l’emploi, l’investissement et la propriété des entreprises, sans mandat électoral. La dépolitisation des CSP+ peut ainsi prendre la forme d’une privatisation de l’ambition d’agir : chercher dans une carrière financière, juridique ou de conseil une capacité de transformer la société. Les décisions professionnelles de certains de ces acteurs produisent alors des effets plus directs sur la vie collective que leur vote individuel.

L’objection libérale conservatrice (spécificité protestante historique et européenne) concerne la manière de conserver. Défendre la fidélité et les obligations familiales n’oblige pas à maintenir toutes les formes historiques de la famille. L’action nationale peut réunir des citoyens qui divergent sur la vie bonne. Les libertés acquises appartiennent désormais au monde transmis. Le divorce, l’égalité civile et la liberté confessionnelle ont modifié les conditions du consentement et de la protection contre les abus. Les évaluer seulement par l’autorité qu’elles retirent aux institutions anciennes fait disparaître les personnes qu’elles protègent. Une critique conservatrice doit comparer les fonctions préservées, les effets des réformes et les coûts supportés par ceux qui vivent dans ces institutions.

Oakeshott permet de préciser l’objection. Un conservatisme devient lui-même rationaliste lorsqu’il veut reconstruire la société selon un schéma doctrinal, (néo)thomisme compris. Dans cette optique oakeshottienne, Delsol devrait établir ce que sa classification des normes explique effectivement. Brague devrait distinguer un fondement philosophique des conditions observables de l’engagement. Manent devrait (dé)montrer comment l’action commune peut accueillir le désaccord sur ses fins. La cohérence d’une doctrine ne dispense aucun d’eux d’examiner les compromis qui rendent des institutions habitables.

L’objection protestante historique porte sur l’autorité de l’interprète et défie la relecture catholique d’Augustin chère aux conservateurs catholiques. Le protestant Karl Barth distingue la révélation chrétienne de la sacralisation d’une civilisation. Barmen refuse en 1934 que l’État devienne l’ordre total de la société. En dialogue critique avec Barth, Reinhold Niebuhr (protestant augustinien) développe le réalisme chrétien anglo-saxon et influence fortement George Kennan ainsi que les libéraux conservateurs Peter Viereck et Clinton Rossiter. La faillibilité humaine justifie la démocratie, les contre-pouvoirs et les compromis nécessaires à la justice. Cette perspective impose de distinguer conviction religieuse et légitimité politique. La foi ne garantit la vertu d’aucun gouvernant et ne dispense jamais de protéger ses contradicteurs.

Le symptôme du postlibéralisme catholique américain

Le postlibéralisme catholique américain donne une portée gouvernementale à cette difficulté. JD Vance, proche de Peter Thiel, rapproche ces réseaux de l’exécutif, sans transformer une coalition hétérogène en gouvernement confessionnel unifié. Dans Regime Change, Patrick Deneen veut former une nouvelle élite au service du bien commun. Il reprend à Manent la lecture du libéralisme comme organisation des séparations. Cette réception établit une circulation intellectuelle, sans rendre Manent responsable de tout le programme américain.

Professeur influent chez les catholiques conservateurs, Adrian Vermeule propose un constitutionnalisme du bien commun appuyé sur une présidence et une administration fortes. On peut parler d’un néothomisme d’État lorsque des fins réputées conformes à la nature humaine deviennent un programme imposé par la puissance publique. Son point illibéral apparaît lorsqu’elles autorisent à réduire les garanties de ceux qui les contestent. Former une élite réputée meilleure ne résout pas le problème de son contrôle : quels recours reste-t-il au citoyen contre un pouvoir qui prétend déjà agir pour lui ?

La crise de cohérence est également interne. L’opposition ouverte entre les catholiques conservateurs au pouvoir et la papauté fait couler beaucoup d’encre dans une société américaine qui se sécularise avec une majorité de sans religion chez les jeunes. Dans cette accélération, la division de l’épiscopat américain et le compagnonnage de catholiques conservateurs avec des représentants des Lumières sombres (transhumanistes et accélérationnistes) achève ce mouvement.

L’exculturation du catholicisme et la sécularisation

Une autre histoire permet de sortir de cette opposition. Le Refuge huguenot et Bayle ont nourri une pensée de la conscience confrontée à la persécution. Hume lisait Bayle dès 1732. Les relations de Burke avec Hume et Smith relient sa prudence aux Lumières écossaises. Cette circulation associe convictions chrétiennes et scepticisme sans les fondre dans une théologie commune. Burke défend des libertés héritées et les réformes nécessaires à leur conservation.

Oakeshott limite le pouvoir de faire de la société un projet obligatoire. Berlin et Shklar, libéraux plutôt que conservateurs, défendent le pluralisme et la protection contre la cruauté. Jean Carbonnier protège les obligations familiales sans imposer un idéal confessionnel complet. Reinhold Niebuhr tire de la faillibilité humaine la nécessité des contre-pouvoirs. Ces auteurs donnent une consistance sociale au libéralisme : protéger des personnes vulnérables, leurs relations et leurs possibilités de contester une autorité.

L’avantage politique de certaines traditions protestantes historiques tient à leur sécularisation interne : autonomie du droit, critique des textes et distinction entre citoyenneté et foi. Elle ne garantit pas la survie des Églises. Elle permet une résonance avec l’agnosticisme : le croyant reconnaît la faillibilité de l’interprète. L’agnostique suspend son jugement sur les fins dernières. Tous deux peuvent limiter le pouvoir sans renoncer à leurs convictions. Habiter la modernité signifie alors rendre ses institutions vivables et ses injustices corrigibles.

Le malaise de ce conservatisme français révèle une difficulté structurelle du catholicisme : accepter que ses normes ne constituent plus l’horizon commun. Rémond s’inquiétait du repli sur l’Église Roustang, dès 1966, puis Hervieu-Léger éclairent l’éloignement de fidèles qui désertent jusqu’aux conflits ecclésiaux. Raison du Cleuziou montre l’autre face de cette érosion : les conservateurs gagnent en influence parmi ceux qui restent. Leur renforcement interne et minoritaire s’accompagne d’un éloignement de la société. Le rebond récent des baptêmes adultes ne suffit pas à établir une reconquête. En 2019-2020, 51 % des 18-59 ans en métropole se déclaraient sans religion. L’affiliation religieuse était plus faible encore chez les 18-30 ans. Le décalage dépasse donc les résultats électoraux. Les radicales mutations familiales et subjectives décrites par Fourquet et Rabinovitch dans Homo occidentalis interrogent aussi l’anthropologie que ce conservatisme voudrait restituer à la société.

La tentation postlibérale consiste alors à demander à l’État de rétablir les normes que la société ne transmet plus. Mais la Pologne et la Hongrie montrent que ce n’est qu’un sursis. Et la liberté religieuse reconnue par Vatican II doit pourtant valoir même au pouvoir dans une société agnostique. Et le désaccord sur le mariage éclaire cette difficulté propre au catholicisme conservateur qui se sait minoritaire : C.S. Lewis accepte des règles distinctes pour le mariage civil et chrétien, Tolkien défend l’indissolubilité pour tous. Le choix traverse ainsi le conservatisme lui-même : transmettre dans le pluralisme ou restaurer une chrétienté.

Voir aussi

Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme

Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !


0 Commentaire7 minutes de lecture

Principes et enjeux de la déconstruction

On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?


0 Commentaire37 minutes de lecture

Privacy Preference Center