C’est une référence mondiale en matière de mesure de la démocratie. L’institut suédois V-Dem sort son tout dernier rapport. Une confirmation : en Afrique, 2/3 de la population vit sous un régime autocratique. Le Sahel est dramatiquement concerné.
Quand les chiffres viennent confirmer une tragique provocation ! La petite phrase du capitaine Ibrahim Traoré le 2 avril dernier avait suscité l’indignation d’une partie de l’opinion internationale et de tous ceux qui, au Burkina et ailleurs, sont attachés à la défense des droits humains et de la liberté d’expression. L’autocrate burkinabè lançait alors : « On ne parle même pas d’élections d’abord ; il faut que les gens oublient la question de la démocratie. La démocratie, ce n’est pas pour nous ». Certains voulaient y voir une rhétorique de rupture destinée à asseoir la légitimité d’un pouvoir militaire arrivé aux affaires par la force en septembre 2022. Trois mois plus tard, cette déclaration trouve donc une forme de confirmation statistique dans le dernier rapport de l’institut suédois V-Dem.
Selon le rapport 2026 de cet organisme basé à l’université de Göteborg, le monde comptait fin 2025 quatre-vingt-douze autocraties contre seulement quatre-vingt-sept démocraties. Conséquence directe de ce rapport de force : 74 % de la population mondiale, soit environ six milliards de personnes, vit désormais sous un régime autocratique, contre à peine 7 % dans une démocratie libérale. L’institut est catégorique : le niveau de démocratie est retombé à celui de 1978, effaçant presque intégralement les acquis de la « troisième vague de démocratisation » entamée avec la Révolution des œillets au Portugal en 1974.
L’Afrique subsaharienne s’inscrit de manière exacerbée dans cette dynamique de régression. Le rapport pointe un retour du niveau démocratique continental à celui du début des années 2000, sous l’effet conjugué de la recrudescence des coups d’État au Sahel et du raidissement de régimes déjà autoritaires en Centrafrique, au Mozambique ou au Togo. Deux tiers de la population du continent, soit 66 % de ses habitants, vivent aujourd’hui sous un régime autocratique, sous diverses formes : mascarade électorale ou processus politique totalement verrouillé. Seuls 10 % des Africains subsahariens résident désormais dans une démocratie réelle, avec une séparation des pouvoirs et l’organisation d’élections au vrai sens du terme, permettant des alternances régulières. On peut notamment citer le Botswana, le Ghana ou l’Afrique du Sud.
Le Burkina Faso constitue l’une des manifestations les plus visibles d’une tendance autocratique continentale qui dépasse largement le Sahel.
Ouagadougou se veut le laboratoire d’une dérive autoritaire. La phrase du capitaine Traoré n’était que l’habillage verbal d’un processus institutionnel déjà bouclé. Suspension de médias internationaux, dissolution de la Commission électorale nationale indépendante en octobre 2025, puis de l’ensemble des partis politiques en février 2026, tous les ingrédients ont été minutieusement mis en place. L’homme ne cédera jamais le pouvoir dans les urnes.
Une logique que partagent le Mali et le Niger, ses partenaires au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), également engagés depuis leurs coups d’État respectifs dans une suspension durable du jeu démocratique. Au Niger, le président Bazoum est pris en otage et maintenu dans un isolement quasi total depuis le 26 juillet 2023, soit bientôt trois ans. Une situation poignante, totalement inconcevable, au plan politique et humain, sur un autre continent que l’Afrique et dans une autre région que le Sahel !
Le Sahel s’impose ainsi comme épicentre de la régression. Les coups d’état militaires accentuent l’effet de loupe mais réduire ce basculement à la seule région sahélienne serait trompeur. Le rapport V-Dem brosse le portrait d’un continent dans lequel se referment progressivement les espaces d’ouverture politique conquis dans les années 1990. Avec les conférences nationales, l’avènement du multipartisme, cette décennie portait l’espoir d’une démocratisation durable, une tendance tragiquement remise en cause. L’Érythrée en est l’illustration la plus radicale : après une décennie d’ouverture relative, marquée par une presse indépendante et l’amorce d’un processus électoral, le pays a basculé en une seule journée, en septembre 2001, dans l’un des régimes les plus fermés du monde, sans qu’aucune élection présidentielle n’y ait depuis jamais été organisée.
Le rapport rappelle que d’autres trajectoires, nées de contextes très différents, aboutissent au même verrouillage. Le Soudan du Sud demeure, quinze ans après son indépendance, sous la coupe d’un parti unique et d’une rivalité de pouvoir chronique. Le Soudan voisin, ravagé par l’affrontement entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide, illustre la manière dont l’effondrement démocratique peut se doubler d’un chaos sécuritaire. En Guinée, le général Doumbouya, arrivé au pouvoir par un coup d’état a certes organisé des élections en décembre 2025 et mai 2026. Mais à l’issue d’un scrutin présidentiel pour la forme, le désormais président élu a fermé le jeu politique, écarté toute opposition et muselé la société civile. En Guinée-Bissau, c’est un coup d’État en pleine présidentielle, en novembre 2025, qui a interrompu net le processus électoral. Un nouveau scrutin sera organisé le 6 décembre, mais les observateurs craignent un processus de pure façade. En Eswatini, la dernière monarchie absolue d’Afrique, les partis politiques demeurent interdits depuis 1973.
Face à ces dérives, une résistance citoyenne s’organise, bien déterminée à imposer cette démocratie qu’elle considère comme un droit inaliénable.
Le constat est sombre, d’un espace démocratique en rétrécissement. Mais la démocratie n’a jamais dit son dernier mot. Des citoyens tentent d’imposer une alternative. Le cas le plus emblématique reste celui du Sahel. Le 7 avril 2026, des personnalités maliennes, burkinabè et nigériennes, membres de la société civile, leaders d’opinion, en grande partie en exil en Europe, ont fondé à Bruxelles l’Alliance des Démocrates du Sahel (ADS), présidée par la jeune médecin Mayra Djibrine. Pensé en miroir de l’AES qu’il conteste, ce mouvement de « lutte pacifique » revendique la défense de l’État de droit, de la séparation des pouvoirs et de la liberté d’opinion. Il entend faire pression sur la communauté internationale afin d’obtenir l’organisation d’élections, le respect des droits humains et la libération des prisonniers politiques dans les trois pays. Une initiative qui rappelle que le récit d’une démocratie « pas faite » pour le Sahel, martelé par les juntes, ne fait pas l’unanimité chez les citoyens concernés.
Le rapport V-Dem ne se contente pas en définitive d’un constat chiffré. Il offre une grille de lecture qui replace la déclaration de Traoré dans le cadre plus large, celui d’une doctrine politique désormais assumée par plusieurs régimes du continent. Il permet aussi de rappeler que la contestation existe bel et bien, forcément fragile face au rouleau compresseur de pouvoirs répressifs, mais bien déterminée à donner de la voix. Dans le marasme actuel, elle porte à terme la promesse solide d’un renouveau démocratique.
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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