Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron. Deuxième carnet : D’une dissolution l’autre ?

«  Voilà la vraie raison de ma déception le soir du second tour : la clarification qu’aurait apportée une victoire du RN n’aurait pas lieu »

La Lanterne, Versailles,

Ce 26 décembre 2027

 

 

Commençons par ce qui fâche. Ma fameuse dissolution de juin 2024. Que n’ai-je entendu ! D’abord sur la décision elle-même : « caprice infantile » « suicide politique », « Macron s’est dissous lui-même ». Ensuite sur ses conséquences : « Une fin de quinquennat condamnée à l’inaction ». « Un long crépuscule en attendant 2027 » Mon activité intense à international ? une simple « compensation à mon impuissance intérieure ». etc. Il paraîtrait même que je me serais « effondré » à l’annonce de ces résultats qui rendaient le pays ingouvernable…

 

Wishful thinking que tout cela ! De la fachosphère bien sûr, qui ne me pardonnera jamais de l’avoir battue et rebattue. Des jaloux de toujours, évidemment. Mais, plus décevant pour eux, de certains observateurs généralement mieux inspirés. Oui, je sais : des proches aussi ont commencé à douter de moi. Des macronistes du début (j’ai les noms) se sont répandus dans les dîners en ville. Et des zèles iconoclastes se sont donnés libre cours. Le bal des ingrats à commencer avec la grotesque demande de ma démission par un Edouard Philippe qui me doit tout. Qu’était-il avant que je le nomme à Matignon ? Le maire d’une ville en crise et l’ex-bras droit d’une ombre politique. Pire encore, Gabriel Attal, mon ancien « petit frère » en qui j’avais mis tant d’espoirs, est devenu le petit Iago de mon second mandat. Le jeune Gabriel, modèle de ces apparatchiks que je dénonce dans Révolution, élevé entre Notre-Dame des Champs et Solférino, s’est vu pousser des ailes d’archange et de présidentiable.

Mais enfin, qui croira que je m’attendais à autre chose ? je l’ai déjà dit, la littérature m’a donné les clefs de l’âme humaine. Le pouvoir suprême m’en a donné l’usage. Et j’aurais perdu tout ça subitement, un soir de juin, pour une élection marginale, sur un coup de tête ou un coup de sang ? Parce que cette pauvre Valérie Hayer avait perdu les européennes ? Parce que le RN avait remporté une large victoire dans une élection marginale ? Fadaises !

Reprenons les choses par le début. Pourquoi ai-je dissous ? Je l’ai assez dit et répété : par volonté de CLARIFICATION.

Car on a un peu oublié la situation politique en ce printemps 2024. Je sais, les choses sont allés si vite depuis mais un peu d’analyse à froid, comme me le permet ce séjour à la Lanterne, ne fait pas de mal. Car cette décision de dissoudre a elle-même été prise à froid. Comment penser une minute que je ne regardais pas les sondages ? La large victoire du RN qu’ils annonçaient depuis des mois ? La lente mais continue glissade de la liste Ensemble ? Les rares journalistes bosseurs savent d’ailleurs que l’hypothèse de la dissolution était débattue dans mon cercle rapproché depuis des semaines.

Et puis, il y avait le quasi-blocage du pays, dont un Chef d’État responsable doit tenir le plus grand compte. Surtout sous la Vème République qui en fait le garant de l’indépendance nationale et des institutions. Or où en était la France en ce mois de juin 2024 ? Pesait d’abord sur elle, comme sur toute l’Europe, la menace existentielle de l’expansionnisme russe, alors que l’Ukraine, on l’a un peu oublié, donnait les signes d’un possible effondrement. Sur le plan intérieur, l’accumulation des déficits, l’envolée de la dette et l’atonie de la croissance, toutes dues aux Gilets Jaunes et à la Covid et renforcées par la crise ukrainienne, nous exposaient à la sanction des marchés, voire à une intervention de Bruxelles et du FMI. Face à cette montée des périls, le contexte politique n’offrait aucun rempart en dehors de la permanence présidentielle. L’absence de majorité parlementaire, faut-il le rappeler, tel était déjà le cas depuis 2022. Combien de manifestations, combien de 49.3 pour qu’Elisabeth Borne, bosseuse mais piètre politique, fasse enfin passer la réforme des retraites (mauvaise d’ailleurs, je l’ai toujours dit) ! Combien de temps perdu qui aurait été si utile pour mes autres, mes vraies réformes ! Et combien points de popularité perdus eux aussi, compromettant la suite, empêchant tout reset, tout élan nouveau, car étouffé dans l’œuf par cette guerre d’usure des retraites pour un butin si maigre !

Et puis il y a eu le gouvernement Attal. « La vraie erreur de mon second mandat » m’a-t-on fait dire, et cette fois à juste titre, que cette nomination. Mais Elisabeth était au bout du rouleau et je comptais sur le couple Attal /Séjourné pour booster à la fois Matignon et Bruxelles. J’ai très vite compris, il est vrai, mon erreur. Dès le début, ce ne fut que coup de com’ sur coup de com’. Non sans talent, je dois le reconnaître, mais n’avais-je pas mis en garde dès Révolution sur cette dérive fatale de nos mœurs démocratiques où l’emballage vaut plus que le contenu, si contenu il y a ? Conférence de presse sur meule de foin, déclaration de politique générale attrape-tout, omniprésence dans les médias pour un oui ou pour un non, réactions intempestives au moindre fait divers. Et ce programme des « 100 jours », qui relève de l’agenda d’un Président et non d’un Premier ministre. Et puis il y a eu cet écart important, persistant, entre nos cotes de popularité respectives : 13 points d’écart en mai 24, le chiffre est gravé dans ma mémoire. Dire qu’on a voulu voir entre nous deux un misérable combat d’égos, la « jalousie d’un président narcissique » ! Non, en Vème république, il n’est pas sain, il n’est pas conforme à l’esprit des institutions, que le Premier ministre recueille durablement plus d’approbation que le Président, dont il procède et dont il tire sa seule légitimité. Cela n’a rien à voir avec moi. Chaban-Delmas et Rocard, avant Attal, l’avaient appris à leurs dépens sous d’autres présidences. Et Edouard Philippe, qui déclare urbi et orbi ignorer encore la raison de son départ en 2020, idem sous la mienne.

La dissolution, je le reconnais volontiers, a eu aussi pour but de mettre un coup d’arrêt à une dérive qui s’aggravait chaque jour. Tandis que Matignon n’était plus qu’une machine à sculpter la statue de présidentiable de Gabriel Attal, les problèmes de la France devaient attendre. Regardez les chiffres de l’économie, le recul de l’agriculture, de l’industrie et de l’investissement en cette année 2024. Résultat : la baisse de la note de la France par Standard and Poor’s en mai. Le 31 mai précisément. 10 jours avant le désastre des européennes.

Non, il fallait trancher. Encore une fois, il fallait clarifier. Il fallait donc, autre devoir du Président sous la Vème et grand enseignement de son fondateur, redonner la parole au peuple. Comment le Chef de l’État aurait-il pu rester aveugle à la montée constante du Rassemblement national (et de La France Insoumise, ne l’oublions pas), de sondage en sondage et d’élection en élection ? Comment ne pas sourire à tous ces beaux esprits qui me reprochaient ma « déconnection » et ma « verticalité jupitérienne », et poussant des cris d’orfraie à l’annonce de nouvelles législatives ? Comment tous ces grands démocrates ont-ils pu s’indigner de cet appel à la souveraineté du Peuple « qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum », faut-il le rappeler ? Or, puisque le référendum était d’un recours malaisé (sur quel sujet ? par quelle procédure ?), et d’ailleurs limité par la sage jurisprudence du Conseil constitutionnel, de nouvelles législatives s’imposaient comme une évidence.

 

Au risque d’une victoire de l’extrême droite, objectera-t-on ? Mais encore une fois, si telle était la volonté du peuple ! Le devoir du Président consistait, avant le scrutin, à mettre solennellement en garde l’électorat, à’ « éclairer la volonté générale » comme disait Rousseau. Y ai-je manqué ?

Il était ensuite de tirer les conséquences, toutes les conséquences du résultat. Une cohabitation très probable en l’occurrence, au vu des sondages en ce mois de juin 24. A ce sujet, que les choses soient claires : je n’ai pas pensé une seconde que le parti présidentiel puisse retrouver, même avec ses alliés, une quelconque majorité à l’Assemblée. Par quel miracle ? Encore une fois, certains ont projeté sur moi leur propre naïveté.

 

Une cohabitation donc. Et alors, la Vème République en a vu d’autres, c’est le cas de le dire ! S’est-elle pour autant effondrée ? Le cours normal des choses n’a-t-il pas repris par la suite, en 1988, en 1995, comme en 2002 ? Certes, cette fois il s’agissait, il s’agit toujours, d’un parti d’extrême-droite ; une extrême droite contre lequel j’ai moi-même mené, avec succès, les combats que l’on sait. Mais justement, face à la montée des eaux, pour reprendre la belle image de Machiavel, la digue ne peut pas être toujours reculée, le champ de la vie politique sans cesse restreint. Il faut savoir trancher dans le vif et provoquer l’épreuve de vérité. Les Français voulaient le Rassemblement national ? Eh bien qu’ils l’aient ! Etant entendu que j’exercerais, jusqu’au bout, la plénitude de mes pouvoirs présidentiels, comme l’ont fait mes prédécesseurs et comme je l’ai rappelé sans cesse. Mon éminence institutionnelle était là pour empêcher les dérapages d’une équipe nourrie de dangereux desseins, compromise avec le plus grand adversaire de la France, et démunie de toute expérience des affaires. En somme, promesse fondatrice de ma présidence, j’étais résolu à tout pour protéger les Français.

Et puis, rien de tel qu’un passage du Rassemblement national au gouvernement pour démontrer, une fois pour toutes, son incapacité crasse. En quelques mois tout au plus, l’affaire aurait été pliée. Au pire, je pouvais dissoudre à nouveau dès juin 25, avec une victoire cette fois sûre et large, tout entière acquise sur mon nom. Ce qui permettait un nouveau départ et laissait amplement le temps, d’ici mai 2027, pour faire passer les réformes trop longtemps retardées.

 

Mais patatras ! Il a fallu qu’Attal, encore lui, rejoue la vieille antienne du « Front Républicain ». On connaît le résultat de ce « petit théâtre antifasciste », comme l’avouait déjà Jospin : le parti présidentiel étrillé ; l’épée de Damoclès du RN, revenu en force à l’Assemblée, plus que jamais suspendue au-dessus de notre vie politique. Bravo l’Archange !

Voilà la vraie raison de ma déception le soir du second tour : la clarification qu’aurait apporté une victoire du RN n’aurait pas lieu. Mais Brigitte, comme toujours, a su me consoler et je suis vite remonté sur mon cheval.

Pour contempler froidement le champ de bataille parlementaire. Proclamation ridicule de victoire à gauche. Aucune majorité, même relative. Centre de gravité difficile à trouver : trois blocs à peu près égaux et incompatibles entre eux. Mais voilà : en cet été 24, demeurait un pôle, et un seul, de stabilité : le Président lui-même, alors que les vacances et les Jeux olympiques n’étaient guère propices aux grandes manœuvres partisanes.

La suite est connue mais, comme toujours, mesquinement présentée : un « été des dupes », paraît-il, où j’aurais fait miroiter à droite, à gauche, au centre et même au visiteur du moment, le hochet de Matignon, tandis qu’Attal se morfondait dans les affaires courantes. Alors que je n’ai fait que consulter et reconsulter l’ensemble des forces politiques tout en assurant le fonctionnement quotidien du pays. Et accessoirement les Jeux Olympiques qui furent l’immense succès que l’on sait. N’ai-je pas d’ailleurs navigué au mieux dans ces mois compliqués, en esquivant les prétentions insensées de la NUPES et en contournant l’écueil RN?

Et n’ai-je pas gagné des mois précieux, sans hypothéquer la suite, avec la nomination de l’improbable Barnier ? Plus rigide de caractère que ne le fait croire son allure pateline, strictement encadré par des ministres sûrs, combattu au sein même de son camp comme la droite excelle à le faire et aveuglé par ce couronnement inespéré d’une carrière déjà derrière lui, ses chances de succès étaient minces. Ayant semble-t-il oublié de faire le décompte des groupes parlementaires, il s’écrasa bien vite sur le rocher de la censure.

Je passe sur les péripéties de la nomination de François Bayrou. Certes, ce n’était pas mon premier choix et l’année 2025 fut pénible avec cette lourde cuisine politique à la sauce béarnaise. Magistère du blabla au lieu de gérer les dossiers. Poses à la Cincinnatus venu sauver le pays du péril de la dette. Fantasme de nouvel Henri IV mettant fin à nos querelles mortifères. Quand le père autoproclamé de la Nation voulut poser la question de confiance à l’Assemblée, je ne pus donc que l’y encourager.

 

Quant au bilan de ces années annoncées comme « perdues d’avance », regardons-le de près, et sans préjugé. Prenons un repère commode, l’été 2026, deux ans pile après la dissolution.

Politiquement d’abord. De quoi pouvais-je me plaindre ? Sébastien Lecornu à Matignon. Un gouvernement totalement macroniste ou « Macron compatible », comme je n’en avais pas eu depuis 2017. Avec en plus, comme seuls poids lourds, des proches de toujours : Darmanin, Lescure et Lecornu lui-même. Tout le reste, des ministres à rotation rapide, inconnus hier et déjà oubliés. Plus de Retailleau qui contredisait la ligne générale en public ; ni même de Bruno Le Maire qui le faisait en privé.

Preuve, s’il en est que j’avais repris la main : plus personne ne demandait ma démission.

 

Sur le fond ensuite. Combien d’initiatives dangereuses empêchées ! Le projet xénophobe de loi sur l’immigration et la rétention administrative concocté par Retailleau. Le durcissement du droit pénal des mineurs, que ce têtu d’Attal, frustré par la dissolution, voulut relancer depuis les bancs de l’assemblée. Je l’avais soutenu sur le sujet quand il était à Matignon, mais ce n’était plus l’urgence du moment et c’était trop accorder à la droite dans une assemblée si inflammable. De toutes façons, dans son indépendance et sa sagesse, le Conseil Constitutionnel a su neutraliser ces textes mal venus et mal ficelés.

Il faut aussi saluer l’absence de suite donnée à cette invraisemblable commission d’enquête sur l’audiovisuel public, manipulée par qui l’on sait. Bravo à la présidente de l’Assemblée pour la suspension de ces rites de dénigrement et d’autoflagellation qui, sous prétexte de contrôle de l’action publique, nuisent tant à l’image et à la concorde du pays !

 

Et surtout cette période aura vu l’aboutissement de grands projets auxquels je tenais. La liste en est longue mais je ne retiendrai que trois domaines. Le progrès sociétal avec l’éducation affective dès l’école primaire ; l’interdiction de fumer sur les plages ; et surtout le vote de l’aide active à mourir, éminent symbole d’une présidence progressiste, trop longtemps ralenti par l’obstruction des réactionnaires. La transition énergétique ensuite, clef de mon projet car clef de l’avenir, avec la programmation pluriannuelle de l’énergie et ses 300 milliards d’investissement, que l’habile Lecornu a su faire passer par décret. La protection de la démocratie renforcée, à Bruxelles comme à Paris, contre la désinformation, les discours de haine, les algorithmes liberticides des plateformes, les entorses flagrantes au pluralisme de certains médias et les ingérences des puissances étrangères. Dans toute cette période, sur tant de sujets, j’aurai joué un rôle décisif comme le reconnaissent mes adversaires eux-mêmes. Et le gouvernement aura tenu la route et le cap.

Au prix, dira-t-on, d’un pacte de non-agression coûteux avec les socialistes? Mais était-ce trop cher payer pour faire passer les budgets et assurer le fonctionnement et les investissements de la nation ? N’était-ce pas la condition même de la stabilité, sans laquelle rien ne se fait ? A tous ceux qui veulent me donner des leçons de gaullisme, je rappellerai la maxime du Général : gouverner, c’est agir « les choses étant ce qu’elles sont ».

 

Certes, je n’ai pas pu tout faire, ni assez vite. Mais le bilan est globalement positif. J’en appelle aux observateurs honnêtes : est-ce celui d’un « Président impuissant », réduit à une « semi-cohabitation » ? Et je ne parle même pas de l’intense action extérieure de la France sous ma direction, durant ces deux années d’une diplomatie tous azimuts. J’y reviendrai.

Comme je reviendrai sur l’hypothèse d’une seconde dissolution, dont la rumeur s’est répandue justement au début de cet été 26, et où les éternelles mauvaises langues ont voulu voir un simple « ballon d’essai ». A tort. L’idée était des plus sérieuses. Mais la suite appartient à cette « année de Dame Fortune », à ces douze mois qui vont de novembre 26 à novembre 27 et qui méritent un carnet complet.

 

Et puis je suis en retard. Patrice Kuchna m’attend pour notre deuxième match. Je lui ai pris quatre jeux hier. Ce n’est pas un succès mais ce n’est pas non plus un échec. J’ai en effet battu mon record !

Et puis je suis en retard. Patrice Kuchna m’attend pour notre deuxième match. Je lui ai pris quatre jeux hier. Ce n’est pas un succès mais ce n’est pas non plus un échec. J’ai en effet battu mon record !

 

                                                                                   Carnet recueilli par Nicolas de Nerlande

Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Premier carnet : Mon nombre d’or. « On dira ce que l’on veut de moi, au moins je sais juger les hommes et pour une raison simple : je suis fondamentalement curieux des autres »

Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite

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