I – Le théâtre des ombres de Saint-Germain-des-Prés.

À observer la vie intellectuelle parisienne depuis une terrasse de café du quartier ou le fond d’une bibliothèque universitaire, je me disais, en griffonnant ces lignes, qu’il faudrait que je montre ça à mes étudiants tant le cas d’école est saisissant. Ce pays, la France éternelle — coquetterie empruntée tardivement à Roma Aeterna qui la porte depuis la toute première antiquité — qui a offert au monde l’universalisme des Lumières, la netteté cartésienne et l’audace de la table rase, semble aujourd’hui prisonnier de ses propres murs dans un crépuscule ennuyeux à hurler. À Paris, la lumière ne vient plus de la clarté des idées, mais de l’éclat aveuglant des projos de TV et de la brillance dorée des parquets cirés.

La société française huppée, friquée, titrée — celle qui détient les magistratures du goût et les monopoles de la légitimité morale — offre à l’analyste étranger le spectacle d’une forteresse fatiguée assiégée par elle-même, selon l’étrange topologie de Möbius, plate-bande n’ayant ni intérieur ni extérieur, où l’on marche à la fois sur les pieds et sur la tête. Je m’attendais à trouver le laboratoire d’une démocratie vibrante ; je découvre une cour miniature, une micro-société d’Ancien Régime animée par un quant-à-soi de défroqué, qui aurait troqué la perruque poudrée contre une auréole républicaine en carton.

II – L’archipel des salons pourpres : anatomie d’un quant-à-soi de parvenu

Du point de vue de l’anthropologie politique, le « salon parisien » contemporain fonctionne comme une société tribale fermée, régie par des rituels stricts d’inclusion et d’exclusion. Ici, le carnet d’adresses sur iPhone est un fétiche-roi et un laisser-passer irrésistible.

    • Le mécanisme de la cooptation : Dans ces appartements haussmanniens, trop hauts de plafond pour le commun des mortels, où l’on disserte sur le Peuple avec un grand P, à distance respectable de ses réalités, j’ai noté que la pensée élaborée n’avait plus cours, elle n’est plus un outil d’émancipation mais une monnaie d’échange, sur le principe du troc de la main à la main et du renvoi d’ascenseur. On y distribue des brevets de fréquentabilité avec la même clairvoyance que les anciens régimes vendaient des charges.
    • L’aseptisation radicale du risque et du désaccord : En scrutant ces cénacles, je n’aurais jamais pensé que c’était aussi moche côté cour et aussi mortel dans l’arrière-cour. La subversion a été entièrement aseptisée, transformée en un produit de haute couture institutionnelle où la dissidence est soigneusement étalonnée pour ne jamais inquiéter les Hiérarchies. Être rebelle dans ce labyrinthe microcosmique, c’est se donner de beaux airs de parvenu qui a compris les ficelles de l’étiquette : on répète en chœur les litanies progressistes du jour mais en s’assurant que ses subventions et ses rentes viagères s’accroissent en proportion de sa prétendue audace. Il n’y a de fait ni risque, ni rébellion, ni audace, ni danger, seulement de la pauvreté mentale, de la frime, de l’imposture mondaine. On mime la souffrance pour le spectacle, pour lever des fonds caritatifs, mais le cœur, lui, bat sous anesthésie et l’esprit tourne en mode sons et lumières.
  • La violence douce et la contrition : Le conformisme est la recommandation première. Nul ne doit l’oublier. Pas de vagues, pas de soucis, pas de cadavres dans les placards : le risque n’est bon et jouissif qu’en théorie, entre initiés., pour se couvrir mutuellement. La machine à broyer est là, tapie dans l’ombre comme jadis la guillotine était remisée sous la soupente, bâchée par respect, prête à reprendre du service. Malheur à qui ose, honni soit qui mal y pense, à mort l’intrus. On pense dans les clous, jamais en dehors. En cas de sortie de route, ou de départ de feu, la seule façon de sauver sa tête, est de courir chez le parrain implorer le pardon puis à la télé pour faire des aveux publics.

III – L’industrie du magistère : gardiens du temple et tirs de sommation

Le regard extérieur est réellement choqué par la cécité du système médiatique dominant, arc-bouté sur ses vérités révélées dans un système en décadence accélérée. En arpentant les kiosques, je me suis dit qu’il faudrait que j’explique ça à mes étudiants : le fossé entre la rhétorique et le réel est si large que le bien et le mal ne sont plus qu’à un doigt de se toucher, de se confondre et de s’annihiler. C’est une découverte platonicienne. Dans la grotte humide faiblement éclairée par les angles morts, tout est vrai, tout est faux, que l’on se regarde de face ou de dos.

  • L’orthodoxie de la gauche instituée et ses vestiges : Du quotidien Le Monde à Libération, en passant par l’Obs, Copier-Coller Magazine et tutti quanti, la machinerie éditoriale fonctionne selon les bonnes règles du Milieu. Même le vieux Canard enchaîné, membre actif de la gauche sacerdotale mais sous des airs espiègles, donne aujourd’hui au chercheur le sentiment d’une institution usée : à force de coin-coin, pan sur le bec et de perles d’eau plate pas si rares, l’affaire ressemble à une blague de cour de maternelle, alors que dehors, chez les hommes, on fait la guerre à balles réelles, face à face. Ses plumes poussiéreuses font penser aux deux vieux du Muppets Show dans leur balcon qui passaient tout leur temps d’antenne à coasser contre ceux d’en-bas, qui ont la main dans le cambouis et parfois dans la caisse. Tandis que les médias mainstream et leurs affidés jouent les féroces gardiens du temple, une chaîne comme CNEWS (qui appartient à Bolloré, chantre de l’extrême-droite, il faut constamment le répéter, c’est un mantra) a tenté et tente encore, sous la menace permanente des Prophètes de l’Arcom, de sortir du cercle mortel de la soumission circulaire et du terrorisme vertical. Combien de temps profiteront-ils encore du bon air de la liberté d’expression ? Parlez, chantez, médisez, remuez la poussière dans les cerveaux et la m. dans le potage, mais faites vite, l’huissier est en route avec ses scellés et ses tampons.
  • Le cas des parias et la chasse aux sorcières : Le journaliste Charles Sapin en sait quelque chose de ce climat de terreur aujourd’hui installé, verrouillé au-dessus de nos têtes. On a allumé le bûcher et sorti la gégène dans les couloirs de France Inter au motif que l’intrus a respiré l’air avarié de Valeurs actuelles et en porte les stigmates. Il doit maintenant se couvrir d’un drap blanc et actionner la crécelle des lépreux. Va-t-il demander l’asile politique aux chapelles de l’autre côté de l’échiquier ? Un conseil de paria : il devrait vite coucher son histoire sur papier, la bourrer de révélations sordides et surtout compromettantes, et la confier à un notaire de confiance. Les coups ne vont plus cesser de tomber. La garde veille et se renforce d’heure en heure. Mieux, il serait bien avisé de quitter le territoire dare-dare.
  • Le grand écart médiatique : D’un côté, le magistère bien-pensant s’écoute penser et punit l’hétérodoxie ; de l’autre, les tentatives de libérer les ondes se font sous la menace des prophètes et des censeurs institutionnels. Ceux qui rêvent encore de pluralisme et de liberté d’expression devraient bien le comprendre : ils vont tous nous tuer, la France est à eux. « The sleeper must awaken. », le dormeur doit se réveiller et se mettre à l’abri.

IV – L’illusion du pouvoir et les clefs du concierge

Pendant que les tribuns s’écharpent sur les plateaux, la réalité matérielle et institutionnelle du pays dévisse, au point parfois, de donner écho aux prophéties apocalyptiques à la Nostradamus ou à la Trump.

En constatant l’ampleur de la cécité, cela m’a irrésistiblement rappelé une vieille histoire algéroise vécue jadis sur les bancs de l’université d’Alger — une anecdote que le psychiatre-ethnologue-politologue de passage à Paris a promis de raconter à ses étudiants : un matin, le chef suprême du FLN s’était pointé à la fac d’Alger entouré de ses rémoras pour mater les étudiants qui rêvaient de démocratie et d’eau fraîche. En les pointant du doigt, il leur a dit : « Vous savez qui détient les clés de l’université ? Vous le savez ? » pour signifier qu’il pouvait la lourder sur-le-champ et les embastiller tous séance tenante. Et dans le silence terrifié, une petite voix, au fond de l’amphi, osa ce murmure, resté vivant dans l’histoire non encore écrite du pays : « Oui, c’est le concierge. »

La grande presse parisienne m’apparaît précisément là. Comme un chef de parti unique du tiers-monde : elle détient les clefs de la conscience nationale, mais ignore que la porte, elle, a déménagé hors des frontières.

V – La guerre des auréoles : une nation sur un piédestal

Le spectacle le plus frappant pour l’observateur étranger demeure cette guerre sourde qui se joue au pied des monuments historiques, comme si la France était morte et que ses orphelins étaient à prendre. On dirait des vautours qui se disputent un cadavre.

La France intellectuelle donne au clinicien le sentiment d’un pays en guerre névrotique contre lui-même. Les luttes intestines ne portent plus sur la transformation du monde et des rapports de force, mais sur la pureté formelle de l’orthodoxie, sur la garde tatillonne du temple et sur le droit exclusif de définir ce qui est « républicain » et ce qui ne le sera jamais.

Pendant que les belles âmes s’étripent pour savoir qui portera l’auréole la plus brillante, la réalité sociale et humaine se dérobe, zappée des radars des mandarins de salon et de leurs miroirs cathodiques. En refermant son carnet d’enquête, notre psychiatre de passage avait sa conclusion qu’il allait de ce pas soumettre à la sagacité de ses étudiants : la France, qui fut la reine mondiale de la méritocratie, est prise dans le siphon de la médiocratie. Croyez-vous qu’elle trouvera la bonne clef pour sortir de l’égout de l’histoire ?

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