« C’était pas si mal sous Macron ! »
La Lanterne, Versailles
Ce 31 décembre 2027
Il est déjà tard ce soir à la Lanterne. Juste le temps d’ouvrir ce septième et ultime carnet. Nous rentrons au Touquet demain à l’aube pour un petit bain de foule et le déjeuner du Nouvel An avec les enfants et les petits-enfants.
Le calme règne à nouveau après une journée aussi glaciale qu’agitée. Ce matin donc, partout en France, ma Lettre de l’Avenir publiée par l’ensemble de la PQR. A 10 heures, mon dernier match avec Patrice, réduit à un super tie-break vu le froid et l’agenda. 10/7 pour lui. On ne peut pas gagner sur tous les tableaux et j’ai fait mes 7 points quand même. Mon passage au « 13 heures » de TF1 a été, lui, excellent. Une chaîne qui m’a toujours porté chance. La grenade dégoupillée est lancée dans le jeu de quilles politique. Effet de blast garanti.
Qui a atteint jusqu’à la grille de La Lanterne, ornée à mon retour d’une banderole « ça ira, ça ira ! » d’un goût très douteux et vite enlevée par la Sécurité. Il paraît même que des figures d’Hermès ont été abîmées. Brigitte, dans tous ses états, m’attendait sur le seuil du pavillon : « Mais quelle idée folle tu as eue, Emmanuel ! Voilà le résultat ! Les Hermès mutilés ! Tu te rends compte ? Les Hermès mutilés ! Ça ne te rappelle donc rien ? Athènes en 415. Alcibiade. Thucydide. Le début de la fin !».
Sur le coup, je n’ai pas compris. J’ai regardé sur Chat GPT. Pour une prof de lettres modernes, Brigitte est très calée en histoire grecque.
Le réveillon s’annonce aussi glacial que la nuit de Versailles.
Pourtant c’est à elle que je pensais en écrivant mon message aux Français. À son conseil qu’il m’est parfois arrivé d’oublier, je l’avoue : « Sois bref ! Comme Churchill. Comme de Gaulle. Surtout pour les discours clés. Va droit au but ! ». Si ma grand-mère m’a appris la grammaire, c’est à Brigitte que je dois la rhétorique.
Et c’est encore à elle que je dédiais les dernières lignes. Secrètement, puisqu’elle n’était pas au courant.
« Oui, mes chers et chères Compatriotes,
Mes compagnes et compagnons de longue route,
Oui, elle fut longue la route ! Cette route que chantait une des plus belles voix de France, que nos aînés reconnaitront d’emblée.
Elle fut longue la route
Mais je l’ai faite, la route
Celle-là, qui menait jusqu’à vous… »
Je chanterai Ma plus belle histoire ce soir à Brigitte. L’hymne de notre couple. Pour me faire pardonner.
Lors, j’avais quinze ans à peine…
Mais d’abord bref retour sur l’année écoulée, faute de quoi ce 31 décembre 2027 serait incompréhensible.
Je passe sur les péripéties pour ne retenir que les événements déterminants. Depuis janvier, la campagne se poursuivait cahin-caha. Malgré les incendies sociaux que le pompier Lecornu, allait éteindre un à un. Malgré les ingérences étrangères incessantes sur les réseaux sociaux, sapant notre souveraineté politique et numérique, nationale et européenne. Les provocations de ce dingue d’Elon Musk surtout. Par l’effet combiné du Digital Services Act et de la jurisprudence Tik Tok, le gouvernement coupait l’accès à X sur le territoire français le temps de la campagne officielle. L’État de droit prévalait une fois de plus.
Il y eut aussi le lot habituel de meetings interrompus ou intenables. Surtout ceux de Marine Le Pen. Il fallut donc se résoudre à les suspendre entre les deux tours, vu la menace à l’ordre public qu’ils représentaient. Enfin des actes antisémites plus ou moins graves, échos regrettables d’un Moyen-Orient qui ne retrouvait pas son équilibre. Et qui ne le pouvait pas, compte-tenu de l’intransigeance d’Israël, Netanyahou ou pas. Le gouvernement renforça encore la protection de la communauté juive. Que pouvait-il faire de plus ?
Je ne commenterai pas davantage le yoyo des sondages. La course des petits chevaux. Nouveauté du cru 2027, la présidentielle du « ticket gagnant ». Le couple Pen/Bardella avait lancé la mode. Ce fut ensuite Philippe/ Darmanin. « Darmanin le malin » aurait-il voulu saper d’avance une hypothèse Lecornu ? Puis, depuis janvier, le tandem Lisnard/ Retailleau. Avec le soutien de la redoutable Sarah Knafo. Je n’avais pas vu venir ce trio-là. Enfin la paire impayable Hollande/Glucksmann, les Laurel et Hardy de « l’autre voie à gauche ». Ou de la revanche contre moi ? Mélenchon assumait, lui, son cavalier seul. A raison, puisqu’il engrangeait les soumissions : des écologistes, des communistes, d’une partie des socialistes en attendant leur maigre totalité. Et même, exploit suprême, des autres candidats trotskistes. One by one, comme on dit à LFI.
Pendant ce temps-là, Attal, en désespoir de partenaire, jetait l’éponge et rejoignait, penaud, le tandem « Bleu Horizons ».
Mais quelle petite politique que tout cela !
Quelle décadence que tous ces « tickets » improbables ! La fin de la rencontre entre un homme et un peuple. De cette martingale de l’élection suprême depuis de Gaulle. Jusqu’à ma présidence incluse.
Quelle illusion à gauche sur les forces en présence ! Croire en la victoire quand on pèse, toutes tendances confondues, 30% des voix maximum ?
Quelle ignorance à droite d’un fait massif ! Je l’avais compris depuis les Gilets Jaunes. 57% des Français étant bénéficiaires nets de l’État-providence, toute réduction sérieuse des dépenses publiques était impossible. Sauf si notre crédit international s’effondrait. Hypothèse exclue tant que j’étais là.
Et quel oubli par tous de mon capital électoral intact ! Les scores cumulés des candidats issus de mon camp sont toujours restés à 24%. Exactement mon résultat de premier tour en 2017. Et mon niveau de popularité dix ans plus tard. Ma legacy était indemne. Mais, sans Macron, elle était divisée en deux.
C’est pourquoi, j’ai un temps pensé à une autre solution. A une vraie alternative. Jean Castex par exemple. Mais, étrangement, mes conseillers restaient muets à cette hypothèse. C’est encore Brigitte qui m’y fit renoncer par l’une de ses boutades irrésistibles. « Emmanuel, je te vois venir. Pas de « solution Medvedev », s’il te plaît ! Tout le monde aime bien Jean. Mais lui comme Président, ça va pour la RATP et la SNCF ! »
Exit Castex donc. La solution Lecornu semblait alors s’imposer. Sa popularité têtue, malgré son récent coup de force budgétaire. Son allure familière et sympa. Son air madré de clerc de notaire normand. Son dévouement de moine-soldat. Mais, justement, la France avait tant besoin de lui en ces mois critiques ! Et pourquoi l’exposer inutilement à « la malédiction de Matignon » ? Cette impossibilité, toujours vérifiée, d’enchainer directement sur l’Élysée. Je préférais donc le mettre en réserve de la République. N’avais-je pas d’ailleurs promis de ne pas intervenir dans cette élection ?
Car je connaissais, de culture et d’expérience, les redoutables aléas du tempérament national. Personne ne les a mieux décrits que Tocqueville.
« Aujourd’hui l’ennemi déclaré de toute obéissance, demain mettant à servir une sorte de passion que les nations les mieux douées pour la servitude ne peuvent atteindre ; conduit par un fil tant que personne ne résiste, ingouvernable dès que l’exemple de la résistance est donné quelque part ; trompant toujours ainsi ses maîtres, qui le craignent ou trop ou trop peu ; jamais si libre qu’il faille désespérer de l’asservir, ni si asservi qu’il ne puisse encore briser le joug ».
Quelle France sortirait donc gagnante des urnes le 2 mai 2027 ? Celle de la liberté ou celle de l’égalité ? Celle de la rébellion à tout va ou celle de l’obéissance à tout prix ? Celle de la continuité ou celle du dégagisme ? D’ailleurs, l’aventurisme pouvait prendre deux visages : celui de l’extrême gauche ou celui de l’extrême droite.
La réponse dépendait évidemment de dame Fortune.
L’onde de choc, dont nous ne sommes pas sortis, est venue comme toujours des États-Unis. Début avril, Wall Street dévissait. La bulle éclatait. Les valeurs de la Tech dégringolaient de leur niveau délirant. Capitalisme et globalisation devenaient, plus que jamais, les ennemis à abattre. Les populistes des deux bords s’engouffraient dans la brèche. L’un proposant de « brûler la dette » et de « faire payer les riches ». L’autre prônant « le « protectionnisme défensif » et « la priorité nationale ». François Hollande déclarant « mon ennemi, c’est la spéculation. Mon devoir, c’est d’assurer, en me retirant, la victoire de la gauche ». Puis, à la veille du second tour, ce premier mai monstre sous la bannière de l’antifascisme et du No passaran ! On se souvient des incidents graves à la dispersion du cortège. On est allé jusqu’à mettre en cause ma responsabilité. Comme si c’était moi qui avais fixé la date de la fête du Travail ! Comme si le gouvernement n’avait pas, le soir même, instauré l’état d’urgence jusqu’à la fin du mandat !
On ferait mieux de s’interroger sur les raisons de la victoire étriquée et donc de la démission contrainte et forcée de Marine Le Pen, il y a vingt jours pile.
Victoire étriquée, car battre Jean-Luc Mélenchon de seulement 13 points avec une abstention de 40% augurait mal de la suite.
Une suite dont on connaît les sombres épisodes, des quartiers populaires aux universités. Et les sinistres acteurs. Au premier rang desquels La France Insoumise. « La France Insurrectionnelle », devrais-je dire. On en aura trop longtemps toléré les excès.
L’opinion, loi de Tocqueville oblige, s’est retournée en quelques semaines, saisie de l’une de ces Grandes Peurs qui ont renversé tant de fois le cours de notre Histoire.
Point de majorité parlementaire pour Marine le Pen. Et point de moyens de gouverner.
Je l’ai écrit dans un précédent carnet. « Sous la Vème république le Président joue avec les blancs. Il peut gouverner malgré tout ». A deux conditions : avoir un allié sûr parmi les deux autres pouvoirs et disposer de l’appareil d’État. Marine Le Pen ne bénéficiait ni de l’un ni de l’autre.
Lorsque, prétextant du blocage des institutions, de la crise de la dette souveraine et de l’arrivée de la Troïka, elle a eu en septembre dernier l’idée saugrenue de recourir à l’article 16, la dynamique des institutions s’est retournée contre elle. Avis négatif du Conseil Constitutionnel, évidemment. Et surtout fronde parlementaire immédiate, massive et légitime. L’article 68 de la Constitution et sa rédaction vague sur la destitution du président en cas de « manquement à ses devoirs etc. » étaient à la disposition de la Résistance. Article 16 ou pas. Alors que la dissolution, elle, était impossible. Mais à condition d’atteindre les 2/3 des parlementaires. Dans chaque assemblée d’abord. En Haute Cour ensuite. Double verrou que le consensus des juristes avait toujours considéré comme insurmontable. Or le Rassemblement national et ses alliés ne disposaient que de 189 députés et de 12 sénateurs. Ce n’est pas un hasard si l’offensive est partie du groupe centriste du Sénat, avec le soutien de l’inusable président Larcher.
Tandis que la crise institutionnelle couvait, nous étions, Brigitte et moi, loin de Paris. Nous fêtions nos vingt ans de mariage. Au Vietnam évidemment. Nous rattrapions enfin cette lune de miel impossible en 2007 (j’étais alors en pleine commission Attali). Dans le sombre climat de cet automne français, la belle couverture de Match apportait les couleurs de la baie d’Along et un message d’espoir : TOUT EST PARDONNÉ ».
Mais j’avais, depuis mai, le cœur loin de la politique. Le long désir de l’écriture, si longtemps refoulé, revenait me hanter. Commencer un roman, plus solide que mon juvénile Babylon, Babylon ? Me lancer enfin dans cette biographie de Laurent de Médicis envisagée jadis ? En attendant, nous étions partis, dès le 15 mai, dans une longue tournée de conférences en France et à l’étranger. Brigitte sur « Héros balzacien, héros stendhalien ». Moi sur « Diriger la France, inspirer l’Europe ».
Bien sûr, je mesurais durant ces mois, avec la consternation et l’inquiétude qu’on imagine, la crise ouverte du pays. Je ne pouvais que déplorer l’issue des urnes. J’avais battu et Mélenchon et Le Pen. Et par deux fois. J’avais garanti le crédit de la France. Comme le pouvoir d’achat des Français. Une décennie durant. Avant que les aventuristes de l’extérieur et de l’intérieur ne s’en mêlent.
Les Français commençaient d’ailleurs à s’en souvenir. En septembre, un institut audacieux remit mon nom dans la roulette des sondages : 30% de popularité seulement mais… 24% de soutien. Un petit bruit, insistant, parcourait les réseaux : « C’était pas si mal sous Macron !». Le titre du Monde du 15 octobre fit un tabac : « Macron : le retour de l’île d’Elbe ? ». A la fin du mois, ma cote d’avenir était à 40%. À 50%, un mois plus tard.
Pendant que je méditais sur les tours de dame Fortune et les leçons de Tocqueville, « les masses de granit » des institutions, comme disait Bonaparte, écrasaient les rêves de l’extrême droite. Devant l’imminence d’une destitution inévitable, Marine Le Pen démissionnait et retournait à son triste bracelet électronique. Je dois rendre hommage ici à son courage et à son fier caractère. D’ailleurs, personnellement, je l’ai toujours bien aimée.
Et c’est ainsi que nous nous nous sommes retrouvés en cette fin d’année à la Lanterne, à l’invitation du président du Sénat, président de la République par intérim.
Et que tout est prêt désormais pour la grande épreuve de janvier.
Pile dans les délais.
Mais il me reste à livrer le combat le plus difficile. Brigitte m’attend au salon.
Je reviens…
Note de Nicolas de Nerlande.
Ce septième et dernier carnet s’arrête ici. Le gardien de la Lanterne l’a retrouvé avec les autres dans le bureau du rez-de-chaussée. Le couple Macron avait quitté les lieux vers 23 heures.
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