C’est donc demain, début d’après-midi semble-t-il, par la grâce des Juges d’appel, qu’on saura quel est le candidat favori (ce qui ne veut pas dire gagnant) de la présidentielle de 2027. Il est encore temps de souligner que cette campagne et peut être son issue en seront profondément modifiées : Le Pen et Bardella ne sont nullement « interchangeables » .
Les juges en appel de l’affaire du RN ont une drôle de responsabilité, qui les dépasse de loin, qui excède de beaucoup leurs compétences et devoirs, dont ils sont même censés ne pas tenir compte, mais qu’ils se sont vus infliger de facto par les juges de première instance et leur interprétation (discutable) de l’exécution provisoire : savoir si Marine Le Pen pourra ou non être éligible au printemps prochain, donc être candidate à l’élection présidentielle.
C’est la première fois que des juges auront en France à trancher un tel noeud politique et électoral : on ne peut que le regretter et eux mêmes, sans doute, ne s’en félicitent guère, puisque quelle que soit leur décision, elle ne pourra être qu’analysée et jaugée politiquement . Soit la pire des positions pour ceux qui ont à « dire le droit ».
Beaucoup ont estimé qu’en tout état de cause, cette décision judiciaire n’aurait pas de conséquences politiques, puisque le RN, premier parti de France (du moins au 1er tour), dispose d’un candidat de remplacement tout trouvé en la personne de J Bardella et que les « sondages » lui donne des intentions de vote égales voire supérieures à celles de M Le Pen. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes démocratiques.
Sauf qu’il s’agit d’une pieuse erreur qui méconnaît toutes les leçons des campagnes présidentielles passées et la nature même de ce scrutin où la dimension personnelle du candidat est toujours centrale.
Le Pen / Bardella , ce sont deux histoires personnelles, deux rapports aux Français, bref deux expériences sans commune mesure, sans même évoquer leur psychologie respective ou leur « ligne idéologique » que d’aucuns jugent pas tout à fait identiques.
Deux histoires personnelles et deux rapports aux Français, cela change sinon tout, du moins beaucoup. Marine Le Pen est l’enfant d’une lignée qu’elle a voulu infléchir sinon changer, en rompant, quoi qu’on dise, avec son père (la discussion reste ouverte sur la portée de cette rupture). Qui a été déjà trois fois candidate à la présidentielle, que les Français connaissent, dont ils ont suivi les tribulations et succès, défaites et épreuves, personnelles et politiques . Sur laquelle, ils ont donc matière ancienne pour jauger, juger, soupeser. Marine Le Pen a une histoire à raconter, une trajectoire à prolonger, qui s’entremêle étroitement au récit politique qu’elle pourrait proposer.
Jordan Bardella ne s’appelle pas Le Pen, n’a été candidat qu’à des élections européennes, même si il a été potentiel premier ministre en juillet 2024, lors des législatives consécutives à la dissolution – sans succès. C’est beaucoup plus court, beaucoup moins riche, bien plus frustre et interpellant : ce n’est pas seulement que Bardella soit bien plus jeune, même si cela compte, c’est que le sillon qu’il a creusé est bien moins profond dans l’esprit des électeurs . Et qu’il ouvre par nature des interrogations plus importantes avant de glisser son bulletin de vote dans l’urne pour lui et de lui confier les clefs.
Un candidat à la présidentielle, du moins parmi ceux qui peuvent espérer l’emporter, n’est pas le simple prête-nom d’un parti, ni le packaging d’un programme. C’est un lien personnel qui est proposé implicitement, qui permet projection ou rejet, chez les électeurs. Et une campagne présidentielle est un parcours du combattant, avec ses rituels multiples, où les candidats sont mis à l’épreuve, en particulier à partir de janvier, vraie entrée en campagne (laquelle souvent change la donne). Pour les candidats c’est une ascèse, une longue ascèse intellectuelle et physique, une mise en danger psychologique autant que politique. Comment emporter la confiance décisive, sans faire de faute grave et en suscitant l’élan ?
C’est peu dire que Jordan Bardella part en réalité, sur ce chemin miné, avec moins d’atouts que Marine Le Pen – ce dont les intentions de vote actuelles ne disent rien. Différence de capital de départ qui ne préjuge pas, soulignons le, de ce que serait sa campagne. Mais les chausses trappes des adversaires – politiques et médiatiques – seront plus nombreux, et son crédit moins important.
La présidentielle 2027 reste à écrire, contrairement à ce qu’on nous dit depuis 2 ou 3 mois. Nous avons eu en effet l’introduction, le cadre général de cette élection – son fond de décor. Mais à l’évidence, la première scène décisive, le premier épisode stratégique, a lieu demain.
Bon courage aux juges.
Philippe Guibert
Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.
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