Depuis janvier 2026, le Livret A connaît une situation inhabituelle. Après six mois consécutifs de décollecte, le placement historique des Français n’est revenu que très timidement dans le vert en juillet. Sur les sept premiers mois de l’année, le Livret A et le Livret de Développement Durable et Solidaire (LDDS) ont ainsi perdu près de 6,84 milliards d’euros, alors que l’épargne des ménages demeure à un niveau particulièrement élevé. Plus qu’une défiance envers l’épargne, ce mouvement semble révéler, selon Éric Guiochon, spécialiste des questions géoéconomiques, une recomposition progressive de sa destination. Encore limitée au regard des encours, cette évolution mérite néanmoins attention : changer de support d’épargne, c’est aussi modifier les circuits par lesquels sont financés les poumons de notre économie, comme le logement, les collectivités, les entreprises ou les investissements de long terme.

L’historique « placement préféré des Français », bien connu sous le nom de Livret A, tire sa popularité de plusieurs caractéristiques essentielles à tout produit d’épargne national : simplicité et disponibilité immédiate, garantie du capital et exonération fiscale ; complétées par sa symbolique d’épargne populaire refuge. Ce dernier élément reste important, tant une « collecte » (i.e. le montant d’argent nouvellement placé par les épargnants) accompagne généralement les périodes d’incertitude.

C’est particulièrement le cas de cette année 2026, dont nombre d’évènements sont venus percuter les marchés et la dynamique générale de l’économie. L’intervention israélo-américaine en Iran ainsi que la guerre autour du détroit d’Ormuz ont ainsi largement contribué à un sentiment d’incertitude diffus, concrétisé par un nouveau choc énergétique pour l’économie française, comme en attestent les prix de l’énergie, qui ont progressé en août de 16,7 % par rapport à l’an dernier, et le niveau de l’inflation, remonté à 2,4 %.

Une telle succession de chocs aurait pu servir le formidable indicateur de précaution qu’est le Livret A. Il n’en a rien été. De janvier à juin, le Livret A et le LDDS ont enregistré six mois consécutifs de décollecte, pour un total de 6,89 milliards d’euros : leur pire premier semestre depuis 2009. Juillet marque certes une interruption, mais très subtile.

La somme du livret A et du LDDS restent cependant colossale et invite à relativiser l’idée d’un quelconque exode. Depuis fin 2025, la baisse représente à peine plus de 1 % des 615 milliards d’euros d’épargne. Mais la succession des retraits est plus significative que leur seul montant. Janvier avait commencé par une décollecte de 2,27 milliards d’euros pour le Livret A et le LDDS ; avril en avait retranché 1,53 milliard supplémentaire. Autrement dit, le montant global indique constance et confiance, tandis que l’intensité des retraits appelle méditation.

Dans une période où les Français continuent d’épargner, le Livret A ne bénéficie plus automatiquement de ce réflexe de précaution. Une inflexion comportementale inédite s’amorce-t-elle ? La décollecte observée en début d’année ne doit pas être lue comme une rupture déjà constituée, mais plutôt comme un possible signal avancé : celui d’une épargne devenue plus mobile, plus arbitrée et, par conséquent, plus susceptible d’emprunter durablement de nouveaux circuits.

Une épargne qui change de destination

Au premier trimestre 2026, les ménages ont accru leurs placements financiers de 32 milliards d’euros. Mais cette hausse masque des mouvements très différents : l’épargne réglementée enregistrait 10,4 milliards d’euros de retraits nets, tandis que près de 25 milliards étaient orientés vers l’assurance-vie et l’épargne retraite. Les premières données du deuxième trimestre prolongent cette tendance, avec une nouvelle décollecte de l’épargne réglementée parallèlement à une progression des comptes à terme, comme de l’assurance-vie.

France Assureurs (ex-Fédération française de l’assurance) confirme l’ampleur du mouvement : avec 36,5 milliards d’euros de collecte nette au premier semestre, l’assurance-vie réalise son meilleur début d’année depuis 2006. Près des trois quarts de cette collecte (27,5 milliards) sont dirigés vers les unités de compte, dont la valeur dépend davantage des marchés financiers. La Banque de France l’observe elle-même, soulignant « l’accentuation des retraits sur les livrets d’épargne réglementée » parallèlement au dynamisme de l’assurance-vie et d’autres placements.

Il serait ainsi réducteur d’interpréter la décollecte du Livret A comme une simple conséquence de la baisse du pouvoir d’achat ou comme le signe d’une plus grande consommation de l’épargne accumulée. Une partie des retraits remplit certainement cette fonction, mais l’ensemble révèle surtout un véritable arbitrage entre produits financiers.

Le Livret A face à une concurrence nouvelle

La rémunération du Livret A constitue évidemment une première explication. Fixé à 1,5 % depuis février, son taux a été relevé à 1,7 % au 1er août, selon une formule combinant inflation et taux monétaires. Ce produit historique conserve un avantage important : sa rémunération est nette de toute fiscalité et son capital demeure immédiatement disponible. Mais cet avantage intervient désormais sur un marché de l’épargne beaucoup plus concurrentiel qu’auparavant.

En outre, le développement des banques numériques et la multiplication de produits d’épargne accessibles directement en ligne intensifient la concurrence autour de l’épargne liquide. Revolut, qui vient d’obtenir son agrément bancaire en France, en offre une illustration substantielle : la banque propose aux nouveaux clients un compte d’épargne rémunéré à 5,25 % brut pendant quatre mois. Après fiscalité, ce taux représente environ 3,6 % net sur une base annualisée, contre 1,7 % net pour le Livret A.

Mais l’intérêt de cet exemple dépasse le cas de Revolut. Il illustre la transformation de l’environnement concurrentiel dans lequel évolue désormais le Livret A. Banques en ligne, comptes à terme, livrets bancaires ou plateformes d’investissement ont considérablement réduit le coût pratique d’un arbitrage entre supports. Quelques secondes suffisent désormais pour déplacer une épargne disponible ou accéder à de nouveaux placements… Ainsi, à l’ancienne opposition entre consommation et épargne, s’ajoute désormais une question devenue beaucoup plus immédiate pour les ménages : où placer son épargne ?

La baisse de l’attractivité relative du Livret A ne signifie pas nécessairement une plus grande appétence générale pour le risque (la progression de l’assurance-vie en euros montre que les ménages recherchent également d’autres produits relativement sécurisés, dans un contexte où les incertitudes nationales, notamment budgétaires, militent pour ce type de produits). Elle indique cependant que le Livret A n’est peut-être plus aussi systématiquement le réceptacle par défaut de l’épargne de précaution. Elle indique aussi que le financement de l’économie française entre dans une nouvelle ère.

Plaidoyer pour le Livret A ?

Le rendement des produits d’épargne conditionne leur attractivité. Mais leur comparaison ne saurait se réduire à ce seul indicateur. Près de 60 % des sommes déposées sur le Livret A et le LDDS sont, rappelons-le, centralisées par la Caisse des dépôts et consignations. Fin 2025, son Fonds d’épargne gérait 453,3 milliards d’euros et avait accordé 41,7 milliards de nouveaux prêts, notamment au logement social, aux collectivités et à la politique de la ville. Cela signifie que l’épargne classique (Livret A et LDDS) épouse aussi une fonction d’intérêt général, essentiel à la vie de la cité. Cette fonction prend une importance particulière au moment où la France et l’Europe cherchent à mobiliser davantage l’épargne privée. Le rapport Draghi estime entre 750 et 800 milliards d’euros par an les investissements supplémentaires nécessaires à l’Union européenne, tandis que la Commission souhaite mieux orienter l’épargne des ménages vers l’investissement productif.

Il ne s’agit toutefois pas d’opposer une épargne réglementée « utile » à des placements qui ne le seraient pas : assurance-vie et marchés financiers peuvent eux aussi financer les entreprises, l’innovation ou l’industrie. L’enjeu porte davantage sur l’équilibre entre différents circuits de financement. Quelques milliards de décollecte ne mettent évidemment pas en péril le modèle du Livret A. Mais si le mouvement devait se prolonger, il poserait une question plus large : celle de la destination de l’épargne française. Un euro placé sur un Livret A, une assurance-vie ou un autre support ne finance pas nécessairement les mêmes activités. Derrière un arbitrage individuel entre rendement, liquidité et sécurité se joue donc aussi la capacité de l’économie à orienter cette épargne vers ses besoins de long terme.

La légère collecte retrouvée en juillet et la revalorisation à 1,7 % du 1er août permettront de mesurer si la séquence observée depuis janvier n’était qu’un ajustement conjoncturel. Le Livret A demeure massif, liquide, garanti et défiscalisé. Nul déclin ne le concerne donc, mais peut-être l’expérience d’une première fissure dans ce qui fondait sa robustesse la plus discrète : son statut de réflexe. Dans un pays comme la France, où les ménages épargnent massivement, la question est n’est plus non seulement de savoir combien ils épargnent, mais surtout : où va cette épargne.

Éric GUIOCHON[i]

[i] Éric Guiochon est consultant en affaires internationales et doctorant en histoire/sciences politiques. Ses travaux portent sur les dynamiques géoéconomiques, en particulier les transformations contemporaines de l’économie politique internationale.

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