Dans un livre récent, Charles de Freycinet, stratège de la République (Passés Composés, 2026), Cédric Lewandowski, directeur exécutif du groupe EDF et ancien directeur du cabinet civil et militaire du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, mais aussi auteur d’une biographie remarquée sur Lucien Bonaparte, revient sur le destin d’une des plus grandes figures de la Troisième République, aujourd’hui injustement oubliée, et qui a pourtant beaucoup à nous apprendre. Éric Anceau l’a interrogé pour la Nouvelle Revue politique.

Pouvez-vous nous présenter en quelques phrases Charles de Freycinet ?

Charles de Freycinet est l’un des grands bâtisseurs de la IIIe République, un homme d’État qui a traversé un demi-siècle de vie publique. Polytechnicien, ingénieur des Mines, il incarne la synthèse parfaite entre la rigueur scientifique et le sens du service de l’État. Quatre fois président du Conseil, ministre de la Guerre, des Affaires étrangères et des Travaux publics, il fut à la fois l’artisan de la modernisation de la France et de la consolidation républicaine. Sans jamais chercher la moindre publicité, il a doté le pays de ses grandes infrastructures de transport et reconstruit son outil militaire après la défaite de 1870. C’est un visionnaire.

Qu’est-ce qui vous a poussé à entreprendre sa biographie ?

Lorsque j’étais directeur du cabinet civil et militaire du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian (2012-2017), j’ai mesuré la complexité des relations entre le pouvoir civil et le commandement militaire. Or, Freycinet a été le tout premier civil à diriger le ministère de la Guerre, en 1888. Il fallait une audace immense et un sens de l’État hors du commun pour s’imposer face aux généraux au lendemain de la crise boulangiste. Freycinet l’a fait avec une autorité naturelle fondée sur la compétence, l’expérience et la clarté stratégique. Redécouvrir cet itinéraire, c’était comprendre comment la République a su s’imposer, y compris dans les rangs des Armées, mais sans rien céder sur la suprématie du pouvoir civil.

Freycinet fait ses premières armes lors de la Guerre de 1870 aux côtés de Gambetta avant de devenir l’un de ses principaux lieutenants. Pouvez-vous revenir sur cet épisode crucial de sa vie ?

C’est le baptême du feu et le moment fondateur. En septembre 1870, alors que l’Empire s’effondre et que Paris est assiégé, Gambetta s’échappe en ballon et organise la Défense nationale depuis Tours. Il a besoin d’un homme de sang-froid pour organiser les armées de province : il nomme Freycinet délégué auprès du ministre de la Guerre. En quelques semaines, cet ingénieur accomplit un miracle logistique en levant, équipant et articulant près de 600 000 hommes malgré le chaos. Même si la victoire échappe à la France, Freycinet y gagne une forte crédibilité et une complicité indéfectible avec Gambetta. Cet épisode lui inculque deux convictions profondes : la défense de la patrie exige une organisation rigoureuse, et le salut national ne s’improvise pas dans la fureur des événements, mais se prépare dans le temps long.

Freycinet est surtout connu pour son plan d’infrastructures qui figure parmi les plus ambitieux de toute l’histoire de France. Pourquoi celui-ci a-t-il été entrepris et en quoi a-t-il consisté ?

Lorsqu’il devient ministre des Travaux publics en 1877, Freycinet fait un constat sans appel : la France est en retard d’industrialisation face à l’Allemagne et le désenclavement du monde rural est la condition sine qua non de l’unité nationale. Lancé par les lois de 1878 et 1879, le « Plan Freycinet » est un projet d’aménagement du territoire colossal. Il s’agit de racheter les compagnies ferroviaires secondaires en difficulté, de financer la construction de plus de 18 000 kilomètres de lignes de chemin de fer d’intérêt général pour relier chaque chef-lieu de canton au réseau national, et de moderniser le réseau navigable (avec le « gabarit Freycinet » pour les écluses et péniches) tout en agrandissant les grands ports maritimes comme Dunkerque, Le Havre ou Marseille. Ce plan ne visait pas seulement la prospérité économique ; il s’agissait d’une politique éminemment républicaine visant à intégrer chaque territoire isolé dans la communauté nationale.

Cependant, l’action politique de Freycinet est loin de se limiter à ce plan…

Absolument. Freycinet a été l’un des piliers de la République pendant près de vingt ans. Aux Affaires étrangères, il mène une diplomatie prudente et réaliste : s’il ne peut éviter l’effacement français lors de la crise d’Égypte en 1882, il jette les bases de l’Alliance franco-russe au début des années 1890, sortant ainsi la France de son isolement diplomatique face à l’Allemagne. Mais c’est au ministère de la Guerre, où il reste en fonction de 1888 à 1893, sous plusieurs gouvernements successifs, qu’il accomplit une œuvre mémorable. Il réorganise l’armée française de fond en comble : création de l’État-Major général de l’armée, instauration du service militaire obligatoire de trois ans sans tirage au sort, adoption du canon de 75 mm, création des divisions de réserve et réorganisation de la mobilisation. Il a littéralement forgé l’outil militaire qui permettra à la France de tenir et de l’emporter en 1914.

L’homme a aussi été un grand savant…

On oublie trop souvent que Freycinet appartenait à cette élite scientifique du XIXe siècle pour qui la science et l’action publique étaient indissociables. Polytechnicien, il publie dans sa jeunesse des travaux remarqués de mathématiques, de mécanique et de géométrie, à l’instar de son Traité de mécanique rationnelle ou de ses réflexions sur l’analyse infinitésimale. Il applique son savoir aux chemins de fer, domaine dans lequel il publie un ouvrage de référence sur la gestion des pentes. Sa rigueur intellectuelle se retrouve dans sa démarche politique : pour lui, un problème public doit être analysé avec la même méthode, la même précision et la même neutralité qu’un problème d’ingénierie. Cette carrure intellectuelle lui vaut d’être élu à l’Académie des sciences en 1882, avant de rejoindre l’Académie française en 1890 au fauteuil d’Émile Augier. Il incarne cette figure rare de l’homme d’État savant, capable de converser avec les plus grands esprits de son temps. Il revendiquait d’ailleurs son appartenance à la « phalange scientifique de la République »

Comment expliquer que Freycinet ait malgré tout disparu de notre mémoire collective, contrairement à Gambetta justement ou à Ferry auquel il était pourtant souvent comparé à l’époque ?

C’est un des paradoxes de notre mémoire nationale. La postérité privilégie souvent les figures lyriques ou les tribuns incarnés. Gambetta est l’orateur passionné de la Défense nationale et de la conquête républicaine ; Ferry est associé au grand combat de l’école gratuite, laïque et obligatoire. Freycinet, lui, était un homme de dossiers, un esprit méthodique qui préférait l’efficacité feutrée des cabinets au fracas des estrades. De plus, il souffre d’un grand « creux mémoriel » qui affecte toute cette période située entre le Premier Empire et le premier conflit mondial. Notre roman national a tendance à passer rapidement de l’épopée napoléonienne à l’orage de 1914, en effaçant les bâtisseurs qui ont permis à la France de se relever.

Dans quelle mesure Freycinet a-t-il été un rassembleur au sein du camp républicain ?

Freycinet possédait l’art subtil du compromis sans la compromission. À une époque où la République était encore fragile, menacée sur sa droite par les monarchistes et les boulangistes, et contestée sur sa gauche par les radicaux, il a su incarner l’apaisement. Surnommé la « souris blanche » par ses opposants en raison de sa souplesse et de sa capacité à se faufiler au milieu des crises parlementaires, il mettait en réalité cette habileté au service d’une cause supérieure : la stabilité des institutions républicaines. Il est l’homme qui rassemble les opportunistes et les radicaux modérés, qui dialogue avec les industriels comme avec l’armée. Mais cette souplesse tactique reposait sur une intransigeance absolue quant aux principes républicains : la laïcité de l’État, la primauté du pouvoir civil et la sauvegarde de l’unité nationale. Sans ne jamais oublier de préserver notre indépendance en créant un rapport de forces équilibré avec l’Allemagne.

Freycinet mérite-t-il, selon vous, le qualificatif d’homme d’État ?

Indubitablement. Si l’homme politique pense à la prochaine élection, l’homme d’État pense à la prochaine génération. Freycinet réunit toutes les vertus du véritable homme d’État : la vision prospective, le sens du service public poussé jusqu’à l’abnégation, la capacité d’exécuter des réformes de structure sur le long terme et le refus de la démagogie. Il n’a jamais cherché le pouvoir pour le pouvoir ou pour la gloire, mais pour transformer le réel. Quand il entreprend de moderniser les transports ou d’adapter les armées aux guerres futures, il engage des chantiers dont il sait qu’il ne recevra pas personnellement les fruits politiques. C’est cette projection dans l’avenir et cette hauteur de vue qui définissent l’étoffe des grands serviteurs de la Nation.

Depuis la suppression du ministère de l’Équipement en 2007, un plan Freycinet est-il aujourd’hui possible en France ? Que nous enseigne Charles de Freycinet ?

La disparition du ministère de l’Équipement a symbolisé la perte d’une culture de la planification et de l’ingénierie d’État. Pour autant, un nouveau « plan Freycinet » est non seulement possible, mais même nécessaire pour relever les défis de notre siècle. Freycinet nous enseigne l’importance capitale du temps long. On ne pilote pas un pays en dictant sa conduite au rythme des réseaux sociaux ou de l’actualité immédiate. Il nous rappelle aussi que l’État doit conserver en son sein une haute compétence technique et industrielle pour être capable de décider souverainement. Enfin, il nous montre qu’il n’y a pas de grand destin national sans un consensus républicain capable d’embarquer tous les territoires. Freycinet nous livre une leçon plus actuelle que jamais : la volonté politique, lorsqu’elle est fondée sur la rationalité et la planification, a le pouvoir de façonner durablement le visage d’une Nation.


Éric Anceau

Éric Anceau est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lorraine où il enseigne l’histoire politique et sociale de la France et de l’Europe contemporaine. Ses recherches portent principalement sur l’histoire de l’État, des pouvoirs, de l’expertise appliquée au politique et des rapports entre les élites et le peuple et de la laïcité. Directeur de collection chez Tallandier, co-directeur d’HES, membre du comité de rédaction de plusieurs autres revues scientifiques et de plusieurs conseils et comités scientifiques dont le Comité d’histoire du Conseil d’État et de la Juridiction administrative, il a publié une quarantaine d’ouvrages dont plusieurs ont été couronnés par des prix. Parmi ses publications les plus récentes, on citera Les Élites françaises des Lumières au grand confinement (Passés Composés, 2020 et Alpha 2022), Laïcité, un principe. De l’Antiquité au temps présent (Passés Composés, 2022 et Alpha 2024), Histoire mondiale des impôts de l’Antiquité à nos jours (Passés Composés, 2023), Histoire de la nation française du mythe des origines à nos jours (Tallandier), Gambetta, fondateur de la République (PUF) et Nouvelle Histoire de France, collectif de 100 autrices et auteurs (Passés Composés).

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