La croissance a ralenti mais nos ambitions n’ont jamais décéléré

Les tensions sur le pouvoir d’achat, la dégradation de services publics aussi essentiels que les lycées ou la recherche, les déficits ou nos difficultés à réformer les retraites renvoient à une même cause. Depuis cinquante ans, notre monde a ralenti sur le plan économique, démographique ou social, et il est très probable qu’il continue à le faire.

Ce ralentissement est lié aux nombreux freins qui pèsent durablement sur la croissance. Depuis la première révolution industrielle, l’utilisation croissante des matières premières a été un des facteurs clefs de la croissance. Ce facteur s’inverse : l’adaptation aux canicules et les hausses de prix des matières premières auront un coût croissant. Autre frein, la population active diminue dans les pays riches et le fera au niveau mondial. En 2026 les femmes ont en moyenne moins d’une fille survivante dans le monde, ce qui induira une baisse de la population vers 2080. On note enfin un essoufflement de la productivité interne aux pays riches, qui ralentit depuis un demi-siècle malgré toutes les innovations y compris celles liées au numérique. De même pour la « productivité importée », liée au commerce international et à l’accès à une main-d’œuvre et de ressources à bon marché à l’étranger – les pays émergents se focalisant sur leurs besoins plutôt que les nôtres et les droits de douane se remettant à augmenter un peu partout.

Nos voisins d’Europe du Nord, soumis au même ralentissement, ont su réinventer leur modèle pour le rendre soutenable quelles que soient les évolutions de la démographie ou de l’économie. Nous avons préféré la négation du réel (l’intendance devait suivre ; c’est la dette qui l’a fait) et les méthodes de court terme (une hausse de dépenses publiques stimule l’activité immédiatement mais à long terme l’effet récessif de son financement par l’impôt ou la dette a l’effet inverse). Avec à la clé des déceptions et des renoncements – ce qui a été promis n’est pas tenu – et des tensions sociales assez fortes pour bloquer les décisions publiques qui permettraient de sortir de ce cercle vicieux. Dans son ouvrage « Progresser dans un monde qui ralentit », l’Observatoire du Long Terme analyse en détail ce ralentissement et les façons d’adapter notre modèle pour casser ce cercle vicieux.

Faute d’être géré, ce ralentissement génère dettes et frustrations

Si tous les pays de l’OCDE connaissent ce contexte, ce qui nous caractérise est un déni de ralentissement : nos dépenses publiques ont moins ralenti qu’ailleurs face à des recettes insuffisamment dynamiques malgré les hausses d’impôts, ce qui a alimenté une spirale de la dette publique. En outre, il faut ajouter une dette implicite des retraites (c’est-à-dire la somme des déficits futurs des régimes en l’absence de réforme) estimée à 96 points de PIB, à ajouter à la dette publique explicite de 119 points de PIB. Certains objectent qu’il faut tenir compte du patrimoine public qui va avec cette dette. Malheureusement l’actif net financier (dette – patrimoine) se dégrade aussi. Et la situation est encore pire si l’on considère aussi les actifs immatériels (volume et qualité du stock de formation et de recherche dont disposeront nos enfants) et les passifs hors bilan (dont la dette implicite des retraites). Et ce, sans avoir tout fait pour éviter cela : si l’on compare la France aux pays européens, nous sommes le pays dans lequel l’ampleur maximale de réduction de la dépense publique atteint depuis 50 ans est la plus basse. Et d’une façon peu transparente : les comptes publics sont des comptes « de caisse » qui retracent les recettes et dépenses de l’année. Le surcoût des pensions est comptabilisé à la retraite des agents publics, alors qu’il aurait dû être provisionné lorsqu’ils cotisaient pour ces droits. La dégradation des actifs immatériels ou des engagements hors bilan n’apparaît nulle part. Et les réformes se focalisent sur le visible – réduire le déséquilibre de caisse quelques années – au lieu d’assurer un équilibre durable et résistant aux fluctuations démographiques, comme l’ont fait les Suédois.

Au-delà de la dette, faute de nous y être adaptés, ce ralentissement génère de multiples renoncements (baisse de la qualité des services publics, réduction des opportunités ouvertes à nos enfants…) qui se transforment en tensions : la vie politique se fragmente du fait de la perte de confiance dans la parole publique et les guerres commerciales remplacent les accords de libre-échange.

Adapter notre modèle n’est pas renoncer, c’est renoncer aux renoncements

Reconnaître ce ralentissement n’est pas choisir la décroissance : nous devons commencer par rattraper notre retard de croissance par rapport à nos voisins, notamment en augmentant l’emploi des jeunes et des seniors ou l’efficacité au travail, ou en renforçant les moyens de la recherche ou l’investissement numérique. Mais une fois ce retard comblé, nous retrouverons une croissance ralentie qui continuera à demander des adaptations plus profondes. C’est un pari pascalien sans risque : si la croissance surprend favorablement, il sera toujours temps d’utiliser cette richesse supplémentaire. Et si la croissance reste faible, nous n’aurons pas distribué plus que nous n’aurons produit, et nous éviterons renoncements et déficits sans fin.

Adapter notre modèle à un monde ralenti suppose d’abord de rendre plus transparents les engagements publics futurs, y compris immatériels ou hors bilan. Sur cette base, comme l’ont fait les Suédois, nous devons faire évoluer nos retraites pour rendre automatique l’ajustement aux écarts démographiques et garantir un taux de rendement équitable entre générations. Nous pouvons également réduire le « PIB négatif », les activités telles que les escroqueries en ligne (qui prélèvent un demi-milliard sur des ménages souvent modestes), les frais excessifs (ils atteignent 70 % du revenu de certains placements d’épargne retraite) ou la complexité administrative (son coût atteint 6 points de PIB en tête des pays européens). Les indexations qui protègent le pouvoir d’achat des plus modestes peuvent être plus efficaces et moins coûteuses, en indexant sur « l’inflation des biens essentiels » plutôt que sur l’inflation moyenne (incluant produits de luxe, croisières…) – à long terme, cela peut résoudre la moitié du déficit des retraites. On peut y ajouter une activation de la protection du pouvoir d’achat, grâce à une veille et des actions pour réduire cette inflation (mesures ciblées de concurrence, aide à la réduction des dépenses contraintes, régulation…) pour aider les ménages concernés sans coût budgétaire.

Des priorités stables pour un monde instable

Enfin, la clef du niveau des dépenses publiques c’est notre capacité à les prioriser d’une façon stable dans le temps, à une époque où la solidité des majorités politiques ne le permet plus. Le recours au « préférendum », consultation permettant d’exprimer une préférence collective, apporterait une réponse à ces sujets qui aurait la légitimité d’un vote populaire. Notons enfin qu’un monde ralenti freine les opportunités de croissance extensive (basée sur la consommation de ressources et la production de biens) mais pas celles d’une croissance intensive (basée sur l’innovation et le capital humain, à tous les niveaux de qualification). Cela nous ouvre d’autant plus d’opportunités que nous disposons d’un potentiel élevé de hausse du taux d’emploi. Le contexte d’une croissance intensive offre aussi un nouveau champ de dialogue social, notamment la diversification des parcours ou l’introduction de l’intelligence artificielle…

Même avec 1,2 % de croissance, notre richesse augmentera encore d’un tiers en vingt-cinq ans. Si nous continuons à distribuer une croissance supérieure à celle que nous aurons, déceptions et tensions sont inévitables. À l’inverse, pourvu que nous donnions les moyens de mieux prioriser l’essentiel, ce monde ralenti est compatible avec un progrès social et médical qui reste dynamique, une école qui s’améliore, une recherche qui retrouve sa place ou des retraites sur lesquelles chacun peut compter, sachant que leur niveau est soutenable à long terme.

Vincent Champain est dirigeant d’entreprise, expert en technologie et en transformations d’entreprise et président de l’Observatoire du Long Terme, think tank dédié aux enjeux de long terme (www.longterme.org) qui a récemment publié “Progresser dans un monde qui ralentit”, un livre qui étudie en détail le ralentissement économique, démographique ou social, analyse ses causes et émet des propositions pour répondre aux défis que pose ce ralentissement.

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