Pendant que l’Occident se consume dans ses propres aveuglements, incapable de protéger ses Juifs, et que le Vatican détourne le regard de la seule communauté chrétienne véritablement vivante d’Afrique du Nord, les chrétiens de Kabylie trouvent paradoxalement leurs soutiens les plus attentifs au Maroc et aux Émirats arabes unis. Dix ans après la Déclaration de Marrakech, née dans le sillage du génocide des Yézidis et des persécutions contre les chrétiens d’Orient, le leadership sur la liberté religieuse ne vient plus nécessairement de l’Europe.
Par Charlotte Touati
Casablanca. International Religious Freedom Summit – North Africa. Pendant trois jours, du 20 au 22 juillet, chercheurs, diplomates, responsables religieux et représentants de la société civile ont confronté leurs analyses sur l’état de la liberté de religion et de croyance (Freedom of Religion or Belief, FoRB) en Afrique du Nord.
Le symbole était fort. Mardi après-midi, les participants furent invités à parcourir trois lieux de culte emblématiques de Casablanca : la mosquée Hassan II, l’église Sainte-Marie-de-Lourdes et la synagogue Beth-El. Dans cette dernière, une scène précieuse s’est déroulée sous les yeux des délégués internationaux. Des prières furent récitées en hébreu et en arabe, côte à côte, par des représentants des communautés juive et musulmane. Une image simple, mais lourde de sens dans un contexte international saturé par les fractures identitaires.
La soirée se poursuivit au Royal Mansour pour célébrer le dixième anniversaire de la Déclaration de Marrakech, sous le patronage de l’Abu Dhabi Forum for Peace. Pour comprendre la portée de cette cérémonie, il faut revenir dix ans en arrière.
En 2014, l’organisation État islamique lançait une campagne d’extermination contre les Yézidis du Sinjar, réduisant des milliers de femmes en esclavage sexuel et provoquant l’exode de communautés entières. Les chrétiens d’Irak et de Syrie étaient eux aussi victimes d’une persécution systématique. Face à cette barbarie, des autorités religieuses musulmanes décidèrent de répondre sur leur propre terrain : celui de la légitimité théologique.
Le 25 janvier 2016, réunis à Marrakech, plus de deux cents oulémas venus du monde musulman adoptaient une déclaration historique rappelant que les minorités religieuses devaient bénéficier d’une pleine protection juridique et spirituelle dans les sociétés musulmanes.
Les mots du roi Mohammed VI, Commandeur des croyants, projetés sur les écrans du Royal Mansour, conservent aujourd’hui toute leur force :
« Religion must not be manipulated to justify any infringement or denial of the rights of religious minorities in Muslim countries. »
« La religion ne doit pas être instrumentalisée pour justifier une quelconque atteinte aux droits des minorités religieuses dans les pays musulmans. »
Cette phrase résume à elle seule l’ambition de la Déclaration de Marrakech : retirer aux extrémistes le monopole de l’interprétation religieuse. Avant l’intervention du Shaykh Abdallah bin Bayyah, le ministre marocain des Habous et des Affaires islamiques ainsi que l’ambassadeur des Émirats arabes unis rappelèrent cette responsabilité morale qui incombe aux autorités religieuses face aux violences commises au nom de l’islam.
Figure majeure de l’islam sunnite contemporain, Abdallah bin Bayyah fut l’un des premiers grands savants musulmans à condamner sans ambiguïté l’État islamique et à délégitimer théologiquement son projet. La fatwa qu’il prononça contre Daech constitue l’un des textes religieux les plus importants produits par le monde musulman au cours des dernières décennies.
Le Shaykh remit ensuite une distinction à Robert Rehak, envoyé spécial pour l’Holocauste, le dialogue interreligieux et la liberté de religion, en présence notamment de Sam Brownback, ancien ambassadeur itinérant des États-Unis pour la liberté religieuse, de Mark Andrew Green, ancien administrateur de l’USAID, de Paul Bekkers, envoyé spécial néerlandais pour la liberté de religion et de croyance auprès du Saint-Siège et d’une délégation kabyle.
Cette photographie résume un déplacement géopolitique rarement souligné : les autorités religieuses musulmanes les plus influentes dialoguent désormais directement avec les principaux défenseurs internationaux de la liberté religieuse. Déplacement qui prend une résonance particulière lorsqu’on évoque la Kabylie.
Car pendant que l’on célèbre dix années de la Déclaration de Marrakech, une autre minorité chrétienne continue de vivre dans une quasi-indifférence internationale. Les chrétiens de Kabylie, qui constituent aujourd’hui la seule communauté chrétienne autochtone en pleine croissance en Afrique du Nord, demeurent soumis aux fermetures administratives de leurs églises par les autorités algériennes, aux poursuites judiciaires et aux restrictions imposées par l’ordonnance 06-03 relative aux cultes non musulmans.
Le paradoxe est saisissant. Ce ne sont plus seulement des organisations occidentales qui dénoncent ces atteintes aux libertés fondamentales. Ce sont désormais des autorités spirituelles musulmanes reconnues, au premier rang desquelles le roi Mohammed VI ou le Shaykh Abdallah bin Bayyah, qui rappellent publiquement que la protection des minorités religieuses est un devoir inscrit dans la tradition islamique elle-même.
Cette réalité place le régime algérien devant une contradiction majeure. Si l’Algérie se présente comme un État moderne, républicain et démocratique, elle est tenue de garantir pleinement la liberté de conscience, la liberté d’expression, la liberté de réunion et le libre exercice des cultes, conformément à ses engagements internationaux.
Si, à l’inverse, elle entend justifier certaines restrictions par une référence religieuse, une autre question surgit immédiatement : au nom de quelle légitimité théologique des généraux pourraient-ils définir ce qui constitue une « offense à un musulman », comme le prévoit l’article 144 bis du Code pénal ? Cette compétence relève-t-elle d’un pouvoir militaire ou des autorités religieuses dont ils prétendent pourtant défendre les valeurs ?
La contradiction est profonde. Une junte militaire se retrouve aujourd’hui publiquement rappelée à l’ordre, non par des gouvernements occidentaux, mais par des autorités spirituelles musulmanes qui affirment que l’islam ne saurait servir de fondement à la persécution des minorités religieuses.
Au fond, la Déclaration de Marrakech dépasse largement la seule question des Yézidis ou des chrétiens d’Orient. Dix ans plus tard, elle interpelle directement les États qui continuent de restreindre la liberté de conscience au nom d’une identité religieuse officielle.
Les chrétiens de Kabylie en sont aujourd’hui l’une des illustrations les plus manifestes. Leur combat n’est pas seulement celui d’une minorité religieuse. Il est celui de tous ceux qui refusent que la foi, ou l’absence de foi, soit déterminée par l’État.
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