Messieurs les geôliers, en vos grades, titres et qualités,

Je me risque à une confidence : ces derniers jours, à l’approche du 26 juillet, nous nous sommes remis à espérer. Et pour tout vous dire : nous espérons encore. Nous espérons que le réalisme et l’humanité balaieront enfin les arrière-pensées, triompheront de cette froide cruauté dont sont victimes Mohamed et Khadija Bazoum.

Il y a 3 ans jour pour jour, vous avez décidé de prendre cet homme en otage, un homme élu par 55% de ses concitoyens. Souvenez-vous du 21 février 2021. C’était une belle journée, l’une de celles à marquer d’une pierre blanche dans la vie d’un État. Le peuple souverain du Niger décidait dans les urnes de la première passation de pouvoir pacifique de son histoire. Depuis 3 ans révolus, cet homme pourtant est emprisonné avec son épouse.

La situation est connue mais tant qu’elle perdure, nous nous devons de la raconter. Cet homme vit dans quelques mètres carrés, sans contact avec l’extérieur, sans sentir jamais un souffle d’air sur sa peau, un rayon de soleil ou une goutte de pluie. Cet homme lit, réfléchit, prie, fait les 100 pas le long d’un petit couloir. Cet homme n’a rien abdiqué de sa dignité, de ses valeurs, de son intégrité. Cet homme souffre en silence, attend, espère. Sa femme partage son quotidien, obstinément, dans une démarche bouleversante d’amour et de sacrifice.

Loin de cet homme, une famille sur plusieurs continents, meurtrie et soudée : trois filles, deux fils, un petit fils. Une famille, un roc, à son image. Et puis des amis, tant d’amis, personnels ou politiques, célèbres ou anonymes. Même lorsque leur vie semble douce, ils gardent en eux un fond de tristesse et de colère. Certains demeurent silencieux. Une grande douleur peut être muette. D’autres ont choisi de lutter pour lui avec leurs armes à eux, les armes qu’offre l’idéal démocratique. Ils sont l’armée de l’ombre de Mohamed Bazoum, une armée pacifique et insubmersible, dédiée à un unique combat, celui de sa libération.

Leurs armes, c’est la puissance des mots. C’est la force de convictions lancées chaque jour à la face du monde.

Leurs armes, c’est cette irrépressible envie de déplacer des montagnes, avec l’obsession de faire toujours davantage et mieux pour lui.

Leurs armes, c’est une lutte incessante contre le risque de l’accoutumance, ce mal suprême qui menace tous les otages du monde, par lâcheté ou par lassitude.

Leurs armes, c’est la conscience aiguë que chaque parole vaut mieux que le silence, avec cette assurance chevillée au corps qu’un jour viendra, celui de la chaleur des retrouvailles.

Ce jour-là, je vous l’affirme, certains tourneront la page de ce pays de larmes.

3 ans donc. 3 ans depuis lesquels Mohammed Bazoum et son épouse ne reçoivent les visites que d’un seul homme, le médecin du président. 3 ans durant lesquels, une fois par semaine, le téléphone sonne et la voix des enfants rompt la monotonie de ces journées qui s’étirent à l’infini. 3 ans sans procès, malgré la levée de son immunité présidentielle en 2024.

Votre attentisme, messieurs les geôliers, est une blessure vive pour tous ceux qui le respectent, tous ceux qui l’aiment et pour tant d’autres encore. Une blessure qu’il ne tient qu’à vous d’apaiser enfin.

Depuis le premier jour, sa séquestration est injustifiable et donc insupportable. Elle est devenue incompréhensible puisque, le 2 avril dernier, son mandat s’est officiellement achevé, 5 ans jour pour jour après son entrée en fonction. Rien, pourtant, n’a changé dans sa situation.

Cet attentisme donne le sentiment d’un pouvoir qui aurait besoin, pour se maintenir, de garder sous clé la preuve vivante qu’une autre voie a jadis existé pour le Niger, la promesse lumineuse de la démocratie. Mohamed Bazoum n’est plus seulement un prisonnier. Certains affirment qu’il serait votre bouclier. Je me plais à imaginer qu’il est peut-être aussi devenu, pour les plus lucides d’entre vous, un vague remord.

Messieurs les geôliers, je ne peux pas croire que vous ayez l’indécence de percevoir en un homme désarmé, en un philosophe, une forme d’assurance vie de votre régime, né par les armes.

Je ne peux pas le croire, car ces trois dernières années vous avez eu le temps d’organiser votre pouvoir, absolu. Vous avez suspendu la constitution de 2010. Vous vous êtes octroyé 5 années supplémentaires de transition. Vous n’avez en revanche pas trouvé le temps d’organiser un procès. Vous savez mieux que quiconque qu’un procès équitable n’aboutirait à rien et qu’un procès inéquitable achèverait de vous isoler d’une communauté internationale certes lasse mais pas forcément indifférente.

Cette communauté internationale, parfois vous rappelle publiquement aux règles élémentaires de notre humanité commune, celles de droits inextinguibles attachés à notre condition d’hommes et de femmes. Elle vous demande alors de libérer votre otage. Votre réponse ne varie pas : vous jouez les offensés, les outragés. Vous vous indignez en prétendant que ces démarches relèveraient de l’ingérence. Vous vous trompez !

Il existe, sachez-le, une différence entre l’ingérence dans les affaires d’un État souverain – et personne ne nie la souveraineté du Niger – et l’exigence universelle qu’un captif, détenu sans jugement pendant 3 ans, soit jugé ou bien alors libéré.

Ce n’est pas une demande des Nations-Unies, de l’Afrique ou bien de l’Europe … Cela relève de l’universel. C’est le droit le plus élémentaire de n’importe quel prisonnier, sur n’importe quel continent, sous n’importe quel régime.

Mohamed Bazoum est un symbole, par son courage et par sa dignité. Vous avez contribué à le hisser encore davantage sur un piédestal. Chaque jour qui passe ajoute à cette dimension que vous cherchiez précisément à éteindre. Bazoum était un homme. Vous avez œuvré à en faire un mythe. L’histoire retient rarement l’identité des cerbères. Elle se souvient en revanche toujours du nom de ceux dont ils ont cru pouvoir étouffer la voix.

Messieurs les geôliers, vous le savez bien : il est temps d’ouvrir grand la porte. Il est temps de rendre à Mohamed et à Khadija Bazoum cette liberté dont ils n’auraient jamais dû être privés. Ma demande n’a rien d’intrusif, rien d’idéologique. Je ne discute pas ici de qui devrait ou non gouverner le Niger. Je ne dispose à cet égard d’aucune légitimité. Ce n’est pas mon propos, et cela ne l’a d’ailleurs jamais été depuis 3 ans.

Je dis simplement ceci : aucune raison d’État, aucune stratégie d’occupation, de conquête ou de reconquête du pouvoir, aucun calcul personnel ou politique, ne justifie que l’on prive un homme de sa liberté pendant 3 ans.

Je ne demande pas de vainqueur, ni de vaincus dans cette histoire. Messieurs les geôliers, je demande un geste qui grandira quiconque le fera. Je demande que soit enfin écrit le mot FIN de cette tragédie. Avec tant d’autres, je continue d’espérer.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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