Par Eduardo Rihan Cypel, ancien Député PS de Seine-et-Marne et fanatique de football
L’Espagne est championne du monde. Victoire logique, celle d’une équipe donnée favorite de bout en bout. Le football, parfois, obéit à une rationalité : hier, c’est le collectif le plus abouti, le jeu de passes le plus patient, l’occupation du terrain et la mobilité la plus intelligente qui l’ont emporté. Un match pour connaisseurs plus que pour amateurs de sensations — ceux qui savent goûter une possession millimétrée l’ont dégusté comme un grand cru lent.
Mais ce qui restera de cette finale, par-delà la victoire finale méritée de la Roja, ce sont les larmes de Messi. Elles entrent aujourd’hui dans la mythologie du football mondial. Elles entrent en résonance avec les larmes d’Achille chantées par Homère :
Alors la noire nuée du chagrin voila ses paupières
(Iliade, chant 18, v. 22, traduction de Philippe Brunet, éditions du Seuil).
Les larmes d’Achille face à la mort de Patrocle, son meilleur ami, résonnent avec celles de Messi hier. Ce sont les larmes du plus grand des guerriers, le plus dangereux, le plus sublime, l’invincible. Cette humanité brute qu’Homère nous fait sentir dans les larmes d’Achille, nous l’avons vécue en direct, dans l’immédiateté de la tristesse de Messi après la défaite de son Albiceleste. Ce sont les larmes de la fin — les larmes de la finitude, tant elles expriment moins la douleur d’une défaite que celle d’un adieu. Un adieu au football. A une vie consacrée au jeu de ballon au plus haut niveau. Trente-neuf ans, une deuxième étoile mondiale qui échappe au plus grand joueur du XXIe siècle, et cette implacable vérité : le combat, le jeu, le sommet, l’Olympe, c’est fini.
Ces larmes-là sont plurielles et multiples. Ce sont celles de tous les amoureux du football, orphelins depuis hier soir et pour quatre ans de Coupe du Monde — comment vivre maintenant, sans match, sans finale à attendre, sans maillot à porter, sans étoile à espérer chaque soir ? Et orphelins de Messi qui ne foulera plus les pelouses d’une Coupe du Monde après deux décennies sur le plus grand sommet du football planétaire.
Les larmes de Messi hier portent aussi, pour nous Français, celles que Didier Deschamps n’a pas voulu montrer au public samedi, après son dernier match à la tête de l’Equipe de France, cette petite finale pour la troisième place, des larmes que D.D. a sobrement contenues, par cette pudeur qu’on lui connaît si bien. Quatorze ans de services loyaux et exemplaires : une étoile mondiale conquise en 2018, une finale perdue sans défaite en 2022 face à la même Argentine de Messi et cette frustration française d’un match manqué face à l’Espagne cette année dans le dernier carré. Nous n’étions pas ce soir-là cette Equipe de France flamboyante emmenée par le capitaine Kyllian Mbappé — désormais le plus grand buteur de l’histoire des Coupes du Monde avec 22 réalisations sur 22 matchs — Equipe de France géniale qui a ébloui la planète depuis le début de la compétition, une équipe que les meilleurs spécialistes comparaient déjà au Brésil de Pelé en 1970 ou aux idoles romantiques Socrates, Zico et Falcão de 1982. Mais comment en vouloir à la Dèche ou même à ses joueurs ? C’est le football, il y a des jours ainsi où l’on n’y arrive tout simplement pas. D’autant que les plus enragés par l’élimination française en demi-finale ce sont, à n’en pas douter, nos Bleus eux-mêmes.
Les larmes de Messi concentrent, à elles seules, toutes les larmes du football, toutes ces émotions, celles qui sont venues comme celles qui ne sont jamais sorties : le deuil et la gratitude, la frustration et la joie… Les larmes de Messi sont un prisme — celles qui arrivent toujours, au bout de chaque Coupe du Monde. Les larmes de Messi sont universelles parce qu’elles sont le point où toutes nos larmes convergent.
La leçon du collectif de la Roja
Il faut dire aussi un mot de la doctrine d’emploi de l’armée Roja, impitoyable par sa science et sa patience dans l’art de la guerre du futebol. Un contrôle total, imperturbable, presque paisible, une possession qui endort et anesthésie l’adversaire plus qu’elle ne le terrasse d’un coup. Une leçon de football, une leçon aussi de ce qu’enseignent les sciences sociales et la sociologie : le groupe est premier par rapport à l’individu. Un collectif bien organisé décuple toujours la force de chacun de ses membres en créant une entité supérieure : le groupe. Le football, comme sans doute tout sport collectif, en administre la preuve empirique : c’est la supériorité du social, la force du social, sur l’individu particulier.
L’Espagne a su rompre avec les illusions de l’individualisme méthodologique dans le monde du football. En sciences sociales, l’individualisme méthodologique désigne cette démarche qui consiste à expliquer un phénomène collectif comme la simple résultante d’actions et de comportements individuels — comme si le tout n’était jamais que la somme des parties. C’est un écueil dans lequel nous tombons souvent, prisonniers que nous sommes de cette illusion proprement liée à notre modernité. L’Espagne, elle, a réussi donc à la dépasser avec succès.
Et l’on serait presque tenté, en cette année présidentielle française, de suggérer à toutes nos forces politiques la même leçon. Sortir enfin de cet individualisme méthodologique qui les tient captives de ce mythe increvable du sauveur solitaire dont il est toujours si difficile de se défaire. Il faudra bien un leader, un candidat, comme il faut un sélectionneur qui organise l’équipe ou un capitaine sur le terrain. Mais c’est un collectif d’hommes et de femmes, capable de porter un projet de société, qui décuple la force — un homme seul ne suffit pas. Voilà une petite leçon de futebol pour notre vie politique et civique.
Merci, Messi ! Merci, le futebol ! Et bravo à l’Espagne !
Rendez-vous dans quatre ans chez les nouveaux champions du monde et leurs voisins ibériques, le Portugal, et au Maroc. Pour que de nouvelles larmes, de tristesse et de bonheur, irriguent à nouveau nos vies et les rafraîchissent.
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