Trois jours après l’avoir reçu au Palais de la République, Bassirou Diomaye Faye a tranché : le Sénégal apportera son « plein soutien » à la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies. Un coup de pouce essentiel mais pas forcément décisif.

A son tour, il a donc jeté la rancune à la rivière … Il y a du dépassement dans la décision de Bassirou Diomaye Faye. Une forme d’évidence aussi. Pour le reste du monde, il semblait inexplicable que le Sénégal n’apporte pas son soutien à la candidature de son ancien président de la République au secrétariat général des Nations Unies. Si Macky Sall succédait à Antonio Guterres, ce serait également une reconnaissance pour le Sénégal. Sur le plan symbolique et du prestige d’abord, mais pas seulement.  Cette fonction permettrait à un ancien chef d’État africain de promouvoir un combat qui intéresse tout le continent, celui de l’obtention d’un poste de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Si ce soutien est logique, il relève pourtant d’un paradoxe apparent au regard de l’histoire compliquée entre les deux hommes Bassirou Diomaye Faye est devenu président dans des circonstances bien particulières. Incarcéré à partir d’avril 2023 à la prison du Cap Manuel poursuivi dans le sillage de la répression qui visait Ousmane Sonko et son mouvement, il est sorti de sa cellule le 14 mars 2024, une dizaine de jours avant le scrutin. C’est une grâce présidentielle, arrachée dans la précipitation d’une crise préélectorale, qui l’a fait sortir de prison. La résilience d’Ousmane Sonko a fait le reste : cet adoubement qui lui a permis de se présenter et de l’emporter dès le premier tour. Aucun président sénégalais n’avait accédé au pouvoir dans un parcours aussi heurté, de la prison au Palais en quelques semaines seulement. Cette histoire a longtemps structuré le récit politique du nouveau pouvoir, fondé sur la dénonciation des dérives autoritaires du magistère de Macky Sall et sur la promesse d’une rupture systémique.

Que le même homme, deux ans plus tard, reçoive avec courtoisie républicaine celui sous la présidence duquel il a été emprisonné, puis décide de mettre l’appareil d’État sénégalais au service de son ambition internationale, relève donc d’un choix qui dépasse la rancune personnelle au profit d’une logique de continuité de l’État. La présidence sénégalaise a d’ailleurs insisté sur ce registre, évoquant un dialogue « au-delà des alternances politiques » et la volonté de porter, ensemble, un dossier jugé utile à l’Afrique et au multilatéralisme. Le gouvernement et l’ensemble du réseau diplomatique sénégalais ont désormais instruction de se mobiliser pour promouvoir cette candidature.

Ce dépassement n’aurait sans doute pas été aussi aisé sans un événement majeur survenu entre-temps, un divorce politique sur fond de psychodrame.

Le silence sénégalais n’avait certes duré que trop longtemps. Il aurait pu être perpétué jusqu’au bout, oblitérant toutes les chances de l’ancien président. En sortir a été rendu possible par un événement majeur sur le plan politique interne : la rupture, en mai dernier, entre Bassirou Diomaye Faye et son ancien mentor Ousmane Sonko, démis de ses fonctions de Premier ministre. Tant que l’attelage Faye-Sonko tenait, la ligne dure vis-à-vis de l’ancien régime restait un pilier du discours gouvernemental, porté avant tout par Sonko lui-même. Son antagonisme personnel avec Macky Sall, qui l’avait fait emprisonner et écarter de la présidentielle de 2024, était bien plus frontal que celui de Diomaye Faye.

La mise à l’écart de Sonko a desserré cette contrainte politique. Elle a donné au président une marge de manœuvre qu’il n’avait pas auparavant, celle de traiter « la question Macky Sall » avec un positionnement de chef d’État soucieux des intérêts diplomatiques du pays, plutôt qu’en héritier d’un contentieux partisan encore vivace au sommet de l’exécutif.

L’acte posé s’inscrit enfin dans la stratégie personnelle de Bassirou Diomaye Faye. Il redessine une hypothèse de recomposition par le sommet. Le président sénégalais lancera prochainement sa propre formation politique. Le chef de l’État tente de reconstituer à partir des réseaux de l’ancien système, y compris ceux de Macky Sall et d’Abdoulaye Wade, une machine électorale alternative au PASTEF. En ligne de mire : sa propre réélection en 2029. Lors des quelques heures passées par Macky Sall à Dakar, son successeur a pu constater une popularité persistante, à la faveur d’un accueil très chaleureux.

Pour Macky Sall, ce soutien change beaucoup. Sa candidature, déposée en mars par le Burundi au nom de la présidence tournante de l’Union africaine, souffrait d’un défaut structurel.

Dans les jeux d’influence qui entourent une élection au Conseil de sécurité, la neutralité ou pire encore le silence de l’État d’origine d’un candidat sont immédiatement lus comme un désaveu. Ils fragilisent une candidature, avant même qu’elle n’affronte l’obstacle du veto des cinq membres permanents. Nombre de capitales africaines attendaient un signal de Dakar avant de s’engager plus avant. L’onction officielle de Diomaye Faye, avec mobilisation du corps diplomatique sénégalais à l’appui, retire cet obstacle et permet à Macky Sall de se présenter enfin comme un candidat pleinement adoubé par le pays de la Teranga, son pays. Cette dynamique prive ses rivaux d’un argument majeur.

Cela ne suffit pourtant pas à garantir une victoire finale. La course à la succession d’António Guterres obéit à une logique de rotation continentale non écrite mais généralement respectée, et cette fois, c’est le tour de l’Amérique latine. Cette région n’a plus occupé ce poste depuis Javier Pérez de Cuéllar, en 1991. Quatre des candidats déclarés sur cinq en sont d’ailleurs issus : l’Argentin Rafael Grossi, la Chilienne Michelle Bachelet, lâchée depuis le 24 mars par son propre gouvernement, la Costaricaine Rebeca Grynspan et l’Equatorienne Maria Fernanda Espinosa… Ce qui traduit cette attente largement partagée au sein de l’Assemblée générale.

Macky Sall reste donc le seul candidat non latino-américain, le seul ancien chef d’Etat aussi. Aucun Africain n’a dirigé l’ONU depuis le Ghanéen Kofi Annan dans les années 2000, mais ce déficit de représentation, aussi réel soit-il, ne suffit pas à s’imposer face à la coutume régionale. Le soutien sénégalais consolide désormais la candidature de Macky Sall sans en garantir l’issue. S’il comble une faiblesse, il n’efface pas l’obstacle le plus déterminant.

Son destin sera fonction des arbitrages du Conseil de sécurité, où le sort de la candidature se jouera d’abord entre les cinq membres permanents disposant d’un droit de veto. Macky Sall n’y compte a priori pas d’ennemi déclaré. Considéré proche de la France où il a défendu sa candidature à l’Élysée, il a noué de bonnes relations avec la Russie. Le 2 mars 2022, lors de la première résolution de l’Assemblée générale sur l’invasion de l’Ukraine, le Sénégal qu’il présidait s’était abstenu. Ce lundi soir, après avoir obtenu l’onction de son pays, Macky Sall était reçu à Moscou par Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe. Le candidat poursuit sa campagne. Verdict attendu cet automne.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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