Le livre de Guy Bois « La mondialisation, une nouvelle servitude » a fait l’objet d’une réédition enrichie d’une préface de Jacques Sapir et d’une postface de Jérôme Maucourant et d’Alban Mathieu. La lecture de cet ouvrage est roborative pour bien des raisons.

La première, celle de nous replacer dans un moment de ce que Hobsbawm a nommé le court XXème siècle et ses lendemains. En effet, pour le grand historien britannique, le XXème siècle voyait le jour en 1917 et prenait fin en 1989 avec la chute du mur de Berlin qui fut – ne l’oublions – pas la meilleure publicité du capitalisme à l’ouest. Le grand récit explicatif des relations internationales au sortir de la guerre fut celui de la guerre froide. L’affrontement se voulait idéologique entre le communisme et le capitalisme américain. Ce temps-là fut politique avant toute chose.

La mondialisation, telle que l’observe Guy Bois, ne pouvait exister jusqu’en 1989 puisque le monde était partagé en sphères d’influences concurrentes : Marxisme tropical, communisme chinois, soviétique face à l’influence américaine et ses satellites. D’un point de vue économique, mais nous garderons ce développement pour plus tard, c’est la diffusion de ce que l’on a nommé les euro-dollars qui, selon nous, attestent d’un basculement vers une mondialisation d’un genre nouveau. Guy Bois nous invite à revenir vers ce moment central celui incarné par le consensus de Washington énoncé par Williamson. Sa lecture est aussi fortifiante car la mondialisation est perçue comme un fait social total au sens maussien du terme et nous permet de sortir des visions étriquées à ce sujet.

L’historien qu’il est s’intéresse au temps et chausse aussi les lunettes des pères fondateurs de la sociologie en quête d’un grand principe explicatif pour entendre le changement social. Guy Bois ne cache pas son ambition « Dans cette perspective, je pose l’hypothèse que la mondialisation est le processus dominant autour duquel s’ordonne la plupart des transformations du monde contemporain, d’un bout à l’autre de la planète et dans toutes les sphères d’activités, des plus matérielles aux plus culturelles. Ce processus est apparu au début des années 80 (avec, comme toujours, des antécédents) et n’a cessé de s’accélérer ».

Selon lui, les transformations du monde contemporain s’éclaireraient par la mondialisation comme processus dominant. En somme, c’est une sorte de matrice, de lingua franca du monde contemporain. Les grands sociologues ont eu le même souci. Pour Tocqueville, c’était le processus d’égalisation des conditions qui modifiait notre expérience au monde et qui affectait la société dans toutes ses dimensions. Pour Marx, le moteur de l’histoire était une lutte des classes de l’Antiquité aux heures contemporaines. Pour Durkheim, la mutation des solidarités de mécanique à organique attestait de l’accroissement des populations et de la densification des territoires. Pour Weber, c’est un processus de rationalisation des activités humaines qui nourrissait la dynamique du changement social. Comme le disait Marcel Gauchet, le véritable combat est celui des définitions. C’est le préalable à toute chose. La mondialisation a fait l’objet d’approches plus ou moins larges. Par moments, elle est réduite à sa seule dimension économique parfois elle fait l’objet d’une approche lato sensu.

Une mondialisation saisie par le prisme discursif et sous l’angle de la financiarisation

Guy Bois a raison de présenter la mondialisation au fond comme un discours, une sorte d’historicisme. En effet, le sens de l’histoire serait celui-ci et donnerait à l’arrivée naissance à une parousie. Ce mouvement inéluctable aboutirait à une sorte de bonheur collectif et apparaitrait presque naturel à l’esprit. L’approche de Guy Bois est stimulante et s’inscrit dans un courant critique hétérogène qui refuse de voir l’économie comme mécanique et refuse la naturalisation des phénomènes économiques. L’économiste français Jean Paul Fitoussi dénonçait la représentation météorologique de l’économie qui induirait une forme d’impuissance. En effet, on ne peut lutter contre le mauvais temps ou les orages. Ils sont là et il faut faire avec. D’autre part, Alain Supiot a su montrer que l’évolution technologique n’induisait pas une politique de libéralisation de l’économie, l’octroi d’une pleine liberté de circulation des capitaux. La technique n’induit pas forcément un type d’orientation politique. Guy Bois n’est pas dupe des discours à l’œuvre dans les années 1990. Il faut se rappeler cette époque qui, dans les lendemains de la fin de la guerre froide, a pensé, que désormais le marché pouvait tenir lieu d’aiguillon de la vie sociale.

C’est alors que l’on assiste à un puissant mouvement de remarchandisation du monde. L’auteur a raison de voir dans la finance la caractéristique centrale de la mondialisation, mais peut être que, examinant la genèse du phénomène, il cède à une lecture un peu téléologique prenant à contrepied sa propre réflexion. Il laisse entendre que les limites du régime d’accumulation fordiste précipitent les économies mondiales dans le passage du capitalisme managérial au capitalisme patrimonial pour reprendre une distinction présente dans l’école de la régulation. Mais là il tombe dans l’historicisme qu’il dénonce. En effet, la grande rupture de 1970 aurait pu donner des directions différentes, rien n’obligeait d’emprunter la voie du capitalisme financier. C’est là que si l’on veut faire une archéologie du processus déterminé par Guy Bois, d’autres facteurs doivent être regardés comme le marché singulier des euro-dollars qui, de manière géniale, fait de l’Union soviétique et ses satellites des agents de la financiarisation de l’économie. Puis il faut ne pas oublier l’effet de sidération des chocs pétroliers et de l’épisode stagflationniste qui ont amplifié la contestation keynésienne. Il s’agit au sens de Foucault de saisir l’épistémè d’alors, c’est-à-dire le système de pensée sous-jacent qui organise les savoirs d’une époque, souvent à l’insu des acteurs.

Les Etats ont cru alors que le sentier de croissance allait être poursuivi et ont continué à jouer des déficits pour soutenir l’activité. C’est alors qu’ils ont établi une nouvelle convention au sens d’André Orléan avec les marchés qui peut se résumer par plus de liberté contre un financement facilité des besoins des administrations publiques. L’atmosphère était au démantèlement de l’économie administrée dans le cas de la France. Des les années 1960, les circuits du trésor commencent à connaitre un démantèlement et la loi bancaire de 1984 enterre l’économie administrée d’après-guerre.

La construction d’une servitude.

Les étapes de cette nouvelle servitude peuvent être encore observées encore plus finement. Le mouvement des privatisations de 1986 marque un tournant dont l’importance ne doit jamais être sous-estimée. Elles ont été pensées par Edouard Balladur comme le contrepied de l’économie mixte française des lendemains du second conflit mondial. C’est donc dans des dispositifs successifs, techniques que la mondialisation s’est imposée au sens économique du terme. Rien de bruyant et rien de secret, c’est la modification d’un cadre économique qui a été démantelé, amoindri. Ce qui a fait illusion, c’est le maintien de dépenses sociales élevées qui a nourri l’idée d’une rigidité du système ou de la persistance d’un modèle hérité de la guerre. Ce qui est clef dans le capitalisme ce sont les circuits de financement. Ce sont ceux la qui ont changé profondément.

Dans un premier temps, sur environ deux décennies, les circuits du trésor qui ont mis hors marché les besoins de financement de l’Etat ont été abandonnés au profit d’une réintroduction de ces besoins sur les marchés et partant de là, imposant une problématique de dette. En 1984, la grande loi bancaire française met fin à l’économie administrée en la matière et encourage la financiarisation comme aiguillon de l’économie contemporaine. Les banques vont prendre des risques supplémentaires et les ratios prudentiels – comme le premier d’entre eux, le ratio Cook – va paraitre bien dérisoire pour empêcher la créativité financière. C’est aussi le retour des crises financières à partir de 1987.

Guy Bois malgré une réflexion vivifiante aurait pu offrir davantage de place à cet ensemble de faits qui au fond contiennent une cohérence même s’ils ne relèvent pas d’un plan préalable et pensé. Les années 1980-1990 entament une mutation profonde de l’économie française. Il y a notre sens moins un principe explicatif général qu’une succession de décisions qui dessine un tableau. Le tort parfois de l’économiste est de refuser d’aller voir ce qui se fait dans d’autres sciences sociales.
Nous ne dirons jamais assez combien l’ascension de formations de type commercial comme les fameux Master of business administration à l’américaine ont contribué à un autre imaginaire. Aujourd’hui dans les ministères nombre de collaborateurs sont issus des écoles de commerce. Pour saisir pleinement les effets de la mondialisation et s’éloigner des processus sans sujet, il faut observer la fabrique des élites. L’histoire est riche d’enseignements à ce sujet, la défaite de 1870 donne le coup d’envoi d’une réforme éducative qui voit l’Ecole libre des sciences politiques naitre, la fin de la seconde guerre mondiale ouvre la voie à la nouvelle Ecole nationale d’administration, l’échec de nos élites actuelles ouvre peut-être la voie à de nouveaux dispositifs de formation. Guy Bois sur le sujet est très disert et nous offre une réflexion sur leurs mutations.

Lorsque le contrôle des prix disparait à partir de 1987, c’est consentir à des mouvements plus erratiques, des bulles spéculatives dont le marché immobilier en sera la belle illustration. Et que dire des transferts de propriété opérés lors des privatisations de 1986, les élites françaises ont adhéré aux crédos d’alors avec un certain enthousiasme. Nous ne pouvons que suivre Guy Bois, lorsqu’il voit dans la construction européenne, le relais zélé de la mondialisation d’alors. Elle n’a jamais été un rempart contre les excès de la financiarisation du monde ou encore des stratégies non coopératives. L’Union européenne a produit quelque chose de rare et d’étrange, des paradis fiscaux en son sein à même de siphonner les recettes de ses voisins sans compter les stratégies de dumping fiscal. Ce que l’on aurait pu attendre après une démonstration serrée comme celle conduite par celle de l’auteur est une définition claire et charpentée de la mondialisation qui tour à tour prend une forme discursive, puis mêlant à la fois superstructure et infrastructure. Au fond le danger, dans certaines approches, c’est de rester trop global et de louper dans le fond le cœur de l’affaire. La mondialisation certes c’est un processus, mais de quoi ? Les définitions sont nombreuses et n’insistent pas sur le même point de vue.

Mondialisation et crise de la démocratie

Le regard de Guy Bois se veut large puisqu’il veut mêler la crise de la démocratie (dont il identifie les manifestations comme l’impuissance politique) à un principe explicatif général, la mondialisation.La thèse qu’il développe est ample et ambitieuse car au fond ce qui l’intéresse c’est la crise de la démocratie et la manière dont le tissu social en est affecté. Dans la chaine des causalités, faut il voir dans la mondialisation la cause génératrice du désordre social ambiant. Peut être faut-il suivre les propositions de Jean Pierre le Goff qui indiquent que la société française dans les lendemains de la seconde guerre mondiale connait une poussée d’individualisme pour le meilleur et pour le pire ? Cette reconfiguration des rapports entre le je et le nous en faveur du premier crée un terreau anthropologique favorable à l’émergence du néolibéralisme de la fin des années 1970 qui exalte la performance, la concurrence, l’initiative individuelle. Les années 1980 sont la quête de la performance.

Les travaux d’Alain Ehrenberg à ce sujet rendent compte des mutations individuelles des années 1980-1990 avec brio. La figure de l’individualisme conquérant est celle de l’entrepreneur incarné jusqu’à la caricature par la figure de Bernard Tapie dans les années 1980. C’est aussi et là encore le Goff est utile, dans sa présentation de l’affirmation de l’idéologie de la modernisation dont Laurent Fabius sera l’un des hérauts. Elle se substitue à la vieille idée du progrès. Alors la mondialisation est certainement l’autre nom de la contrainte extérieure qui a vocation à discipliner les revendications sociales et colmater le problème de la dite ingouvernabilité des sociétés contemporaines, tant dénoncée par une frange du patronat dans les années 1970 et aussi par des sociologues comme Michel Crozier. Cette idée qu’une certaine pensée conservatrice voulait dénoncer, celle d’une démocratie qui déborde et qu’il faut endiguer. Guy Bois a raison de voir dans l’invocation de la mondialisation un moyen pour les politiques de justifier leur démission et ériger l’impuissance en termes de politiques. Oui, les années 1980-1990 sont des années de rétraction du progrès social et le sociétal tient lieu de réformisme cosmétique qui ne change rien à la violence des rapports sociaux. L’auteur a raison aussi de voir dans l’entreprise de démission collective des politiques dans le « bougisme », la montée des inégalités et la financiarisation les éléments qui font le lit des forces extrémistes et particulièrement d’extrême-droite.

En fait ces années sont celles de la mise en place de la dépossession démocratique. L’ouvrage raconte des faits inquiétants et nous dit combien les errances, les dérives idéologiques d’alors préparant les inquiétants lendemains qui nous guettent. Tout n’est pas dans la mondialisation à notre sens mais dans la libération des forces de marché, dans la mutation des élites, des choix en conscience qui ont été faits et la défaite du volontarisme économique si bien illustré par le retournement de juin 1982, définitivement acté en mars 1983. Au fond la mondialisation est une financiarisation aux conséquences désastreuses pour l’économie et la société. Guy Bois nous offre un voyage riche sur la période 1980 2000. D’autres regards sont possibles et la mondialisation n’est pas tout, car à force de la mettre en avant comme cette puissance inarrétable , ne risque t on pas d’accréditer voire de légitimer l’impuissance. C’est le reproche que l’on pouvait faire aussi à l’association ATTAC qui n’avait de cesser de brandir les marchés financiers comme menace et qui sans le vouloir leur accréditer une puissance bien supérieure que celle observable réellement. Mais passons et relisons Guy Bois pour dire et comprendre que la mondialisation et ses usages ont participé à la crise démocratique sans la créer.

[1] Professeur agrégé de sciences économiques et sociales, enseignant à Paris et en thèse de doctorat sur l’économie libanaise. Auteur notamment de Fake State, l’impuissance organisée de l’Etat en France, H&O (2020) ; avec Jérôme Maucourant 2025), « A Broken History: Contemporary Lebanon (1958–2018) – How the Lure for Profit Destroyed a Nation », Herrera, R. (Ed.) Trajectories of Declining and Destructive Capitalism (Research in Political Economy, Vol. 40), Emerald Publishing Limited, Leeds, pp. 169-182.

[2] Paru en 2025 chez Perspectives libres.

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