Une victoire nette, incontestable. Ce mardi au MetLife Stadium, les Bleus ont dominé les Lions de la Teranga par 3 buts à 1. N’en déplaise à Ousmane Sonko, ce n’est pas l’Afrique qui a battu l’Afrique mais bien la France qui a dominé le Sénégal.
Pour les politiques aussi, il est parfois recommandé de tourner sept fois sa langue dans sa bouche. Le président de l’Assemblée nationale du Sénégal, Ousmane Sonko, devrait méditer l’adage. À la veille du match Sénégal-France de la Coupe du monde 2026, il a livré dans une interview accordée à RFI et France 24 le pronostic suivant : « Je pense que le Sénégal va gagner. Je le souhaite en tout cas comme tous les Sénégalais. « Ce n’est qu’un match de football, mais pour avoir une lecture politique de ce match, quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique. »
Le Sénégal a donc perdu et les Bleus ont perpétué leur tradition : sept matchs d’ouverture gagnés en sept compétitions majeures. Les buteurs, Mbappé, Barcola, sont des enfants des banlieues françaises ; c’est sans doute cela qu’Ousmane Sonko n’a pas manqué de souligner. Sa rhétorique s’inscrivait déjà dans la perspective d’une éventuelle défaite sénégalaise. Une démonstration construite pour être efficace dans tous les cas de figure. C’est là précisément que réside son habileté mais aussi sa dangerosité.
L’ancien Premier ministre a justifié sa grille de lecture en ces termes : « Rien qu’à voir la configuration de l’équipe nationale française, cela nous ramène à comprendre où se trouve réellement le besoin. » Sous-entendu explicite : l’Occident a besoin de l’Afrique, de ses talents, de sa jeunesse, et non l’inverse. Le message s’adresse d’abord à ses compatriotes qu’il exhorte depuis des années à « connaître leur valeur et à l’assumer ». Il s’inscrit donc dans le droit fil de son discours souverainiste : renverser la hiérarchie symbolique issue de la colonisation et faire d’une dépendance supposée un rapport de force inversé. Dans cette perspective, la composition de l’équipe de France n’est pas une anomalie à dénoncer. Il la considère à l’inverse comme une preuve de la force d’un continent qui exporte ses compétences. La formule a une logique interne cohérente avec le corpus idéologique du fondateur du PASTEF.
Si cette phrase n’a rien d’un dérapage, elle n’en demeure pas moins profondément dérangeante et même dangereuse. Elle véhicule une idée qui, depuis plusieurs décennies, nourrit les discours identitaires les plus contestés : les joueurs noirs de l’équipe de France seraient avant tout Africains et seulement ensuite Français. Les activistes proches de l’extrême droite ne s’y sont pas trompés : pendant plusieurs heures, ils ont joué mardi de la formule de Sonko, au motif que « si lui-même le dit … » L’intention est ici radicalement opposée mais le postulat de fond reste le même : ces joueurs ne seraient pas vraiment Français, leur africanité d’origine primerait sur leur nationalité.
C’est le piège symétrique d’un nationalisme identitaire, qu’il émane de certains souverainistes africains ou de la droite nationaliste française, qui instrumentalise ceux qui n’ont pas demandé à être l’enjeu d’une bataille symbolique.
Il y a dans la formule de Sonko quelque chose de philosophiquement incompatible avec le principe républicain français, dans ses fondements mêmes. La République française repose sur une idée radicale et exigeante : elle ne distingue pas ses enfants en fonction de leur origine, de leur couleur de peau ou de leur ascendance. L’article premier de la Constitution de la Vᵉ République est à cet égard explicite : « La France assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race, de religion. » C’est précisément la raison pour laquelle la République ne reconnaît pas les minorités comme catégorie juridique, qu’elle interdit les statistiques ethniques et qu’elle a longtemps résisté, non sans tensions, à toute forme de discrimination positive à l’américaine.
Ce modèle présente des limites, des hypocrisies et des angles morts que personne ne nie, mais il repose sur un pacte : celui d’une citoyenneté qui absorbe et transcende les origines. Quand Ousmane Sonko désigne les joueurs noirs de l’équipe de France comme étant fondamentalement Africains, il nie précisément ce pacte. Il retire symboliquement à ces hommes ce que la République leur accorde pleinement : une appartenance nationale qui ne se négocie pas à la couleur de la peau. En privilégiant une appartenance continentale fantasmée, il rejoint paradoxalement ceux qui refusent à ces hommes une identité française pleine et entière.
Et puis, il y a les faits, ces trajectoires concrètes, qui ne se réduisent pas à des grilles idéologiques. Les Bleus ne sont pas Français par accident administratif ; ils sont le produit d’un système qui les a détectés et formés : Kylian Mbappé a grandi à Bondy, a été repéré comme jeune prodige du ballon rond dès l’âge de 13 ans, a été formé à Monaco puis a brillé au PSG ; Bradley Barcola est originaire de Lyon ; Aurélien Tchouaméni est né à Rouen, a fait ses classes à Bordeaux ; Ousmane Dembélé vient de Vernon, William Saliba de Bondy. L’équipe de France qui dispute cette Coupe du monde est composée de joueurs et citoyens français qui, pour arriver à ce niveau de compétition, ont enchainé des années de travail, d’entraînement, d’échecs et de progression dans le football français. Ils ne sont pas le fruit d’une trajectoire africaine délocalisée en Europe.
Leur génération a grandi avec le souvenir de 1998, la victoire de « la France black, blanc, beur » comme mythe fondateur, avec Zinedine Zidane et Lilian Thuram comme figures tutélaires d’une France plurielle et ambitieuse. Ils ont chanté la Marseillaise avant leur premier match de jeunes, construit leur identité de footballeur dans ce pays. Les réduire à leur ascendance revient, sur un plan personnel, à nier 20 ans de vie, d’attachement et de choix.
La phrase d’Ousmane Sonko n’a rien d’une improvisation. Elle intervient dans un moment politique où l’ancien Premier ministre entend s’inscrire avec force dans le débat sénégalais.
Il y a dans la sortie d’Ousmane Sonko un parfum délibérément populiste, au sens littéral du terme, sans polémique inutile. La formule est binaire, efficace dans sa construction logique – quoi qu’il arrive, c’est l’Afrique qui gagne – elle est de nature à galvaniser une base militante. Elle transforme un match de football en démonstration géopolitique. Elle revêt une dimension évidemment conjoncturelle. Ousmane Sonko n’est plus Premier ministre. Il doit exister. Le président de l’Assemblée nationale sénégalaise entretient désormais un rapport complexe, conflictuel aussi, avec le président Bassirou Diomaye Faye. Cette déclaration, accordée à des médias qu’il a critiqués dans le passé, vise à conforter sa présence dans le débat sénégalais, à réaffirmer qu’il symbolise un chemin que le chef de l’État ne peut pas et ne pourra jamais incarner à sa place.
Reste la question des effets produits par ce discours. Sur le fond, l’Occident a effectivement besoin de travailleurs africains, notamment pour combler des besoins dans des secteurs d’activité sous tension. Dans les années qui viennent, des courbes démographiques profondément asymétriques poseront sous des angles nouveaux les questions de migrations et de brassage de population. Aborder la question de cette manière relève de la responsabilité politique. Réduire en revanche des individus à leurs origines continentales pour en faire les pions d’une démonstration est démagogique.
Le président du PASTEF choisit sciemment de reproduire exactement l’essentialisation qu’il prétend combattre. Il légitime une lecture ethno continentale des individus qui court-circuite la citoyenneté. Il simplifie jusqu’à la caricature des réalités humaines infiniment plus complexes, celles de joueurs français pleinement français sans rien renier de leurs origines et sans hiérarchie imposée. Il offre à l’extrême droite française la plus radicale un argument miroir. Sciemment ou bien involontairement ? Cette question-là demeure entière. Penser qu’il n’en a pas pleinement conscience serait en revanche lui faire injure.
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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