La Coupe d’Afrique des Nations (CAN) qui s’est déroulée brillamment au Maroc, comme l’actuelle Coupe du monde révèlent les comportements des différents pays et de leurs équipes face au sport. Le rapport au sport, et singulièrement au football, traduit une relation particulière entre un peuple et son équipe nationale.
Déjà, en Europe, les équipes nationales ou certains clubs de football envoient souvent une image irrationnelle de ce sport. Qu’on songe aux exploits du Réal Madrid, du PSG ou des clubs anglais. J’avais déjà relevé, en Algérie ce lien très particulier entre le football et la population algérienne. Existent en effet plusieurs dimensions dans ce lien particulier.
D’abord, la fierté nationale, ou même nationaliste, qui s’exprime à travers tel club ou l’équipe nationale algérienne. Le foot devient un vecteur, une sorte de symbole identitaire ou politique dans un pays qui n’a d’autre moyen d’expression démocratique. A travers les matchs de foot, c’est une forme de patriotisme ou plutôt de nationalisme exacerbé qui s’exprime, par les symboles, les chants, les drapeaux, parfois la violence.
Ensuite, la passion du football devient, au-delà du nationalisme et de la fierté nationale, une forme d’exutoire. Les frustrations politiques d’un peuple, en l’espèce le peuple algérien, s’expriment par le moyen de ce que j’appelle des « soupapes » ou des « régulateurs » du mal-être algérien. En Algérie, ces régulateurs du mal être de la société sont : le sport, (particulièrement le football), la religion, le marché noir et l’économie informelle, la violence et enfin…les visas qui figurent, à mes yeux comme des régulateurs de la société. Chacun peut ainsi fuir la triste réalité du pays en se réfugiant, qui dans la religion, qui dans la violence, qui dans le football etc. Ce rôle politique, j’allais dire de défoulement, attribué ainsi au football est assez singulier et je ne suis pas sûr qu’on le retrouve dans d’autres pays.
La dimension politique se retrouve évidemment dans l’espèce d’aura qui entoure les deux mythiques clubs de football que sont la JSK et l’USMA. La JSK (Jeunesse sportive de Kabylie) est certainement le plus grand club algérien fondé durant la période coloniale et dont la renommée s’étend au-delà des frontières de la Kabylie. Quant à son rival, l’USMA (Union sportive de la médina d’Alger), il est le club de la capitale, également soutenu et admiré par des milliers de supporteurs. On retrouve dans les matchs de la coupe d’Algérie la rivalité ou l’opposition entre Kabyles et Arabes. Il faut avoir assisté, comme je l’ai fait plusieurs fois à Alger, à des matchs de football pour prendre conscience de la violence extrême qui règne dans les stades. Je me souviens notamment de la finale de la Coupe d’Algérie, en 2012, match qui opposait justement l’USMA et la JSK. Les supporteurs des deux équipes se battaient, arrachaient les bancs du stade du 5 juillet pour les envoyer sur les partisans de l’équipe adverse. Tout ceci en présence de Bouteflika, de l’armée, du gouvernement et de quelques ambassadeurs comme moi. Violence telle que j’ai dû être exfiltré du stade. J’ai assisté au même spectacle quelques années plus tard, à Blida.
Il faut aussi avoir en tête le fait que la JSK est un emblème politique fort : ce n’est pas pour rien que le journaliste français Christophe Gleizes a été arrêté à Tizi-Ouzou alors même qu’il enquêtait sur le football kabyle, la JSK et notamment la mort mystérieuse du joueur camerounais Albert Ebossé. La JSK, la Kabylie, Ebossé constituent des dossiers sensibles. Ce qui a été officiellement reproché à Gleizes, c’est d’être entré en Algérie sans un visa de journaliste (qu’il n’aurait de toute façon pas obtenu) mais avec un visa touristique. Mais la réalité, c’est qu’il travaillait sur le foot kabyle, qu’il a rencontré des jeunes kabyles, peut-être, accuse le pouvoir algérien, des proches du MAK et enfin enquêté sur les circonstances de la mort de Ebossé. Probablement un peu naïf ou simplement ignorant, Christophe Gleizes est ainsi tombé dans le piège que le système algérien lui a tendu.
J’ai assisté également à l’enthousiasme des foules algéroises au retour de l’équipe d’Algérie victorieuse de la CAN en 2010, après un match contre l’Egypte. Ce n’était pas seulement une victoire sportive, mais avant tout, une victoire politique et présentée comme telle. Battre l’Egypte de Moubarak, exprimer la fierté nationaliste de l’Algérie alors que les deux pays étaient opposés sur l’avenir de la Libye. Il fallait voir la foule qui occupait tous les espaces libres entre El Harrach et l’aéroport de Dar el Beida. J’allais justement, ce soir-là accueillir un ministre français à l’aéroport, j’ai mis trois heures pour aller de Hydra à l’aéroport !
On a bien sûr retrouvé la même violence lors de la CAN organisée au Maroc : les supporteurs algériens ne pouvaient à la fois admirer l’accueil marocain, se réjouir de la parfaite organisation de la CAN et en même temps accepter leur défaite face au Nigéria. C’était trop demander. Alors ils préfèrent hurler et critiquer le coup monté par Rabat et le nationalisme marocain. Bref, c’est une fois encore de l’irrationnel. Et que dire de l’attitude des supporteurs algériens en France ? A chaque match, y compris ceux qui ne concernent pas la France, c’est le même spectacle de violence, de déferlement de foules dans les rues et de voitures brulées… Décidément football et Algérie ne vont pas ensemble.
On peut se demander, en conclusion, pourquoi les grands sportifs, footballeurs algériens, je pense à Zidane ou à Ryad Mahrez, deux icônes du foot, n’interviennent pas dans ces débats. Ils seraient écoutés en raison de leur charisme et de leur notoriété. Ce devrait être leur rôle de « calmer le jeu » et de ramener à la raison des supporteurs irrationnels.
Xavier Driencourt
Ancien ambassadeur en Algérie, à deux reprises, Xavier Driencourt a également été ambassadeur de France en Malaisie, conseiller au cabinet d'Alain Juppé et directeur général de l'administration au Quai d'Orsay, enfin chef de l'inspection générale des affaires étrangères.
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