Beaucoup de poussière a été poussée sous le tapis (persan). Et une déroute actée, semble-t-il, pour l’Amérique.

C’est l’impression que donne l’accord-cadre (Memorandum of Understanding – MOU) entre Téhéran et Washington, signé à distance mercredi soir par Donald Trump et son homologue nominal en Iran, Massoud Pezechkian.

Certes, un certain soulagement est légitime. Le détroit d’Ormuz, dont la fermeture menaçait le monde d’une crise économique majeure – pénurie de pétrole faisant flamber le baril jusqu’à 150 dollars cet été, ainsi que d’engrais entraînant une famine en Afrique –, est en train de rouvrir. Donald Trump a d’ailleurs reconnu, mercredi soir, avec une candeur déconcertante, qu’il n’avait pas d’autre choix que de signer le MOU pour obtenir cette réouverture, car sinon le monde aurait manqué de pétrole dans un mois… Comme l’aveu d’une défaite majeure.

Mais sur le fond, rien n’est réglé. La Maison-Blanche a accordé à Téhéran la plupart de ses exigences immédiates en échange de simples promesses. Le texte du MOU, divulgué mercredi soir, précise : fin immédiate des opérations militaires, y compris celles d’Israël contre le Hezbollah (Jérusalem peut objecter) ; retrait militaire total des États-Unis de la région un mois après un accord définitif ; levée immédiate des sanctions américaines sur les exportations iraniennes de pétrole et les services bancaires, de transport et d’assurance associés, ainsi qu’un dégel progressif des actifs de Téhéran (de quoi engranger très rapidement près de 7 milliards de dollars de pétrole iranien bloqué dans le Golfe) ; surtout, puisque c’était le sujet de la guerre, maintien du programme nucléaire iranien à son niveau actuel, donc nul démantèlement.

Certes, seul point positif de l’accord pour Washington et ses alliés, le MOU prévoit que le stock iranien de 440 kg d’uranium enrichi à un niveau quasi militaire (60 % d’isotope 235) abrité dans les tunnels du site d’Ispahan soit dilué en Iran même, sous supervision de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Principe salutaire. Mais on ignore sur quel calendrier et surtout à quel taux ; 5 % ou 25 % ? Sachant que, selon les lois de la physique, toute dilution est réversible, laissant donc la perspective d’un retour en arrière en activant un jour discrètement une cascade de centrifugeuses…

Ces « détails » sont renvoyés à des calendes grecques, ou plutôt perses ; des discussions dans un délai de deux mois, reconductible. Or des négociations sur ce sujet durent, par phases, depuis… 2013. Il y a donc de quoi être sceptique, d’autant que la Maison-Blanche a étrangement abandonné son principal levier économique en levant immédiatement les sanctions sur le pétrole. Et les actifs iraniens dégelés se dépêcheront de s’abriter dans un pays non occidental. Ne resterait comme moyen de pression qu’une menace de reprise des raids, peu crédible au vu de la manière dont la Maison-Blanche montre clairement qu’elle en a soupé de cette guerre.

Le régime des mollahs va aussi bénéficier d’un fonds de reconstruction – en clair, de dommages de guerre – de 300 milliards de dollars. Le vice-président américain JD Vance affirme que ces fonds – d’un montant deux cent fois supérieur à ce qu’avait réglé Obama jadis à l’Iran et qui avait suscité les sarcasmes d’un certain Donald Trump – seraient fournis par… les monarchies du Golfe. Ces dernières auront donc payé durant des années pour une protection américaine qui s’est révélée inopérante pendant la guerre, et devront en plus régler la facture.

Enfin, le MOU n’aborde pas la question de la production des missiles balistiques, élément clé de chantage du régime des mollahs, Trump affirmant même qu’après tout Téhéran a le droit d’avoir des missiles balistiques « comme tout le monde ». Rien non plus sur les « proxys », Houthis, milices chiites en Irak, Hezbollah, relais établis de déstabilisation.

En plus d’une promesse iranienne orale (donc facilement révocable) de ne jamais se doter de l’arme nucléaire – déjà formulée dans une fatwa de… 2003 –, le seul élément positif dont peut se targuer la Maison-Blanche à ce stade est la réouverture du détroit d’Ormuz… qui était parfaitement fluide avant la guerre. Tout ça pour ça ?

Et encore : Washington insiste sur le fait qu’aucun péage ne sera toléré, alors que Téhéran affirme qu’une « nouvelle situation » a été créée à Ormuz et que le détroit rouvrira sous son contrôle, avec paiement à partir de juillet-août par les tankers de « frais de service » – autrement dit une extorsion. À croire qu’ils n’ont pas paraphé le même texte ! Un péage constituerait une violation flagrante du droit international coutumier qui garantit le passage « sûr et gratuit » dans les détroits, une très dangereuse boîte de Pandore.

Autre raison d’être circonspect sur cet accord de paix plein de zones d’ombres : comme souvent, signer est bien plus facile qu’appliquer. Sanam Vakil, du think tank Chatham House, souligne que cette pause « ni guerre ni paix » est fragile et qu’un accord durable sera « plutôt difficile » à obtenir. Si un accord était signé dans deux ou trois mois, croire que le régime des mollahs et les Pasdarans l’appliqueront scrupuleusement et de bonne foi reviendrait, selon un analyste émirati, à « confier une mission de babysitting à un crocodile ».

Au final, le fameux « art of the deal » de Donald Trump a de quoi laisser perplexe, euphémisme. Alors que le régime des mollahs a été décapité, sa flotte coulée, sa défense antiaérienne ridiculisée, la moitié de son artillerie perdue, et qu’il n’a infligé que des pertes insignifiantes à l’armée américaine – neuf morts, un avion et un hélicoptère abattus –, le voilà qui obtient des avantages sonnants et trébuchants immédiats en échange de simples engagements aux contours flous. Cela illustre un adage prêté à Donald Trump en 2020 : « Les Iraniens ne gagnent jamais une guerre, mais l’emportent toujours à la table des négociations. »

Ce deal fait en tout cas de nombreux dupes parmi les alliés de Washington : Israël, où le sentiment de trahison est palpable sur tout l’échiquier politique ; les Européens, tenus à l’écart ; les monarchies du Golfe ; et le peuple iranien, encouragé par Donald Trump (« help is on the way ») à se soulever pour rien. Les « cocus » vont tirer les leçons : réarrangement des alliances, routes alternatives à Ormuz, réarmement massif face aux drones et missiles, etc. De quoi pondérer à terme le gain géopolitique pour Téhéran.

Tout cela, qui compromet le statut géopolitique des États-Unis, est l’étrange fruit d’une évaluation naïve de la résilience de l’ennemi et des talons d’Achille de l’Amérique & consorts : la défense antimissile et anti-drones dans le Golfe, et l’incapacité à rouvrir Ormuz par la force, alors que cela figure dans tous les jeux de guerre occidentaux depuis un demi-siècle. Rappel : au début de la guerre, aucun porte-avions américain ne se trouvait dans la région, une première depuis vingt ans.

Résultat paradoxal : sauf coup de théâtre, les États-Unis viennent peut-être de s’infliger en cent jours une défaite géopolitique pire que le Vietnam. Les Viêt-Cong n’avaient pas découvert qu’ils pouvaient faire chanter le monde entier en fermant un détroit stratégique. Une arme plus efficace qu’une bombe atomique, car activable sans subir de représailles foudroyantes.

Les sénateurs américains ne cachent pas leur frustration de ne recevoir aucune explication convaincante et de devoir se contenter, comme d’habitude, des proclamations triomphales du président à base de « robustes garanties » à prendre pour argent comptant. Donald Trump a évoqué, en marge du G7 à Évian, la possibilité de présenter le MOU au Congrès, qui devrait voter pour valider la fin d’une guerre sur le déclenchement de laquelle il n’a pas été consulté. Les commentaires sarcastiques vont bon train aux États-Unis, rappelant notamment le tweet rageur de Donald Trump au début de la guerre : « Seule issue : une capitulation sans conditions ! » ; il n’avait pas précisé qu’il parlait de son propre pays.

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