En lisant Claude-Henri de Saint-Simon au XIXe siècle, on croise une obsession surprenante et fascinante : celle de remplacer le gouvernement des hommes par « l’administration des choses ». Pour ce pionnier du socialisme technocratique, profondément marqué par le chaos de l’après-Révolution française, la politique traditionnelle restait l’affaire de bavards, de juristes et d’oisifs. Une perte de temps dangereuse et quasi décadente . Son rêve était ailleurs : une société gérée à l’image d’une grande usine, où les décisions ne naîtraient plus des compromis partisans mais de la pure rationalité scientifique, dictée par ceux qui font : les ingénieurs, les savants, les industriels, les producteurs.

Deux siècles plus tard, impossible de ne pas voir dans l’essor de l’intelligence artificielle la réalisation quasi littérale de cette utopie. Quand un algorithme gère les flux de transport d’une métropole, anticipe les pannes d’un réseau électrique ou arbitre l’attribution de budgets publics en temps réel, nous sommes dorénavant en plein saint-simonisme appliqué. La donnée remplace le décret, le calcul supplante le débat.

Pourtant, cette lune de miel entre philosophie industrielle et tech contemporaine cache des pièges majeurs. En confrontant le projet d’origine aux réalités de la gouvernance algorithmique, de la mutation des élites et du nouveau catéchisme moral de la Silicon Valley, on s’aperçoit que l’IA réalise le projet saint-simonien autant qu’elle le trahit.

La politique sous le masque du calcul

Le cœur de l’utopie saint-simonienne repose sur l’illusion de la neutralité technique. Pour Saint-Simon, l’administration des choses devait être transparente. Une vérité scientifique s’impose d’elle-même par l’évidence ; elle n’a pas besoin de lois coercitives ni de force publique pour être acceptée par la population. C’est précisément sur ce postulat que l’IA dérape aujourd’hui. Les modèles d’apprentissage profond actuels (deep learning) fonctionnent comme des boîtes noires, opaques pour le citoyen et parfois indéchiffrables pour leurs propres concepteurs. On passe d’une autorité rationnelle et partagée à une autorité mathématique subie et presque subliminale.

Surtout, un algorithme n’est jamais neutre. Il ne crée pas de la rationalité pure à partir de rien ; il sédimente le passé. Entraînée sur des données historiques, l’IA reproduit et fige les choix politiques, les inégalités et les préjugés économiques préexistants. Automatiser une décision publique, qu’il s’agisse d’octroyer un crédit, de trier des candidats à l’université ou d’orienter des patrouilles de police, sous couvert d’optimisation mathématique, ce n’est pas supprimer la politique. C’est la « planquer » sous le tapis de l’ingénierie. L’administration des choses devient alors un gouvernement des hommes d’autant plus indiscutable qu’il se drape dans la rigueur froide et prétendument objective des chiffres.

Les nouveaux maîtres des forges

Il y a ensuite la question de la légitimité du pouvoir. Dans sa célèbre parabole, Saint-Simon imaginait la France subitement privée de ses cinquante meilleurs savants, ingénieurs, banquiers et artisans : le pays s’effondrait immédiatement, devenant un corps sans âme. S’il perdait ses ministres, ses courtisans et sa noblesse, en revanche, le préjudice n’était que sentimental, sans impact sur la richesse nationale. Il théorisait ainsi le pouvoir légitime des « abeilles » (les producteurs) contre les « frelons » (les oisifs).

De nos jours, les abeilles de Saint-Simon ont changé de visage. Ce sont les codeurs, les data scientists, les chercheurs en réseaux de neurones et les patrons des grands hubs technologiques. Ils détiennent l’infrastructure cognitive et productive de notre époque. Le pouvoir est bel et bien revenu aux producteurs de technologie, indispensables au fonctionnement quotidien des États et des marchés.

Mais l’utopie s’arrête là. Saint-Simon pensait la classe industrielle comme un bloc solidaire, uni par l’intérêt de la production et du progrès. L’IA, elle, opère une polarisation féroce. D’un côté, une infime minorité de technocrates et de fonds de capital-risque capte la valeur et décide des orientations algorithmiques du monde. De l’autre, une masse de travailleurs, y compris hautement qualifiés, voit ses compétences standardisées, surveillées et dictées par la machine. On n’est plus dans l’émancipation par l’industrie, mais dans une forme inédite d’aliénation où le producteur est subordonné au système technique qu’il a lui-même alimenté.

Le catéchisme du silicium

Reste la question du ciment social. À la fin de sa vie, conscient qu’une société ne tient pas debout uniquement par l’efficacité économique et la froide gestion des flux, Saint-Simon publie Le Nouveau Christianisme (1825). Il y propose une religion séculière, débarrassée des dogmes théologiques, dont l’unique impératif moral est l’amélioration la plus rapide possible du sort de la classe la plus pauvre. L’industrie et la science y reçoivent une mission sacrée : devenir les outils de la fraternité humaine.

Ce messianisme technologique est exactement celui qui sature l’espace médiatique contemporain. Les chartes sur l’« IA éthique », les grands sommets internationaux sur l’« IA pour le bien commun » (AI for Good) et les déclarations prophétiques des dirigeants de la Silicon Valley fonctionnent comme le nouveau catéchisme de notre siècle. La promesse est rigoureusement la même : la technologie, pourvu qu’elle soit bien orientée, va éradiquer les maladies, régler la crise climatique par l’optimisation des ressources et réparer les failles de la justice humaine.

Sauf qu’au XIXe siècle, cette morale exigeait une refonte radicale des structures de propriété et de l’organisation politique. Aujourd’hui, l’éthique de l’IA sert trop souvent de pare-feu rhétorique, un tech-washing opportun, pour de gigantesques monopoles privés. En braquant les projecteurs sur des principes abstraits de bienveillance ou de responsabilité, on évite soigneusement de poser les questions qui fâchent : la propriété exclusive des infrastructures de calcul, l’impact écologique désastreux des data centers, ou l’exploitation invisible des travailleurs du clic qui, dans les pays en développement, passent leurs journées à étiqueter les données pour des salaires de misère.

Vers un saint-simonisme démocratique

Confronter Saint-Simon à l’intelligence artificielle oblige à sortir de la fascination technique pour regarder les structures de pouvoir. L’optimisation algorithmique est une mécanique d’une efficacité redoutable, mais elle ne remplace pas le choix démocratique. Le calcul peut dire comment optimiser un système selon un critère donné ; il ne dit pas si ce critère est juste.

Si l’on veut que la technologie reste un outil d’administration des choses au service du progrès social, et non un instrument d’asservissement des individus, il devient urgent de réencastrer la machine dans le droit et la délibération citoyenne. L’erreur de Saint-Simon fut de croire que la technique abolirait les rapports de force. L’IA nous prouve chaque jour qu’elle ne fait que les automatiser.

Xavier Idier , Ex haut-fonctionnaire , dirigeant d’entreprises.

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