Les parlementaires viennent d’adopter la proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. L’objectif de protection des enfants est en apparence louable ; il est en réalité trompeur, reposant par ailleurs sur une évaluation discutable, voire inadaptée de la situation. En Australie, où la mesure est en vigueur depuis son adoption en décembre 2025, cette dernière n’a nullement atteint son but affiché : les enfants à plus de 85 % contournent l’interdiction, notamment entre autres par l’utilisation du VPN. Que la France, patrie de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen pour laquelle la liberté d’expression et de communication est “ l’un des droits les plus précieux “, soit le premier pays en Europe à prendre cette initiative aussi malencontreuse que préoccupante interroge.

Elle interroge d’abord parce que par-delà son inefficacité avérée et le peu de cas qu’elle fait de la protection de l’identité numérique, elle ne peut que renforcer la suspicion légitime sur des pratiques qui sous couvert de régulation témoignent d’une volonté de cadenasser le débat public, d’en restreindre la pluralité, d’en bannir les offres alternatives, d’en censurer les oppositions. Dès que l’État interfère de trop près avec l’espace public, c’est à un nerf sensible de l’architecture démocratique qu’il touche au risque d’en étouffer la respiration. Depuis 2017 et son accession à l’Élysée, Emmanuel Macron n’aura eu de cesse de vouloir domestiquer les réseaux, les accusant de nombreux maux dont ils sont bien plus pour certains d’entre eux le symptôme que le facteur exclusivement générateur. Des rumeurs infondées, des fausses nouvelles aux manipulations de l’information, des scandales pédophiles aux conduites addictives, de l’effondrement de l’autorité à celui de l’éducation, toutes ces pathologies n’ont hélas pas attendu l’avènement des plateformes pour miner la société et toutes ne sauraient se réduire au foisonnement numérique qui y participe certes mais n’en constitue pas la cause unique, ni essentielle. Les dispositifs numériques ossifient les problèmes, c’est un fait ; mais ils ne les créent pas nécessairement : la désinformation opère partout, parfois via les pouvoirs publics au demeurant et depuis longtemps, la crise de l’autorité a commencé voici plusieurs décennies, bien avant l’apparition de TikTok et autres réseaux, la dégradation du niveau scolaire tout autant, et si ces innovations ne sont pas sans poser de lourdes questions en matière de comportements et de santé publique, ce sont d’abord par l’éducation et l’autorité parentale qu’elles exigent prioritairement d’être traitées, bien plus que par des injonctions coercitives qui portent en germe d’autres dérives tout aussi inquiétantes.

Car sous couvert de protection de nos enfants, l’État macroniste en fin de règne ne renonce pas à décliner un agenda dont les intentions sont à peine dissimulées. Un récent rapport sénatorial consacré aux “ zones grises de l’information “ et porté de manière tripartite par les socialistes, les centristes ainsi que les LR en a offert une énième illustration en proposant un encadrement resserré de la production des contenus, une forme de certification étatique des processus d’information, et appelant à une lutte contre les “ ingérences intérieures “, notion aussi volontairement floue que quasi inquisitoriale dont la pente conduirait mécaniquement à dénoncer toute pensée critique et alternative qui ne partagerait pas les prérequis dominants des partis dits de gouvernement. C’est en conséquence bien à un risque d’orwellisation de l’espace public qu’ajoutées les unes aux autres ces dispositions menacent de conduire. La loi prohibant les réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans contribue à un engrenage pernicieux ouvrant ainsi la voie à la mise en œuvre d’une ingénierie de surveillance généralisée des paroles publiques et de potentielles censures de celles qui contrediraient de trop la doxa d’un système de pouvoir quel qu’il soit. L’histoire des médias nous enseigne que confrontée au surgissement de toute nouvelle technique médiatique, c’est une tentation fréquente des autorités publiques de vouloir en restreindre les effets démocratiques. Les privilèges royaux au XVIIᵉ et au XVIIIᵉ siècle n’eurent d’autre objectif que d’établir des mécanismes de censure a priori au moment où, imprimerie oblige, la presse et le livre entamaient leur développement et leur diffusion à une échelle élargie. Toute proportion gardée, au moment où par ailleurs la défiance dans les classes dirigeantes ne cesse de s’accroître, le spectre d’un magistère de la vérité officielle réapparaît, au détriment de la libre discussion et du libre arbitre des sociétés. Le libéralisme politique, fondement de nos régimes, apparaît bien plus aujourd’hui menacé de l’intérieur par ceux s’en réclamant souvent abusivement que par les prétendus “ populismes “ dont l’expression n’est pas tant l’appel à des formes autoritaires de pouvoir qu’un retour à un registre démocratique de l’exercice politique. Or l’obsession du contrôle des réseaux sociaux a ceci de signifiant qu’elle témoigne d’une perte du sens démocratique d’un État qui devrait en garantir le bon fonctionnement et, accessoirement, mutatis mutandis, ne pas se substituer, sauf exceptions individuelles, aux parents pour procéder à l’éducation de leurs enfants. Au-delà de ces principes, c’est dans une toute autre société que nous entrerions…


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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