Le 9 juillet 2026, trois sénateurs de sensibilités différentes — Laurent Lafon (Union centriste), président de la commission de la Culture, de l’Éducation et de la Communication, Agnès Evren (Les Républicains) et Sylvie Robert (Parti socialiste) — présentent, au terme de six mois d’auditions, un rapport d’information n° 875 consacré aux « zones grises de l’information dans l’espace numérique ». Cent soixante pages, cinquante-six recommandations adoptées à l’unanimité. Le texte ambitionne de mettre la régulation de l’information à niveau avec les bouleversements introduits par les plateformes numériques, les créateurs de contenus et l’intelligence artificielle, à l’approche des échéances électorales de 2027. Les trois rapporteurs annoncent le dépôt, à la rentrée parlementaire, d’une proposition de loi destinée à traduire ces recommandations dans le droit, au premier rang desquelles la création d’un Observatoire indépendant de la désinformation, chargé de signaler à l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) et à la Commission nationale de contrôle de la campagne électorale présidentielle les situations jugées les plus graves.

Le rapport y forge, au passage, une catégorie promise à une carrière plus longue que lui : l’« ingérence intérieure ». Les sénateurs ne se contentent pas d’inventer un nouveau mot. Sans doute malgré eux, il révèle une crise plus profonde des catégories stratégiques héritées du XXe siècle. Pourquoi parle-t-on aujourd’hui d’ingérence intérieure, là où les générations précédentes parlaient de propagande, de guerre psychologique ou de désinformation ? Cette question prolonge un chantier engagé ailleurs autour d’une géopolitique culturelle. Elle interroge une désynchronisation croissante entre les frontières politiques et les frontières informationnelles — désynchronisation dont l’histoire longue permet seule de mesurer la profondeur.

La géographie classique de l’information : l’État, la nation et les récits

Avant la nation, l’information est d’abord une affaire de souverains. Cette maîtrise princière ne naît pas avec l’imprimé périodique : les gazetiers manuscrits, ces « nouvellistes » qui vendaient sous le manteau des feuilles d’information dans l’Italie et la France du XVIe siècle, existaient déjà au service des banquiers et des princes ayant besoin d’en connaître avant les autres. Lorsque Théophraste Renaudot fonde La Gazette en 1631, sous le patronage direct de Richelieu, il ne s’agit pas de servir une opinion publique qui n’existe pas encore, mais de mettre l’information au service de la diplomatie française et d’une raison d’État naissante. Le cardinal y rédige lui-même, anonymement évidemment, certains articles destinés à contrer les libelles hostiles diffusés depuis Madrid ou Vienne. Ce que Richelieu ajoute au dispositif des nouvellistes, c’est l’idée que l’information peut être fabriquée autant que collectée, qu’elle est un instrument de puissance au même titre que les armées, les finances ou les alliances matrimoniales. Elle circule par les correspondances d’ambassadeurs, se négocie dans les cabinets noirs qui interceptent et décachettent le courrier diplomatique, se déforme au gré des intérêts de chaque cour. La République des Lettres qui se constitue alors entre Paris, Rome, Madrid et Vienne participe d’une première mondialisation de l’information — restreinte aux élites lettrées et princières, mais réelle dans ses effets sur la conduite des affaires européennes. Bien avant que la nation ne s’en empare, l’information est donc un capital diplomatique que l’on protège, que l’on fabrique, que l’on échange, mais aucunement un bien commun destiné à une opinion qui n’existe pas.

La Révolution française change d’échelle : l’information cesse d’être une affaire de cabinet pour devenir un instrument de cohésion nationale. La presse révolutionnaire, portée par des dizaines de titres qui naissent et meurent au rythme des factions, fait de l’opinion un objet politique que l’on cherche désormais à mobiliser plutôt qu’à simplement informer. Fouché, ministre de la Police, complète bientôt ce dispositif par une censure méthodique de la presse parisienne, incarnant la première politique d’État systématique de contrôle de l’opinion. Napoléon en tire les conséquences les plus abouties avec ses Bulletins, de l’Armée d’Italie d’abord, de la Grande Armée ensuite, où le récit du champ de bataille est rédigé avant même que l’issue n’en soit connue, et où les revers — la retraite de Russie n’en offre que l’exemple le plus célèbre — sont systématiquement euphémisés à l’intention de l’arrière. Le XIXe siècle prolonge ce mouvement à une tout autre échelle. La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse libère un espace public que l’affaire Dreyfus, quinze ans plus tard, démontre capable de fracturer la nation autant que de la rassembler. L’information est ainsi devenue, en l’espace d’un siècle, un outil de cohésion nationale — à condition toutefois que l’État en conserve la maîtrise, l’affaire Dreyfus démontrant à l’inverse sa capacité à fracturer la nation dès qu’elle échappe à quiconque prétend la contrôler.

La Première Guerre mondiale généralise ce que le siècle précédent avait esquissé. L’Alsacien Hansi met sa caricature au service d’une propagande antigermanique assumée. La photographie, censurée et recomposée, façonne une mémoire visuelle du front distincte de sa réalité. L’affiche des emprunts de la Défense nationale mobilise l’épargne autant que les représentations. L’entre-deux-guerres ajoute la radio et le cinéma à cet arsenal. La Seconde Guerre mondiale radicalise encore ce dispositif : Vichy impose le monopole d’État sur une radio dont le ton contraste avec celui de Radio Londres, où le fameux « Les Français parlent aux Français » installe, depuis l’extérieur du territoire national, un contre-récit destiné à une population occupée — préfiguration exacte de ce que la Guerre froide généralisera à l’échelle du globe. Face à cette propagande d’État — celle du Reich —, le cinéma de Leni Riefenstahl érige l’image en instrument de puissance à part entière. L’action psychologique, théorisée dès cette période, devient une discipline militaire à part entière — enseignée, budgétée, dotée de ses propres services, du 5e bureau français en Algérie aux sections de guerre psychologique américaines. D’une guerre à l’autre, les techniques se sont ainsi succédé — caricature, photographie, affiche, radio, cinéma — sans que la finalité ne varie jamais : agir sur les représentations que les populations, alliées, ennemies ou neutres, se font du conflit.

La fin du monde territorial

La Guerre froide porte à son sommet la coïncidence entre territoire politique et territoire médiatique pour mobiliser les masses. Les fréquences hertziennes se répartissent, se brouillent, se négocient dans des conférences internationales où chaque bloc défend son accès au spectre ; l’Union soviétique consacre des moyens considérables au brouillage de Radio Free Europe, de Radio Liberty et de la BBC, tandis que les télévisions nationales relèvent, de part et d’autre du rideau de fer, d’un service public au sens le plus strict du terme. Radio Free Europe et Radio Liberty, financées par la CIA jusqu’à ce que leur origine soit révélée en 1971, répondent à Radio Moscou dans une guerre psychologique permanente. Les débuts de la télévision par satellite, à partir des années 1960 avec Telstar puis Intelsat, introduisent une première fissure dans cet édifice sans encore le faire céder : diffuser au-delà des frontières devient techniquement possible avant de devenir politiquement acceptable. Les accords d’Helsinki de 1975, dans leur « corbeille III » consacrée à la libre circulation de l’information, en font eux-mêmes un objet de négociation diplomatique à part entière, au point que, durant ces décennies, territoire politique et territoire médiatique en viennent presque à se confondre.

La chute du Mur inaugure une illusion durable : celle de la fin de la propagande. CNN, dont la couverture en direct de la guerre du Golfe impose au monde entier les mêmes images au même instant, semble incarner un espace informationnel enfin unifié. Le soft power théorisé par Joseph Nye dans Bound to Lead (1990) annonce un monde où l’influence se substituerait à la contrainte (hard power), où la mondialisation dissoudrait les blocs sans reconstituer de nouvelles frontières informationnelles. Francis Fukuyama peut alors écrire La fin de l’Histoire sans provoquer l’incrédulité qu’elle suscitera plus tard. L’irruption d’Al-Jazeera en 1996, chaîne qatarie qui impose un regard non occidental sur les crises du Moyen-Orient jusque dans les foyers américains après 2001, annonce déjà que cette mondialisation heureuse ne profitera pas qu’à l’Occident. Le 11 septembre 2001 referme la parenthèse stratégique occidentale plus vite qu’on ne l’avait ouverte — jusqu’au fiasco, en 2002, de l’Office of Strategic Influence du Pentagone, dissous quelques semaines après sa création pour avoir voulu, précisément, renouer avec une propagande d’État que l’on croyait révolue — sans que l’on revienne pour autant à la géographie bipolaire de la Guerre froide. On croit alors sortir tout à fait de la géopolitique classique de l’information, quand on ne fait, en réalité, que changer à moitié de monde.

Satellite, câble, internet, réseaux sociaux, chaque strate technique ajoute une couche à un phénomène dont le point de départ est plus ancien qu’il n’y paraît — celui des migrants qui, hier comme aujourd’hui, s’intègrent ou se désintègrent selon qu’ils fréquentent la télévision de leur pays d’accueil ou celle de leur pays d’origine.

Dès 1920, le régime naissant de Mussolini organise à l’étranger les Fasci italiani all’estero, chargés d’encadrer une émigration que Rome entend maintenir dans l’orbite de la mère-patrie plutôt que de la laisser se fondre dans les sociétés d’accueil. La France en offre l’exemple le mieux documenté : dans le bassin sidérurgique lorrain, dans les vallées de l’Orne, de la Fentsch et de la Chiers, les fascistes italiens affrontent, tout au long des années 1920 et 1930, une émigration antifasciste organisée autour de la Ligue italienne des droits de l’homme et du journal Giustizia e Libertà — l’une et l’autre mouvance irriguées par une presse de langue italienne qui circule jusque dans l’émigration. Le Grand-Duché de Luxembourg, où la population italienne — attirée depuis la fin du XIXe siècle par le bassin minier et les hauts fourneaux — passe de 6 170 personnes en 1922 à plus de 14 000 au tournant des années 1930, connaît la même ligne de fracture : à Esch-sur-Alzette ou dans le quartier Italie de Dudelange, les mêmes réseaux consulaires, la même presse et bientôt les mêmes ondes courtes de la radio d’État italienne, l’EIAR, s’efforcent de maintenir la communauté immigrée dans l’espace informationnel de la péninsule plutôt que dans celui du pays qui l’accueille. La violence des confrontations physiques entre les deux parties étonne jusqu’à la presse desdits pays, qui ne se limite pas à compter les morts. Le conflit entre les deux Italies ne se rejoue donc pas seulement en Italie : il se rejoue dans chaque bassin industriel où s’installe une colonie italienne, par le seul truchement d’une presse et d’une radio qui maintiennent la diaspora à distance du pays d’accueil.

Ce que la fin des années 1980 change n’est donc pas la nature du phénomène, mais son échelle et son intensité. La télédistribution par câble, puis les bouquets satellitaires, permettent à chaque diaspora de recevoir directement les chaînes de son pays d’origine — sans plus dépendre d’une presse imprimée ou d’ondes courtes aléatoires. Internet, puis les réseaux sociaux, achèvent ce mouvement en rendant la migration physique elle-même presque accessoire. On peut désormais vivre pleinement dans l’espace informationnel d’un pays sans y résider, et résider dans un pays sans jamais entrer dans son espace informationnel — au risque, pour l’immigré comme pour la société qui l’accueille, d’une intégration qui n’a plus lieu d’être, ou d’une désintégration silencieuse que nulle politique migratoire ne mesure. Ce même mouvement, on va le voir, ne joue pas seulement sur le mode de la nostalgie ou de l’enfermement communautaire : il fournit aussi aux diasporas les moyens d’une action politique autonome, à l’égard tantôt de leur pays d’origine, tantôt de leur pays d’accueil.

Penser l’ingérence dans un monde sans frontières informationnelles

Ces cas italiens ne sont qu’une variante d’un phénomène plus général : les diasporas ont toujours été un enjeu, tant pour leurs États d’origine, qui les mobilisent dans les périodes tendues ou aux échéances décisives (la Turquie aujourd’hui vis-à-vis de sa diaspora européenne, l’Ukraine depuis 2022), que pour elles-mêmes, lorsqu’elles conduisent leur propre politique à l’égard de l’État qui les reçoit.

L’exemple grec l’illustre dès 1814 lorsqu’à Odessa, trois marchands de la diaspora — Nikolaos Skoufas, Emmanuil Xanthos, Athanasios Tsakalos — fondent la Filiki Etaireia, une société secrète qui organise pendant sept ans le financement et la préparation du soulèvement du printemps 1821, avant de mobiliser le philhellénisme européen pour faire basculer Londres et Paris en faveur de la cause grecque. La Grande Émigration polonaise, après l’échec de l’insurrection de novembre 1830, offre une autre variante. Le prince Adam Jerzy Czartoryski, installé à Paris, y mène dès 1831 une diplomatie parallèle qui devient, à partir de l’acquisition de l’Hôtel Lambert en 1843 et jusqu’à sa mort en 1861, un quasi-gouvernement en exil cherchant l’appui français et britannique contre les puissances partageantes.

Un siècle et demi plus tard, le cas d’Ahmad Chalabi en est l’avatar le plus trouble. Exilé irakien, il fonde en 1992 à Vienne le Congrès national irakien et tisse, tout au long des années 1990, des liens étroits avec les cercles néoconservateurs américains — sans jamais occuper de poste officiel, mais en obtenant, via l’Iraq Liberation Act d’octobre 1998, que le changement de régime à Bagdad devienne une politique officielle des États-Unis. Invité d’honneur au discours sur l’état de l’Union en janvier 2004, il voit son financement par le Pentagone coupé le 17 mai suivant, puis son domicile perquisitionné le 20, sur fond de soupçons de transmission de renseignements classifiés à l’Iran — après que son propre renseignement sur l’Irak, largement repris par Washington, se fut révélé fabriqué ou grossièrement exagéré.

Ces différents cas permettent de comprendre que toute diaspora n’est pas seulement relayée par un acteur extérieur : elle agit pour son propre compte au sein même de l’appareil politique de l’État d’accueil — la Filiki Etaireia et l’Hôtel Lambert construisant un soutien européen à une cause nationale, Chalabi construisant un soutien américain à sa propre restauration au pouvoir. La frontière entre ingérence subie par une diaspora et ingérence conduite par elle est donc ancienne — bien antérieure à celle que les sénateurs croient découvrir aujourd’hui à l’intérieur des frontières nationales.

Le vocabulaire des militaires, assez peu interrogé par les sciences de l’information et la communication dans leurs finalités exactes, existe depuis longtemps. « Information Warfare », « guerre hybride », « guerre cognitive », « désinformation », « ingérence » : chaque génération recompose son lexique sans toujours innover sur le fond. Le mot même de « désinformation » vient du russe dezinformatsiya, désignant dès les années 1950 un département spécialisé du KGB avant d’entrer dans le vocabulaire occidental à la faveur des mesures actives (active measures) soviétiques que la CIA documente à partir des années 1980. La « guerre hybride » en offre un exemple plus récent — esquissée dès 2005 par James Mattis et Frank Hoffman, théorisée par ce dernier dans une monographie de 2007, reprise au sein de l’OTAN lorsque le général Mattis devient commandant suprême allié pour la transformation entre 2007 et 2009, puis réactivée dans le débat public après l’annexion de la Crimée en 2014 — sans avoir substantiellement changé de contenu entre ces deux dates, d’autant que cette hybridité a toujours existée en fonction des avancées technologiques de la sphère informative. L’OTAN formalise à son tour la « guerre cognitive » à partir de 2020, autour de travaux menés par son Innovation Hub de Bordeaux — dernier avatar en date d’une même difficulté à distinguer ce qui relève d’un concept opérationnel réellement nouveau de ce qui n’est qu’un habillage terminologique.

En France, le mot « ingérence » s’impose à partir de 2017, lorsque les soupçons de manipulation russe de l’élection présidentielle poussent l’exécutif à se doter d’un service dédié : Viginum, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, créé par le décret du 13 juillet 2021 et opérationnel dès l’automne suivant. Le mot « ingérence intérieure » du rapport Lafon-Evren-Robert n’est donc pas une création ex nihilo : il emprunte directement le lexique forgé pour Viginum, en le retournant contre des acteurs qui ne sont plus étrangers — preuve, s’il en fallait une de plus, que la doctrine suit difficilement l’accélération technique, et que le vocabulaire de l’ingérence, en particulier, ne cesse ainsi de se retourner sur lui-même.

Retour, donc, au Sénat. Le terme choisi n’est pas neutre : « ingérence » suppose étymologiquement une intrusion extérieure dans un espace souverain. Lui accoler une dimension intérieure relève presque de l’oxymore. C’est pourtant précisément ce glissement que le rapport opère, sans le nommer explicitement : il vise, selon ses propres termes, le financement opaque de certains réseaux de think tanks ou de groupes d’activistes organisés, théoriquement réglé par les lois de financement publics (cf. les procès contre un ancien président), et le recours à des stratégies de communication coordonnées à des fins d’influence politique — c’est-à-dire des acteurs français menant une activité politique parfaitement légale, avec le même lexique que celui pensé, via Viginum, pour qualifier les manœuvres de la Russie, de la Chine, de l’Iran ou des États-Unis.

La polémique qui suit immédiatement la publication du rapport dit assez la profondeur de la faille ouverte : quand des figures aussi éloignées que Marine Le Pen y dénoncent l’invention d’un délit d’opinion à la française et qu’Éric Zemmour évoque une résurrection de la Pravda, l’accusation porte moins sur le contenu des cinquante-six recommandations que sur la catégorie elle-même, suspectée de faire glisser vers la surveillance administrative ce qui relevait jusqu’ici du débat démocratique ordinaire. Les défenseurs du rapport rétorqueront que la souveraineté informationnelle ne peut plus se limiter à la frontière physique, et qu’il serait naïf d’ignorer des stratégies de communication qui s’en affranchissent ; ses détracteurs répondront qu’une démocratie ne se protège pas en important, pour ses propres citoyens, le vocabulaire qu’elle réserve à ses adversaires extérieurs. Le désaccord porte moins sur les faits que sur la catégorie qui doit les nommer. Que le rapport ait été adopté à l’unanimité par des sénateurs de sensibilités aussi différentes que l’Union centriste, Les Républicains et le Parti socialiste ne clôt d’ailleurs pas le débat : il en révèle au contraire la nature transpartisane, symptôme d’un embarras collectif face à un phénomène que l’on peine à qualifier autrement qu’en empruntant, faute de mieux, le lexique de la menace extérieure. Car ce n’est pas là un nouveau phénomène : c’est une nouvelle manière de nommer un monde dont les frontières informationnelles ont changé plus vite que les catégories destinées à les penser. Pourtant, la loi de 1881 mériterait d’être relue par des édiles plus inquiets de laisser leur nom à une polémique plutôt qu’à travailler au bien-commun.

Depuis les gazettes princières jusqu’aux réseaux sociaux, en passant par les bulletins napoléoniens, les ondes courtes de la Guerre froide et les satellites de la mondialisation, la ligne est continue : chaque saut technique a été suivi, avec retard, par un saut lexical destiné à le nommer. Depuis quatre siècles, chaque révolution technique a élargi les possibilités de diffuser, d’influencer ou de manipuler l’information. Mais le premier quart du XXIe siècle se distingue par une accélération sans précédent. Les technologies se succèdent plus vite que les doctrines capables de les penser. L’« ingérence intérieure » n’est peut-être pas le concept de trop ; elle n’est peut-être que juste le symptôme d’une époque où la géographie de l’information s’est recomposée plus rapidement que les catégories de la souveraineté héritées du monde westphalien.

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