*Bastille 81-Concorde 95 : d’un mai l’autre…
Maintenant que nous avons élu un nouveau président de la République, Jacques Chirac, une question se pose: qu’ est-ce qui aura marqué le plus fortement le règne politique de François Mitterrand? Une réponse vient tout de suite, sans hésitation aucune : ce qui restera gravé en nous, à jamais, c’est le premier jour, lorsque nous respirâmes cet air qui soudain semblait avoir été renouvelé, ce sont les premières heures qui suivirent l’annonce de la défaite de Valéry Giscard d’Estaing, c’est la folle nuit de fête. Cette annonce s’exerça sur nous comme l’eussent fait des formules magiques, comme un verbe qui ensorcelle et enchante l’existence: par leur seule efficace nous sentîmes que nous étions devenus autres et, par le charme (au sens sorcier du mot) d’une image sur l’écran d’Antenne 2 (Mitterrand apparaissant alors que nous nous étions résignés à Giscard), cathodique coup de baguette magique, nous nous persuadâmes que le monde soudain était transformé en un autre monde (le discours de Cancun allait confirmer ce mirage). La nuit qui suivit fut la nuit sans pareille; certains la vécurent sincèrement comme une nouvelle nuit du 4 août.
Le premier soir, celui des farandoles en liesse rythmées serpentant dans le dédale des rues, la première nuit, pendant laquelle un orage déchira le ciel, le premier jour; Inoubliable du mitterrandisme est bel et bien cette joyeuse explosion des commencements. Une autre question apparaît: la nuit chiraquienne de 1995 soutient-elle la comparaison avec la nuit mitterrandienne de 1981 ? La Concorde répète-t-elle la Bastille ?
Une nuit comme on n’en vit jamais
Supposons qu’un mage de foire nous propose de faire un voyage dans le passé, et reportons-nous quatorze ans en arrière, à l’instant de la révélation de la victoire de Mitterrand. Plus qu’un soulagement, ce fut un sentiment de libération qui s’empara de nous ; d’ailleurs, spontanément, nous comparions la joie de ces heures, leur exaltation, avec celle qui éclata aux premières heures de la Libération. Ce n’était partout – c’est à Toulouse que je vécus cet événement – que foule en allégresse, qu’accordéon, que rock, que punk, que bals occitans, que cacophonies et qu’harmonies, entre lesquels nous naviguions trouvant notre joie à chaque halte; à la Halle-aux-Grains, après Yves Simon qui donna un récital comme il n’en donna jamais plus par la suite, arriva Alain Savary qui tint un discours, Savary que nous pûmes toucher du bout des doigts ainsi que s’il avait hérité du pouvoir royal de guérir des écrouelles (dont le nom courant était, à cette époque: la désespérance).
Pour jouer en s’offrant une petite peur, pour se prouver que c’était sérieux, on parlait sans y croire de « pendre Elkabbach », faisant écho à ce qui se scandait et se chantait à la Bastille, de même que quelques semaines plus tard Quilès s’amusera à réclamer des têtes. La parodie festive de cette parodie de la Libération rejoignait celle de l’An II. Il est vrai que depuis des mois et des mois, un projet de loi scélérat par-dessus un décret liberticide, l’inquiétude se lisait sur nos visages: Alain Peyrefitte – au nom de son projet appelé « sécurité et liberté » – nous promettait un Etat quasi policier. Comment vivre dans un Etat pareil ? nous demandions-nous, angoissés, interprétant politiquement le fameux « Comment vivre sans inconnu devant soi? » du poète qui fut résistant, René Char.
A Plogoff, à Golfech, la police préparait un Etat nucléaire. Les bavures policières étaient monnaie courante, les contrôles d’identité limitaient notre droit d’aller et venir de sorte que la panique nous saisissait à la vue d’un car de police; les manifestations, ouvrières ou étudiantes, étaient manipulées par des provocateurs faux-casseurs à la solde du Ministère de l’Intérieur, Giscard nous regardait de haut feignant une morgue d’aristocrate au titre acheté, ne méprisant aucune bassesse pour conduire la France selon les voies d’une République bananière, à tel point qu’entre le parent Bokassa, qui se prit pour Napoléon, et Giscard, qui semblait se prendre pour un bâtard du Régent et de Louis XV, on se demandait lequel était le plus ridicule. A la télé, les diamants demeuraient muets. C’était dans un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître : le temps où l’on ne songeait pas encore à « pendre Elkabbach » .
10 mai 81 : le sentiment de la liberté. Une fête théologico-politique.
Nous éprouvâmes ce soir du dix mai pour la première fois certains sentiments qui jusqu’alors se refusaient à nous: le sentiment de la liberté , ou plutôt de la libération , de la liberté qui se libère, que nous ne connaissions que dans les livres et dans les rêves, entre les pages de Sartre et de Marcuse, la sensation d’appartenir à une Histoire , celle d’être à la veille de la faire; se mélangèrent au dedans de nous des sentiments d’une espèce particulière, qui nous étaient étranges, que nous désirions sans les avoir jamais ressentis, mais que ceux qui vécurent la Révolution en Catalogne, la Résistance, la Libération, la lutte contre la Guerre d’Algérie et Mai 68, connaissaient – nous les jalousions secrètement, ces plus âgés que nous, nonobstant notre admiration, pour les avoir connues, ces émotions tant désirables- sous la forme plus puissante de passions: des sentiments politiques. La victoire de Mitterrand permit à notre génération ce baptême par les sentiments politiques qui fait atrocement défaut aux jeunesses d’aujourd’hui dont on se demande par quel truchement – qui ne peut être l’élection de Chirac- elles vont pouvoir entrer dans la politique.
Une nouvelle ivresse, comme si un Dionysos politique nous avait saisis, nous avait soulevés soudain d’enthousiasme, une griserie dont on ne voulait pas savoir qu’elle serait passagère, nous transporta. Cette fête était à la vérité théologico-politique, curieuse mixture de théologie civile païenne version Varron et de millénarisme du Grand Soir à la Thomas Münzer : la certitude que du soir au lendemain, cette nuit où, jamais, c’en serait fini du mensonge en politique, des châteaux et des cynismes, que pontait là le crépuscule de la fausse politique et l’aurore d’une politique de la vérité, forcément socialiste, de même que la conviction apocalyptique que la vraie politique commençait aujourd’hui, nous tenait aux tripes. Jusqu’à ce jour de mai, les gens de notre génération n’avaient pas encore connu de liesse populaire politique, étant trop jeunes pour l’autre mai, celui qui aussi bien snoba le suffrage universel qu’il méprisa François Mitterrand, celui de 68. A l’annonce des résultats, nous connûmes, après deux secondes d’incrédulité, non point le bonheur durable, mais le ravissement soudain de la vraie joie instantanée. Le sentiment de la légèreté de l’être. L’impression d’avoir chaussé des semelles de vent. Cette fête demeure dans nos mémoires comme l’événement le plus fort de ces quatorze dernières années, leur expérience la plus inoubliable : une expérience intérieure de nature politique ; ainsi, elle restera comme le moment incandescent à côté duquel tous les autres paraissent fades et décevants.
Le sentiment politique, ersatz des passions politiques
Nul d’entre nous n’oubliera cette soirée du dix mai 1981, la nuit qui s’étira longuement, puis les premières journées d’un monde que nous croyions – jusqu’à l’ivresse d’une coupe dont on ne s’apercevrait que bien plus tard qu’elle était vide – nouveau : nous entrions dans ce monde espéré inédit que nous avions voulu, ignorants, comme Colomb l’était pour son nouveau monde à lui, que ce nouveau monde ne serait pas celui de nos désirs. L’aveuglement eu égard au réel, son sacrifice aussi symbolique qu’inconscient, figuraient les conditions de cette fête du désir – qui coagulait désir de politique, désir d’Histoire et désir de Peuple. Les premiers mois passèrent, assez heureux car encore gonflés d’espoir, car encore sous le charme de la première nuit. Larzac : libéré ; Plogoff : abandonné; Golfech : gelé! Le Premier Ministre, Pierre Mauroy, encourageait, en espérant bien parler dans le vide, à l’action révolutionnaire en déclarant que le socialisme ne se construisait pas par décret, mais qu’il s’instaurait par l’auto-organisation à la base des salariés ; le Ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, affirmait éprouver de la sympathie pour les motivations des militants clandestins de I’E.T.A., dans la mesure où il avait été lui aussi résistant, clandestin et patriote. Les radios, qui en ce temps-là se faisaient libres avant de virer tristement commerciales, se multipliaient, la parole s’y étant affranchie, un grand vent soufflait sur les ondes, remake hertzien de mai 68. Sur France-Inter on entendit des journalistes à l’accent du Sud-Ouest. L’ignoble jacobinisme vocal se fissurait. Si la génération précédente s’autorisa une répétition parodique de la Commune , des révolutions romantiques, la nôtre, avec ce dix mai, dont Mitterrand se plaisait à faire une journée inspirée par le vent de l’Histoire en l’évoquant tantôt comme un Esprit Saint laïc, tantôt comme le Zeitgeist hégélien baptisé ad hoc « l’esprit du dix mai » , se permit une répétition parodique de la Libération. Marx s’était gaussé, en évoquant le coup d’Etat de Louis-Napoléon, de ces répétitions fatalement comiques des grands moments historiques, par des générations qui n’ont pas l’envergure de leurs devancières. Nos aînés s’enflammèrent de passions politiques, alors que nous nous contentions de découvrir le sentiment politique; au fond, ce sentiment était le seul ersatz que pouvait nous apporter une simple élection présidentielle par rapport aux passions de la Libération, de la Guerre d’Algérie, de Mai 68.
La fête : baptême politique ou rituel de deuil ?
Sans doute la fête fut-elle aussi frénétique parce que nous savions, sans le vouloir, que la gauche accédait au pouvoir au moment où historiquement elle était à bout de course. Cet épuisement historique de la gauche, il fallait l’oublier, la fête nous y aida! Notre baptême politique fut à notre insu un rituel festif de deuil, sorte d’enterrement objectif du socialisme grimé per la ruse de l’Histoire en une fête triomphale de ce même socialisme. Pour faire la fête, nous avions tous voulu l’amnésie, tous nous avions tous intensément désiré oublier, oublier pour croire, car il en allait, dans cet oubli, de la condition de la communion; il fallut omettre ce qui soulevait nos doutes dans l’itinéraire trouble de Mitterrand, occulter tout ce que nous trouvions de social-démocrate ou de petit-bourgeois dans le Programme commun, nous masquer que la promesse fondamentale de Mitterrand – la rupture avec le capitalisme – ne pouvait, compte-tenu de la structure d’ensemble de son programme, être tenue, nous cacher que nous n’entrions pas dans une nouvelle ère des révolutions… L’eschatologie socialiste se suicidait dans l’ironie : c’est la marque de décès du socialisme de parvenir au pouvoir par des élections; le fantôme du socialisme allait faire semblant de gouverner, tandis que, dans le même moment, derrière la façade de ce fantôme aussi commode qu’inconsistant, de l’autre côté de son verbiage exsangue, le libéralisme et le capitalisme allaient se renforcer, et que l’air du temps, l’atmosphère idéologique, devenaient de moins en moins favorable à des idées de gauche. Nous n’avions pas à l’époque remarqué le paradoxe de ce dix mai : qu’il fut le point final de ce que nous avons tant aimé – le socialisme – tout en se servant de son nom ; autrement dit, qu’il était une véritable volte des temps, précipitant dans la caducité historique le signifié de ce dont le seul signifiant venait d’accéder au pouvoir.
La dévoration du commentaire politique par l’imaginaire sportif
Peut-on comparer cette nuit du 10 mai 1981 à celle du 7 mai 1995, rapprochement dont certains esprits frivoles se sont gavés? Que ce serait superficiel! Les commentaires insistaient, en 1981, sur le politique, le triomphe d’idées, cette nuit-là fut vécue avec une intensité suffisante pour y déceler les cendres encore un peu incandescentes de l’ancien espoir révolutionnaire – c’était le poing, c’était la rose! -, tandis que le trope qui revient le plus souvent chez ceux qui glosent sur le mai de Chirac, se limite à la métaphore sportive. Comparer ces deux nuits serait abaisser la politique à n’être qu’un canton du genre esthétique devenu dominant, le genre sportif.
Qu’avait-il de remarquable l’allégresse qui suivit la victoire de Chirac, trait la différenciant d’avec celle dont Mitterrand fut le détonateur deux septennats auparavant ? Le samedi soir, 6 mai 95, à Toulouse, une foule innombrable, braillarde et avinée, colorée et intolérante, prit possession de la ville pour la nuit au motif que le Stade toulousain venait de vaincre Castres dans un match de rugby, déferla sur la ville comme une marée désordonnée, agitant des drapeaux, escaladant des édifices, pataugeant dans des points d’eau, secouant les automobiles, traitées dès lors comme de vulgaires bagnoles, en hurlant à tue-tête : « On a gagné, … on a gagné… on a gagné! » Jamais slogan ne fut aussi riche de contenu ! Le Capitole était envahi par ces Gaulois-là! Jadis, les villes se livraient aux troupes conquérantes ; aujourd’hui, elles s’abandonnent aux soudards noiseux qui depuis les gradins suivent les sports. Dimanche soir, le lendemain 7 mai, les supporters, ainsi que disent désormais les journalistes, (supporter : mot choisi à partir de la comparaison sportive) de Chirac se sont comportés exactement de la même manière que ceux du rugby la veille. Quand tout fond idéologique s’efface, le sport tient lieu de référence généralisée, et à la place du citoyen ou de l’électeur, on voit émerger cette figure insignifiante, multiclonée, le supporter ! Sur France 2, le journal télévisé se vanta sans vergogne de posséder des moyens du direct dignes du Tour de France pour suivre la soirée électorale : ainsi put-on voir deux journalistes à moto suivre la voiture de Chirac à la façon dont Robert Chapatte et son motard eussent jadis poursuivi Jacques Anquetil ou Raymond Poulidort. L’opposition Chirac-Jospin fut comparée à un match. On affirma de Jospin comme on eût pu écrire de Castres ou de Poulidor : il a perdu mais il s’est bien battu . Fair-play comme on l’est dans une troisième mi-temps de rugby, lorsque l’affrontement pour de faux – il ne s’agit que d’un jeu, nous susurre-t-on! – est oublié, Chirac et Jospin finirent par se congratuler et se féliciter l’un l’autre pour leurs performances respectives. Seul Georges Marchais afficha la dignité politique de former des vœux de malédiction : « je ne souhaite pas bonne chance à Jacques Chirac »! Il faut s’inquiéter de cette influence mortifère du sport qui tend à se substituer à tout contenu, et même à devenir le paradigme de toutes les activités sociales. Le dix mai 1981 était quand même autre chose – c’était encore du politique, et pas du sport!
Merci pour ce faux Grand Soir, Tonton, merci pour cette nuit, François
Ce texte, que j’écris en ce 10 mai 1995, n’est pas le Tombeau – style littéraire aujourd’hui délaissé – de François Mitterrand. « Dans mon pays, on remercie », a écrit René Char. Pour avoir permis à cette journée singulière d’avoir pu paraître, pour avoir été le levain de cette soirée comme il ne s’en voit qu’une seule dans une existence, l’occasion de cette nuit sans pareille, baptême politique et expérience intérieure de nature politique, Mitterrand doit, à l’heure où il va s’effacer de la scène du monde, et en dépit de tous les reproches dont nous pourrons plus tard l’accabler, en dépit aussi du fait que les quatorze années suivantes ne furent pas à la hauteur de cette nuit d’éclat, être remercié. Merci : nous nous souviendrons longtemps que ces heures furent pour beaucoup d’entre nous parmi les plus belles de notre vie et que, faux Grand Soir, elles nous offrirent l’illusion de la réalisation d’un désir soixante-huitard, que le vieux monde soit derrière nous. La comparaison entre ces deux nuits de fête, celle due à Chirac, celle due à Mitterrand, nous persuade qu’avec la nuit mitterrandienne nous vécûmes la dernière nuit politique avant la prise de pouvoir par le sport, cette nouvelle barbarie, sur notre imaginaire. Merci François !
*Ce texte est paru une première fois : en août 1995, dans le numéro 11 de la revue trimestrielle éditée à Toulouse, Nouveaux Repères.
Robert Redeker
Robert Redeker est un philosophe et professeur agrégé de philosophie. Auteur notamment de Le Déshumain (2001), L’Éclipse de la mort (2017), Les Sentinelles d’humanité (2020) ou Descartes. Le miroir aux fantômes (2025), sa réflexion interroge la condition humaine dans la modernité, la disparition du sens du tragique et l’effacement de la transmission culturelle.
Agrégé de philosophie, Robert Redeker est né en 1954 de parents allemands dans une ferme du Couserans, au cœur des montagnes de l’Ariège. Il a été une quinzaine années durant membre du comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes. Il fut chroniqueur à Libération Livres, Le Monde des Livres, L’Humanité, Bücher/Livres le supplément littéraire du Tageblatt, à Marianne, collaborant aussi au Figaro et au Figaro Magazine. Il produit l’émission L’Entretien Infini sur Radio Kol Aviv. Il est l’auteur de nombreux livres, dont certains sont traduits en italien, en danois, en espagnol, en anglais, et en arabe. Il aimerait qu’ils le soient un jour (avant de mourir) en hébreu et en occitan. Parmi ceux-ci citons : Egobody, Le Soldat impossible, L’Eclipse de la Mort, L’Abolition de l’âme, Éloge spirituel de l’attention, Descartes : le miroir aux fantômes.
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