Le cas GAMAAN : quand un récit politique prend les apparences de la science
1. L’ILLUSION DE LA CLARTÉ
La République islamique n’a pas seulement appris à utiliser les récits pour conserver le pouvoir : elle est elle-même arrivée au pouvoir portée par un récit. En 1979, une formidable bataille des perceptions, en Iran comme à l’étranger, contribua à façonner la manière dont le Shah, Khomeini et les forces révolutionnaires furent perçus. Depuis, façonner les perceptions est l’un des instruments de son pouvoir.
Pendant près d’un demi-siècle, deux récits ont contribué à rendre la République islamique incontournable aux yeux du monde.
Le premier : le système pourrait évoluer de l’intérieur, à travers l’alternance entre eslahtalab, « réformateurs », et osoulgara, « conservateurs ».
Le second : il n’existerait aucune alternative crédible hors du système, l’opposition étant trop divisée pour conduire une transition.
Dans les deux cas, la conclusion est la même : il faudrait continuer à composer avec la République islamique.
Ces deux récits avaient pourtant commencé à se fissurer bien avant janvier 2026. Depuis les précédents mouvements de protestation, et particulièrement depuis la mort de Mahsa Amini, les manifestants rejetaient explicitement l’alternance entre « réformateurs » et « conservateurs » : la question n’était plus de savoir quelle faction devait gouverner la République islamique, mais si elle devait encore gouverner. Les très faibles participations électorales ont confirmé cette rupture, sans empêcher nombre de gouvernements étrangers de continuer à considérer la République islamique comme un interlocuteur incontournable, au nom de la stabilité régionale, des impératifs diplomatiques ou des intérêts économiques et commerciaux.
Janvier 2026 a rendu le second récit, celui de l’absence d’alternative, plus difficile encore à soutenir. Déjà présents depuis plusieurs années, les slogans favorables aux Pahlavi sont devenus difficilement contestables dans les centaines, puis les milliers de vidéos sorties d’Iran malgré la coupure d’Internet. L’analyse d’Iran International fait apparaître deux pôles politiques dominants : le rejet de la République islamique et le soutien aux Pahlavi. [I]
Cela ne prédit évidemment pas le résultat d’une future élection libre, telle que prévue dans le programme Iran-o Pas Migirim porté par le prince Reza Pahlavi. [III] Mais le phénomène est suffisamment récurrent et géographiquement dispersé pour qu’une enquête prétendant décrire les aspirations politiques des Iraniens doive pouvoir en rendre compte.
On peut discuter de ce que les Iraniens choisiront demain dans les urnes. On ne peut effacer ce qu’ils ont choisi de crier aujourd’hui dans la rue.
Quelques mois plus tard, une représentation sensiblement différente de la société iranienne cherche pourtant à s’imposer dans le débat public, présentée comme le résultat d’un sondage sérieux et scientifique. Reprise notamment par Reuters, la dernière enquête de GAMAAN prétend répondre statistiquement à une question centrale : que veulent réellement les Iraniens ? [IV]
Échantillon considérable, méthodologie détaillée, traitements statistiques sophistiqués : tout semble inspirer confiance.
Mais une enquête n’est pas scientifiquement valable parce qu’elle produit des chiffres. Elle l’est parce que sa méthode permet de construire un modèle de la réalité suffisamment fidèle au réel pour que ses conclusions aient une valeur scientifique.
2. PEUT-ON VRAIMENT MESURER L’OPINION DES IRANIENS ?
Toute enquête repose sur deux questions élémentaires : qui interroge-t-on, et cette population est-elle représentative ?
GAMAAN contourne la censure grâce à des questionnaires anonymes diffusés en ligne via des outils de contournement, notamment Psiphon, qui permettent de masquer ou de modifier la localisation apparente d’une connexion. Or les répondants retenus sont précisément censés être des Iraniens vivant en Iran.
Le paradoxe méthodologique est immédiat : comment vérifier qu’un répondant se trouve effectivement en Iran ? Comment distinguer une personne vivant à Téhéran d’un Iranien installé à Paris ou à Los Angeles, voire d’un non-Iranien ? Comment exclure les participations multiples ou coordonnées et les réponses automatisées ?
Admettons même que tous les répondants soient effectivement des Iraniens vivant en Iran. Une difficulté fondamentale demeure : ils vivent sous une dictature. Peut-on raisonnablement supposer qu’ils répondront librement et sincèrement à un questionnaire politique en ligne provenant d’inconnus, notamment lorsqu’il s’agit de reconnaître avoir manifesté, soutenu une opposition ou participé à des activités susceptibles de les mettre en danger ?
Trente mille réponses ne suffisent pas, par leur seul nombre, à rendre un échantillon représentatif.
3. REPRÉSENTATIFS DE QUI ?
Même en admettant que les répondants résident effectivement en Iran et répondent sans crainte à ce sondage, une question essentielle demeure : quelle population le mode de recrutement permet-il réellement d’atteindre ?
GAMAAN indique que 97 % des répondants ont reçu l’enquête via Psiphon. Mais le rapport ne précise pas suffisamment par quels canaux ils ont été recrutés, ni quelle part de l’échantillon provient de chacun d’eux.
Cette absence est importante.
Psiphon est utilisé bien au-delà de l’Iran, mais il est notamment mis gratuitement à disposition du public persanophone par Radio Farda, média basé hors d’Iran. Quelle part des répondants provient de cet écosystème de diffusion ? Et ce public est-il sociologiquement, médiatiquement et politiquement représentatif de l’ensemble de la population iranienne ?
Les pondérations peuvent corriger l’âge, le sexe, l’éducation ou la région. Elles ne peuvent réparer un biais de recrutement qui n’a pas été identifié ou mesuré.
On peut pondérer ce que l’on mesure. On ne peut corriger un biais que l’on n’a pas identifié.
Si le dispositif sélectionne dès le départ une population particulière, la sophistication des traitements statistiques ultérieurs ne suffit pas nécessairement à restituer les opinions de l’ensemble de la société iranienne.
Reste alors une question essentielle : peut-on confronter les résultats à des observations indépendantes ?
Dans l’Iran de janvier 2026, exceptionnellement, oui.
4. LE TEST DU RÉEL
Les protestations commencées en décembre 2025 ont laissé un matériau exceptionnel. Malgré la censure, puis la coupure d’Internet imposées par la République islamique, des centaines de vidéos ont quitté le pays. Elles ne constituent ni un sondage ni un référendum, mais documentent ce qu’un questionnaire ne mesure pas : ce que des Iraniens ont effectivement choisi de faire et de crier dans la rue.

Téhéran, janvier 2026 : les traces de la répression dans les rues et les hôpitaux
Dès les premières manifestations, le message politique est clair : rejet de la République islamique, de ses réformateurs comme de ses conservateurs, et présence répétée du nom des Pahlavi. La répression est, elle aussi, déjà en place : forces armées, proxies venus en renfort, pick-up équipés de mitrailleuses et snipers positionnés sur les toits.
Lorsque le prince Reza Pahlavi appelle à une mobilisation simultanée les 8 et 9 janvier, il donne au mouvement un point de convergence et une visibilité nouvelle. L’ampleur de la réponse à cet appel constitue alors un indicateur difficile à écarter de sa capacité de mobilisation et de l’existence d’un leadership identifiable. Il devient dès lors plus difficile, notamment à l’étranger, de réduire la contestation à une simple colère économique ou de la présenter comme une opposition dépourvue de leadership. Le 8 janvier, la République islamique répond par une répression meurtrière d’une ampleur que beaucoup n’avaient pas imaginée. Pourtant, le 9, des Iraniens ressortent, certains après avoir préparé leur testament. Scander ces slogans, c’est alors risquer sa vie pour faire entendre un choix politique.

Les derniers écrits de deux de ceux qui sont descendus dans la rue en janvier 2026
Cette tendance était déjà visible avant ces deux journées. Dans les 463 vidéos analysées par Iran International entre le 28 décembre et le 6 janvier, deux marqueurs ressortent particulièrement : le rejet de la République islamique et le soutien aux Pahlavi. [I]
GAMAAN produit une hiérarchie sensiblement différente : les slogans nationaux, humanitaires ou liés aux droits humains arrivent en tête, tandis que les références aux Pahlavi apparaissent bien plus bas. Certains slogans fortement approuvés dans l’enquête sont par ailleurs peu, voire pas, retrouvés dans l’important corpus d’enregistrements disponible.
Une contradiction politique majeure apparaît également. 63 % approuvent « Mort aux trois corrompus : les mollahs, les gauchistes et les Moudjahidines », qui rejette explicitement les Moudjahidines du peuple (MEK/OMPI). Pourtant, 59 % approuvent « À bas le dictateur, qu’il soit le Shah ou le Guide suprême », slogan associé au courant MEK/OMPI/NCRI, mouvement marxiste-islamiste longtemps impliqué dans des actes terroristes en Iran et au Moyen-Orient. [II]
Ces deux univers politiques sont profondément incompatibles : le premier slogan rejette explicitement les Moudjahidines, tandis que le second appartient précisément au répertoire qui leur est associé. Comment peuvent-ils recueillir simultanément près de 60 % d’approbation ? Et que mesure alors réellement le questionnaire lorsqu’il demande aux répondants s’ils sont « d’accord » avec un slogan ?
Si GAMAAN prétend mesurer l’opinion des Iraniens, comment expliquer que ses résultats divergent aussi fortement de ce que montrent les milliers d’enregistrements directement sortis d’Iran ? En sciences sociales, une telle divergence entre données déclaratives et comportements observables ne peut être simplement écartée : elle constitue en elle-même un objet d’analyse.
Les deux matériaux ne portent certes pas exactement sur la même population : les vidéos documentent des Iraniens mobilisés, tandis que GAMAAN interroge un échantillon en ligne. Mais précisément : pourquoi l’un des marqueurs politiques les plus visibles et récurrents sur le terrain devient-il nettement moins saillant dans l’enquête ?
La sophistication statistique ne dispense pas un modèle de l’épreuve du réel. Pour une démarche scientifique, une contradiction de cette ampleur doit être expliquée, pas absorbée par des pourcentages.
5. QUAND L’ÉCOSYSTÈME DE LA RECHERCHE DOIT AUSSI ÊTRE INTERROGÉ
Aucune recherche n’est produite dans le vide.
Chercheurs, institutions, réseaux professionnels ou militants participent nécessairement à l’environnement dans lequel les questions sont formulées et les résultats interprétés. Cela n’invalide pas une étude, mais impose une exigence de transparence.
Le cas d’Ammar Maleki mérite à ce titre attention. Le directeur de GAMAAN a été associé à Iran Human Rights, dont la lutte contre la peine de mort constitue un axe majeur, et a également publié sur Radio Farda.
Ces liens sont pertinents dès lors que certains résultats convergent avec les thèmes portés par cet environnement : « No to Executions », campagne emblématique d’Iran Human Rights, figure parmi les slogans les plus approuvés par les répondants de GAMAAN, tandis que les références aux Pahlavi, particulièrement visibles dans le corpus des manifestations, apparaissent plus bas.
Cette convergence pose une question intéressante : où finit la recherche, où commence l’engagement, et comment l’un peut-il influencer l’autre ?
Ces proximités n’invalident évidemment pas une recherche. Elles rendent en revanche d’autant plus nécessaire la transparence sur les conditions dans lesquelles elle est produite et diffusée.
Dès lors que ces enquêtes sont reprises par Reuters et d’autres médias pour comprendre les rapports de force politiques en Iran, la transparence sur l’écosystème qui les produit et les diffuse cesse d’être accessoire.
6. POURQUOI CELA CHANGE TOUT
Un sondage ne produit pas seulement des pourcentages. Il produit une représentation politique.
Il existe une différence considérable entre dire :
« Les Iraniens demandent de meilleures conditions de vie, davantage de droits humains et la fin des exécutions. »
et dire :
« Les Iraniens rejettent la République islamique et font émerger une alternative politique identifiable susceptible de jouer un rôle dans une transition démocratique. »
La première représentation, sans être fausse, laisse ouverte l’hypothèse d’une évolution du système. La seconde pose immédiatement la question de sa sortie et de l’après-République islamique. C’est ici que les conséquences d’une divergence méthodologique deviennent politiques.
Les manifestations commencées en décembre 2025 ne constituent évidemment pas une élection. Elles montrent néanmoins un phénomène politique impossible à traiter comme marginal : dans le corpus disponible, les références aux Pahlavi occupent la première place parmi les slogans politiques recensés et, lorsqu’un nom de personnalité politique est scandé, celui des Pahlavi ressort de manière répétée.

Mesurer l’opinion ou construire une représentation ?
GAMAAN ne fait pas disparaître Pahlavi. Il le place plus bas dans une hiérarchie dominée par des aspirations nationales, humanitaires ou liées aux droits humains. C’est précisément là que réside la divergence.
Le terrain fait apparaître le rejet de la République islamique et un leadership politique identifiable. L’enquête restitue principalement des aspirations suffisamment générales pour demeurer compatibles avec plusieurs scénarios politiques, y compris celui d’une évolution interne.
Car la science ne se mesure pas à la force d’un récit, mais à sa cohérence et à sa fidélité au réel. Or, sur plusieurs points essentiels, les résultats de ce rapport entrent en contradiction avec ce que le terrain iranien a montré, et continue de montrer.
7. LES MÉCANISMES D’INFLUENCE DE LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE MIS À NU
Le cas GAMAAN dépasse finalement GAMAAN.
Il pose une question plus large : regardons-nous l’Iran tel qu’il est, ou à travers des catégories que près d’un demi-siècle de République islamique a contribué à installer ?
Deux récits ont longtemps rendu la République islamique incontournable aux yeux du monde : il n’existerait pas d’alternative crédible hors du système ; le système pourrait toujours évoluer de l’intérieur.
Or le terrain a radicalement ébranlé ces deux récits : le rejet des « réformateurs » comme des « conservateurs » a balayé l’espoir d’une réforme interne ; la convergence autour du prince Reza Pahlavi a fait émerger une alternative politique identifiable hors de la République islamique.
C’est ici que GAMAAN devient révélateur.
L’enquête ne dit pas explicitement qu’il n’existe aucune alternative ni que le système peut encore être réformé. Mais en minorant relativement l’un des phénomènes politiques les plus visibles dans les manifestations et en plaçant au premier plan des aspirations plus générales, comme les droits humains, la fin des exécutions et les revendications nationales, elle produit une représentation compatible avec ces deux récits.
Reprise ensuite par Reuters et d’autres médias, cette représentation change de statut : elle n’est plus seulement le résultat d’un instrument de mesure ; elle devient progressivement une description de « ce que pensent les Iraniens ».
La République islamique n’a alors même plus besoin d’être à l’origine de chaque récit : les cadres qu’elle a contribué à installer peuvent continuer à circuler dans les analyses, les expertises et les médias.
C’est ainsi que fonctionne l’influence la plus profonde : non pas nécessairement en imposant une information fausse, mais en installant les catégories à travers lesquelles les informations vraies seront invisibilisées.
Les aspirations politiques exprimées sur le terrain ne sont pourtant ni marginales ni invisibles. L’ampleur du soulèvement est difficilement contestable : un haut responsable sécuritaire de la République islamique a lui-même reconnu que les protestations avaient touché plus de 400 villes ou circonscriptions et près de 4 000 points à travers le pays. [V] Dans cet Iran réel, des slogans explicites ont été scandés, filmés et répétés d’une ville à l’autre, parfois au prix de la vie de ceux qui les portaient.
Et pourtant, une grande partie de cette réalité politique devient nettement moins visible, voire invisible, lorsqu’elle passe à travers un document qui se présente sous les apparences de la science.
À ce stade, la question n’est plus seulement scientifique. Elle devient éthique et politique, et pose la responsabilité de ceux qui donnent à cette représentation son autorité : les médias qui la diffusent comme une description de la société iranienne et les institutions universitaires dont l’affiliation lui confère une autorité scientifique dans l’espace public.
RÉFÉRENCES
I — Iran International. What protesters in Iran are chanting, Analyse des slogans des manifestations du 28 décembre 2025 au 6 janvier 2026 : 463 vidéos provenant de 91 villes, communes et villages, totalisant 641 occurrences de slogans. 8 Janvier 2026,
II — Moudjahidines du peuple (MEK/OMPI). Organisation marxiste-islamiste née dans les années 1960, impliquée dans des assassinats et des attentats, notamment contre des Américains dans les années 1970, et longtemps désignée comme organisation terroriste. Elle a été retirée de la liste américaine des organisations terroristes étrangères en 2012, sous l’administration Obama, alors qu’Hillary Clinton était secrétaire d’État.
III — Iran-o Pas Migirim. Programme porté par le prince Reza Pahlavi prévoyant notamment une transition vers des élections libres. Site
IV — GAMAAN. Iranians’ Attitudes Toward the 2026 Protests and War, 27 juillet 2026.
V – Ali Akbar Pourjamshidian, secrétaire du Conseil de sécurité de la République islamique, déclaration du 21 janvier 2026 : plus de 400 villes concernés et près de 4 000 points à travers le pays Tasnim 21 janvier 2026
VI. Sources pour suivre directement le terrain iranien. Pour accéder aux images, vidéos et informations circulant directement depuis l’Iran : Iran Uncensored (@iran.uncensored), Action for Iran (@action_for_iran) et Vahid Online (@Vahid) sur Instagram ; Iran International English (@IranIntl_En) sur X.
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