Au Michigan, la primaire démocrate en vue des élections sénatoriales de novembre a conduit à la désignation du candidat anti-establishment Abdul El-Sayed. Si ce progressiste est déjà présenté comme la « nouvelle figure du Parti démocrate » par ses opposants, la gauche américaine reste plus nuancée.
Les élections de mi-mandat de novembre prochain promettent aux Américains des résultats particulièrement serrés. D’abord parce que la situation actuelle n’offre aux Républicains qu’une majorité étroite : elle ne tient qu’à trois sièges au Sénat et s’avère encore plus fine à la Chambre des représentants. Mais aussi parce que les conditions de campagne reflètent cette polarisation extrême de la politique américaine : l’impopularité croissante de Donald Trump (seulement 35 % d’opinions favorables dans les différents sondages) n’est pas couplée à un rejet massif du Parti républicain. Celui-ci devrait d’ailleurs parvenir à sécuriser nombre de ses sièges au Congrès lors des midterms, notamment grâce aux opérations de « gerrymandering », consistant à redéfinir les frontières des circonscriptions pour les rendre plus homogènes politiquement.
Pour les Démocrates, la situation est en apparence idéale : sur les 41 élections de mi-mandat organisées depuis la fin de la guerre de Sécession en 1865, le parti au pouvoir a été défait à 38 reprises ! Or malgré l’impopularité record du président en place, les choses ne sont pas aussi évidentes : la gauche américaine connaît de profondes divisions internes. Et bien que nombre de ses dirigeants cherchent à ressusciter le concept du « parti grande tente » développé par Roosevelt, le Parti démocrate peine à soumettre aux électeurs un projet cohérent, là où l’harmonie des Républicains autour de Donald Trump paraît plus solide.
La nouvelle émanation de ces dissensions dans le parti d’opposition aux États-Unis s’est illustrée ce 4 août, dans le Michigan, où Abdul El-Sayed a remporté l’investiture pour le siège sénatorial en jeu en novembre prochain. Il a ainsi défait sa rivale, Haley Stevens, qui était pourtant soutenue par tout le sérail démocrate, comme le chef de la minorité sénatoriale, Chuck Schumer, et la gouverneure du Michigan, Gretchen Whitmer. C’est donc avant tout sur leur relation avec l’establishment de leur famille politique que ces deux prétendants ont été jugés. La campagne s’est d’ailleurs avérée hautement asymétrique : Haley Stevens avait récolté 60 millions de dollars pour cette seule primaire, signe de son influence dans les cercles institutionnels les plus puissants, tandis qu’Abdul El-Sayed ne l’a vaincue qu’avec 6 millions de dollars.
D’un point de vue idéologique, le gagnant de ce scrutin s’inscrit dans la vague populiste et contestataire incarnée par le sénateur Bernie Sanders et la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, qui l’ont officiellement soutenu. Si son programme reprend la plupart des promesses des Démocrates socialistes, El-Sayed n’est pas membre de ce parti, à la différence par exemple du maire de New York Zohran Mamdani. Ce dernier semble d’ailleurs un quasi-modéré sur le conflit israélo-palestinien par rapport à El-Sayed. Le prétendant démocrate du Michigan estime en effet que l’Amérique devrait renoncer à toute vente d’armes à l’État hébreu, même les munitions purement défensives. Et en plus de promettre un « embargo militaire » sur Israël, son discours anti-lobbys se focalise particulièrement sur les comités d’action politique liés aux intérêts juifs aux États-Unis. De quoi pousser l’ancien conseiller de Barack Obama, Van Jones, à interroger sur CNN mardi soir : « Si l’AIPAC (l’American Israel Public Affairs Committee, ndlr.) a dépensé 30 millions pour soutenir Haley Stevens, est-ce parce qu’El-Sayed est un homme musulman ? Ou est-ce parce qu’il est empli de haine ? »
Il faut dire que le Michigan compte l’une des plus importantes communautés musulmanes du pays (environ 2.5 % de la population de l’État contre 1 % à l’échelle nationale), mais aussi l’une des plus conservatrices. Abdul El-Sayed avait d’ailleurs participé au mouvement « uncommitted » en 2024, regroupant des Démocrates refusant de soutenir le ticket Biden-Harris, jugé trop conventionnel et flou sur ses ambitions au Proche-Orient. Son discours identitaire anti-Israël y trouve donc une résonance particulière, tandis que sa lutte contre les « comités d’action politique », capables de mobiliser des millions en appui aux candidats de leur choix, a également provoqué l’enthousiasme d’un électorat exaspéré par la domination des grandes fortunes au sein de la politique américaine. Un sentiment de déconnexion exacerbé par le déclassement du Michigan, ancien phare de la puissance industrielle du pays : avec 72 389 dollars de revenus médians par foyer en 2024, cet État pivot se classe 37e à l’échelle nationale.
Ce 4 août, El-Sayed a finalement remporté la primaire démocrate avec à peine un point d’avance sur Stevens (14 000 suffrages), tandis qu’au printemps, certains sondages prévoyaient un écart à deux chiffres entre les deux. Il serait donc excessif de voir dans sa victoire l’adoubement de sa ligne populiste. De plus, s’il est vrai que les Démocrates socialistes ont remporté plusieurs primaires à gauche ces dernières semaines, notamment dans certains districts new-yorkais portés par la dynamique de l’élection de Mamdani, nombreux sont les cas contraires. Par exemple, au moment même où le Michigan désignait El-Sayed, le démocrate modéré et pro-Israël Wesley Bell écrasait son opposante populiste par plus de vingt points dans une primaire au Missouri. La popularité des démocrates socialistes se limite donc à des localités dont la sociologie est structurellement encline aux discours ultra-progressistes.
Le cas d’El-Sayed est à cet égard instructif : il a dominé sa concurrente principalement dans des comtés avec une forte concentration de jeunes diplômés, par exemple celui de Washtenaw, qui abrite l’Université du Michigan (où il a atteint jusqu’à 80 % dans certains bureaux), ou encore celui de Kent, où l’âge médian est significativement bas. Cette performance fait écho à un grand sondage réalisé par CNN fin juillet révélant que 59 % des électeurs démocrates socialistes ont moins de 45 ans… Il doit sa victoire à sa popularité auprès de cette sociologie, conjuguée à sa capacité à mobiliser les habitants de confession musulmane (d’autant que ces derniers sont répartis sur plusieurs comtés, ce qui lui a garanti mécaniquement plusieurs points d’avance dans plusieurs localités). Mais au scrutin général de novembre, il pourrait avoir plus de peine à rassembler contre le républicain traditionnel dans ce « swing state » que Trump a remporté à deux reprises sur ses trois candidatures.
Eliott Mamane
Eliott Mamane est journaliste et chroniqueur pour plusieurs médias. Il travaille principalement sur la politique française et sur la politique américaine, en se focalisant sur la vie partisane de ces deux pays ainsi qu’aux configurations des débats intellectuel et médiatique sur place. Il a notamment écrit pour Le Figaro et Marianne. Il intervient régulièrement à la radio sur les ondes d’Europe 1 et à la télévision sur la chaîne d’information France Info.
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