1. Comment évaluez-vous l’évolution du lien entre Paris et Beyrouth ?

Le lien entre Paris et Beyrouth repose sur l’histoire, l’aspect humain, les aspects culturels et politiques, mais il doit aujourd’hui se détacher de la nostalgie pour entrer dans une forme d’efficacité concrète. Le Liban n’a pas seulement besoin d’amitié symbolique, il a besoin d’un partenariat stratégique pleinement fondé sur la souveraineté, les réformes et la reconstruction de l’État.

La France a souvent été présente pour notre nation dans les moments difficiles, mais elle doit désormais s’exprimer avec plus de netteté et de poigne : il ne peut y avoir de stabilité durable tant qu’une force armée hors la loi se substitue aux institutions pour décider de la guerre et de la paix. Le temps des ambiguïtés est désormais révolu.

Le lien entre nos deux pays est ancien, profond et singulier. Il repose sur la francophonie, la proximité sociale et une idée commune de la liberté. Mais aujourd’hui, ce lien ne peut plus rester limité à la mémoire ou aux symboles. S’il veut perdurer, il doit entrer dans une nouvelle phase : celle de la transparence et de l’engagement politique, qui malheureusement a fait défaut à plusieurs étapes et visites politiques précédentes du Président Macron ou de ses représentants.

Le Liban ne souffre pas d’un manque d’amitié internationale, comme évoqué précédemment, il faut le rappeler : il souffre d’un vol de sa souveraineté par une organisation armée illégale qui a confisqué la décision nationale. La France, si elle veut rester fidèle à son rôle historique, doit non seulement affirmer son soutien à l’État libanais légitime, son armée, ses institutions, mais aussi s’opposer aux compromis du Hezbollah et de l’Iran dictés par la force.

Il n’y a pas de partenariat durable avec le Liban sans un soutien explicite, actif et constant à son indépendance complète. Il n’y a pas de coexistence viable entre l’État et une milice hors la loi.

2. La France reste-t-elle un partenaire essentiel pour le Liban ?

La France a été, reste et restera un partenaire essentiel, mais à condition que cette relation serve le peuple libanais et l’État libanais.

La France peut jouer un rôle majeur dans trois domaines : soutien à l’armée, mobilisation des investissements et accompagnement diplomatique du retour de la souveraineté. Le Liban a besoin d’amis qui soutiennent ses institutions légales. Le partenariat que nous attendons serait de nous aider à redevenir un pays libre, pas de nous aider à gérer notre effondrement.

La France peut aider à reconstruire les institutions, accompagner les réformes économiques et mobiliser l’Europe en faveur du Liban.

Mais il faut être clair : aucune aide ne sera efficace tant que subsistera un pouvoir parallèle armé. Le Hezbollah a créé un double État : un État officiel faible et un État réel armé, financé et orienté de l’extérieur. Tant que cette abomination persiste, toute assistance internationale risque d’être absorbée par le système de blocage et de corruption.

Le Liban n’a pas besoin d’assistance humanitaire permanente. Il a besoin d’un appui politique ferme pour redevenir un État normal.

3. Le Liban souffre-t-il de l’affaiblissement de ses alliés historiques comme la France sur le plan international ?

Le problème principal du Liban n’est pas l’affaiblissement de ses alliés, mais l’affaiblissement de son propre État. Aucun allié, aussi puissant soit-il, ne peut sauver un pays qui n’a pas de voix indépendante.

Cela dit, quand la France ou d’autres partenaires démocratiques reculent sur la scène internationale, cela réduit la capacité de pression en faveur du Liban. D’où l’urgence pour Beyrouth de diversifier ses partenariats : Europe, monde arabe, États-Unis, et tous ceux qui veulent un Liban neutre, stable et prospère.

Le Liban souffre d’abord de son propre affaiblissement interne. Quand un pays renonce à exercer le monopole de la force légitime, il devient vulnérable à toutes les secousses extérieures.

Cela impacte aussi la capacité internationale de défendre la cause libanaise face aux projets régionaux hégémoniques. Lorsque les démocraties hésitent, les milices avancent.

Lorsque les États de droit reculent, les structures parallèles prospèrent.

La réponse libanaise doit être double : restaurer l’autorité nationale à l’intérieur et consolider des alliances stratégiques avec la France, l’Europe, les pays arabes modérés et les États-Unis. Le Liban doit d’abord seul prouver qu’il est un État, pour ne pas rester otage des axes militaires et politiques extérieurs.

4. Les répercussions de la guerre sur l’économie libanaise ?

Chaque confrontation militaire coûte des milliards invisibles : fuite des capitaux, chute du tourisme, blocage des investissements, hausse des primes de risque, destruction de l’image du pays, fuite des talents.

Le Liban paie économiquement les guerres qu’il ne décide même pas. Tant qu’un acteur armé entraîne le pays dans des conflits régionaux, aucun plan de relance ne sera crédible. La première réforme économique du Liban est politique : monopoliser la décision de guerre et de paix par l’État. La paix régionale et des négociations directes avec Israël ouvriraient au contraire des perspectives énergétiques, commerciales et sécuritaires majeures.

La guerre détruit l’économie libanaise bien avant de détruire les infrastructures. Elle détruit la confiance, qui est la première richesse d’un pays de services, de tourisme, de finance et d’initiative privée.

Le Liban paie un prix colossal pour des guerres décidées hors des institutions, selon des agendas étrangers aux intérêts des Libanais.

Le Hezbollah, milice hors la loi, prétend protéger le Liban, mais son arsenal a surtout isolé le pays, ruiné sa crédibilité et transformé son territoire en plateforme de confrontation régionale.

La première réforme économique n’est ni bancaire ni fiscale : c’est la restitution à l’État exclusif du droit de décider la guerre et la paix. Sans cela, aucune relance n’est sérieuse. Avec cela, et avec des négociations directes avec Israël vers une paix structurée, le Liban pourrait accéder à une ère nouvelle d’investissements, d’énergie et de prospérité régionale.

5. La crise sécuritaire a un impact sur l’économie. Comment combattre le Hezbollah et aider financièrement l’armée libanaise sans créer de tensions intérieures ?

Il faut distinguer clairement la communauté chiite, partie intégrante du Liban, du Hezbollah, bras armé de l’Iran comme organisation armée liée à un agenda extérieur. Le combat n’est pas contre une composante libanaise, mais contre la logique des armes hors de l’État. Soutenir l’armée libanaise est la solution naturelle : renforcer ses capacités, ses salaires, son équipement et son déploiement sur tout le territoire. Plus l’armée est forte, moins les tensions internes sont probables. La stabilité passe par une seule force légitime : l’armée nationale.

Il faut refuser le piège du Hezbollah qui consiste à présenter toute critique de son arsenal comme une attaque contre une communauté libanaise. C’est faux et dangereux. Les chiites libanais sont des citoyens à part entière, essentiels au tissu national. Le problème n’est pas une communauté ; le problème est une organisation armée illégale aux moyens dépassant ceux de l’État.

Combattre politiquement le Hezbollah signifie appliquer la Constitution, les résolutions internationales et le principe d’un seul porteur d’armes : l’armée libanaise.

Aider l’armée est donc la clé. Il faut renforcer ses capacités de renseignement, sécuriser les frontières et lui permettre de se déployer sur l’ensemble du territoire.

Plus l’armée est forte, plus la transition vers un État de droit est possible et durable. Plus l’État hésite, plus la tension grandit. La vraie stabilité ne viendra jamais des milices ou de la division ; elle vient de la légitimité, elle vient de la volonté étatique de s’imposer.

6. Vous demandez au Hezbollah de rendre les armes. Mais la branche politique doit-elle également quitter la scène politique ?

Dans une démocratie, toute formation peut participer à la vie politique à condition de respecter les règles du jeu démocratique. Cela signifie une chose simple : pas d’armes, pas de milice, pas de veto par la force. Si le Hezbollah devient un parti civil libanais, soumis à la Constitution, alors il entre dans la compétition politique. Mais on ne peut pas accepter un modèle où un parti possède à la fois des ministres, des députés et une armée privée. Cela détruit l’État et fausse tout semblant de démocratie. Ce que d’ailleurs nous reprochons à la France d’avoir accepté durant la dernière décennie.

On ne peut pas accepter la fraude qui consiste à participer aux élections avec une aile militaire capable d’intimider et d’éliminer ses adversaires, institutions et citoyens.

Le Hezbollah ne peut pas être simultanément un parti politique, une armée privée, un service de sécurité parallèle et un acteur régional transfrontalier. Cela est incompatible avec toute démocratie réelle.

Donc la réponse est claire : oui à la participation politique, mais uniquement après désarmement complet, dissolution de la structure militaire, soumission totale à la Constitution libanaise et loyauté exclusive envers l’État libanais.

Sinon, il ne s’agit pas d’un parti politique mais d’une organisation armée utilisant la politique comme couverture.

7. Qu’attendez-vous de la future conférence internationale pour aider l’armée libanaise ? Emmanuel Macron a dit qu’il était prêt à l’organiser quand le Liban le souhaitera.

Nous attendons une conférence sérieuse, conditionnée et orientée vers les résultats. Pas une réunion protocolaire de plus pour produire des communiqués polis.

Il faut un plan pluriannuel et international massif de soutien à l’armée libanaise comme seule force légitime du pays : financement stable, modernisation des équipements, surveillance des frontières, renseignement, mobilité et soutien social aux militaires et surtout l’ouverture de négociations directes avec Israël pour stabiliser définitivement la frontière sud. Mais ce soutien doit être lié à une stratégie nationale claire et à la mise en œuvre des résolutions internationales : déploiement exclusif de l’armée sur tout le territoire, démantèlement progressif de toute infrastructure armée illégale, contrôle intégral des ports, frontières et aéroports, neutralité du Liban face aux conflits régionaux.

Nous attendons un tournant stratégique.

Aider l’armée sans restaurer la souveraineté serait un pansement ; l’objectif doit être la guérison complète de l’État libanais.

Le monde est prêt à aider le Liban, mais il n’aidera pas indéfiniment un État qui tolère sa propre négation. Le moment est venu de choisir : la République ou la milice.

Alain Hakim
Ancien Ministre
Professeur d’universités
Membre du bureau politique du parti Kataeb.

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