Plus il semble « inélégible » et repoussoir, plus il contribue à structurer la vie politique française. Tel est le paradoxe de la candidature « Mélenchon », qui imprimera sa marque dans cette présidentielle de tous les dangers.

Chacun s’attendait bien sûr à sa candidature. On avait bien compris que le défi lancé à ses troupes il y a 4 ans, au soir du 1ᵉʳ tour de la présidentielle 2022, – « Faites mieux ! » – était trop grand pour que quiconque, chez les Insoumis, puisse prétendre le relever. Surtout dans un parti aussi centralisé, sans aucune démocratie interne…

Mais on ne l’attendait pas forcément si tôt. Si loin du but, à un an du second tour qu’il prétend cette fois atteindre et remporter, dans une course de fond.

Pourquoi choisir cette date alors que sa candidature ne faisait de doute pour personne ? À l’évidence pour trancher sur l’indécision et la confusion qui règnent dans les autres partis de gauche, tant sur l’identité des candidats que sur la procédure pour les désigner (primaire ou pas). Aussi sans doute, pour pousser son avantage personnel et « concurrentiel » de candidat : celui de l’expérience et de la performance tribunicienne, quand les autres candidats de gauche potentiels, hormis François Hollande, en sont bien moins pourvus, du moins a priori.

Peut-être enfin parce que Mélenchon sait mieux que quiconque qu’il a beaucoup contribué à remodeler la politique française depuis près de 10 ans et qu’un candidat qui a la capacité d’orienter une campagne électorale autour de ses discours et de ses thèmes prend un avantage certain – au moins au sein de la gauche, ce qui est pour lui le préalable.

Tel est en effet le paradoxe Mélenchon : à force de radicalité et de polarisation, Mélenchon est à la fois devenu la personnalité politique la plus impopulaire selon tous les baromètres sondagiers (avec E. Zemmour et F. Bayrou), la plus repoussoir si l’on en croit (ce qui est plus imprudent) les 2ᵉ tours des intentions de vote, tout en étant une personnalité qui pèse de façon considérable dans la redéfinition des clivages idéologiques français.

Mélenchon est celui qui a compris avant bien d’autres que « l’anti-occidentalisme » pouvait avoir une base sociale et électorale – les enfants de l’immigration et les jeunes diplômés urbains déclassés – base qui se confirme d’élections européennes en élections municipales. Qu’on pouvait mener une campagne seulement contre Israël, quitte à flirter – le mot est trop aimable pour la chose – avec l’antisémitisme, comme JM Le Pen le faisait il y a 40 ans – devant une salle tout sourire. Mélenchon est celui qui aura ainsi le plus agrandi la fameuse « fenêtre d’Overton » du discours public.

À tel point que c’est toute la scène politique qui en a été influencée – sinon déformée. Dans le reste de la gauche où la question principale est de savoir jusqu’à quand on doit s’allier avec LFI et comment s’en distinguer. Au centre, où le rejet du lepénisme a dû peu à peu se redoubler d’un rejet du Mélenchonisme – ce qui complique la stratégie dite de « front républicain ». À droite où Mélenchon est le « meilleur » ennemi, un repoussoir presque trop parfait. Et au RN, qui a pu jouer plus facilement en contraste la dé-diabolisation, avec un nouveau diable si actif et si visible.

Mélenchon était, dans tous les sens du terme, attendu dans cette campagne présidentielle. Et c’est lui qui a décidé de la lancer en étant le premier « grand » candidat déclaré – B. Retailleau n’a pas encore acquis ce statut.

Nul doute qu’il saura à nouveau jouer de toutes les fractures françaises en 2027.


Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

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