Peu de films français récents ont bénéficié d’une telle couverture médiatique que Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli. Débats télévisés, critiques enflammées, tribunes dans la presse, même plusieurs semaines après la sortie du film à la mi-mars. Ainsi, le 13 avril, le réalisateur et l’acteur principal Jean Dujardin ont été invités dans l’émission télévisée branchée Quotidien de Yann Barthès pour répondre au « pataquès » (sic) provoqué par les Rayons et les Ombres. Entre-temps, le film a réussi à attirer de nombreux spectateurs : le 29 avril dernier, pas moins de 865 710 Français l’avaient vu, une performance remarquable pour un film de 3 heures et 19 minutes.
Une gauche collaborationniste ?
Il est vrai que le film met en lumière une période sombre de l’histoire française dont on n’a toujours pas dit le dernier mot : la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. Le personnage principal, le journaliste Jean Luchaire, était à l’origine un pacifiste socialiste. Cela pose déjà un problème pour certains : Luchaire serait-il représentatif de l’attitude de la gauche à l’époque de la collaboration ? Et ne pourrait-on pas établir des parallèles avec l’attitude de l’extrême gauche d’aujourd’hui, qui semble bien complaisante avec les thèses antisémites des islamistes ? Et qui pourrait bien s’inscrire selon les historiens Stéphane Courtois et Jean-Louis Panné dans une longue tradition, souvent occultée, des « gauches antisémites ».
Des personnages de clair-obscur
La réponse de Giannoli à ces deux questions est catégorique. Non, Luchaire n’était pas une figure emblématique de la gauche – le film montre d’ailleurs plusieurs autres personnages qui ne choisissent pas le même chemin, à commencer par son propre père – et non, il n’a pas voulu traiter de la tendance antisémite de l’extrême gauche.
Mais le film traduit bel et bien une fascination pour ces personnages ambigus que sont Jean Luchaire, sa fille, Corinne et surtout Otto Abetz, l’ami de jeunesse de Luchaire et ambassadeur à Paris de l’Allemagne nazie pendant la guerre Giannoli a voulu leur donner une personnalité complexe et c’est ce qui lui a valu l’accusation de trop humaniser des personnages sulfureux. Selon l’historien Laurent Joly, le film entretient une confusion « sur les ressorts de l’engagement collaborationniste ». Le même Joly reproche aussi à Giannoli et à son coscénariste Jacques Fieschi de « minorer l’exceptionnelle précocité de l’engagement pronazi de Jean Luchaire. »
Liberté romanesque
Le réalisateur a pourtant l’habitude de faire apparaître ces personnages en clair-obscur, faux ou anti-héros. On peut même dire qu’ils exercent une fascination sur lui car ses films en sont remplis. Phillipe Miller dans son film À l’origine (2009) en constitue un spécimen parfait : petit escroc qui se prétend cadre d’une entreprise de travaux publics et qui est pris par erreur pour le sauveur d’une petite ville en pleine crise économique. Il mène – provisoirement – tout le monde en bateau mais il est lui-même emporté puis dépassé par ses propres mensonges. Et que dire de son Lucien de Rubempré dans l’adaptation du chef-d’œuvre de Balzac, Illusions perdues (2021) ? Lucien, le poète qui devient journaliste, est aussi séduisant qu’ambitieux, il est prêt à beaucoup de compromissions pour réussir. On peut facilement y voir des prototypes du personnage de Jean Luchaire dans Les Rayons et les ombres.
Ces personnages traduisent également une autre fascination de Giannoli : son attirance pour le romanesque. Le romanesque, cela veut dire qu’on s’approprie un récit, souvent ancré dans une réalité, en le transformant en fiction. C’est le procédé employé dans Les Rayons et les ombres comme dans À l’origine.
Une narratrice somnambule
Dans un petit appartement dans le Paris de l’épuration d’après-guerre, Corinne, malade, raconte sa vie et celle de son père. Jean vient d’être fusillé, Corinne, sa fille chérie, est elle-même frappée d’indignité nationale. Elle veut, à travers ce récit qu’elle enregistre au magnétophone, comprendre « comment on en est arrivé là ». Corinne avait été une actrice très prometteuse à la fin des années 1930, mais elle a traversé la guerre comme une somnambule. L’interrogation paraît donc tout à fait légitime.
Mais il se trouve que la Corinne historique a laissé un témoignage direct, Ma drôle de vie, ses mémoires publiés en 1949. Ce récit, annoté par le journaliste collaborationniste Jean Thouvenin et republié à l’occasion de la sortie du film, n’a pas du tout la même inspiration que celle présentée dans le film. Son sujet n’est pas « comment on en est arrivés là » mais « je veux m’expliquer ». C’est ce qu’elle fait dans ses mémoires, assez mal d’ailleurs. L’impression qui s’en dégage est celle d’une jeune fille gâtée et égocentrique, focalisée sur ses conquêtes masculines et contrariée par les dérangements de la guerre. Elle aime son père, qui apparaît par moments, toujours rassurant, souriant, mais l’histoire de l’homme de presse n’est pas au centre du livre, et son parcours du pacifisme vers l’antisémitisme en est absent.
Le récit de Corinne dans le film est donc fictionnalisé ; c’est un procédé romanesque. Sa voix dans Les Rayons et les Ombres a pour but d’élargir la perspective, afin de pouvoir donner plus de place à l’Histoire, à l’évolution de son père, à la relation entre Jean Luchaire et Otto Abetz. Mais le récit reste subjectif, il est incomplet. Corrine l’admet, elle a des trous de mémoire et commet des erreurs chronologiques. Elle aime surtout son père, elle s’identifie à lui, aussi parce qu’ils partagent la même maladie, la tuberculose, que le film évoque en permanence.
« La banalité du mal »
Ce dispositif fonctionne-t-il ? Est-il légitime ? En partie oui. La trajectoire que suivent Luchaire et d’Abetz vers l’antisémitisme le plus détestable est passionnante : l’un et l’autre y viennent par un mélange d’opportunisme et de pacifisme poussé jusqu’à l’absurde et l’abject. Peu importe si le film ne correspond pas toujours à la stricte historicité – on a même envie de dire paradoxalement que Giannoli a une telle maîtrise des sources qu’il a le droit à cette liberté dès lors, comme il l’assure lui-même, qu’il ne commet ni erreur grave ni contresens L’essentiel est la crédibilité historique du film, et elle est indéniable. On pourrait même dire qu’une des grandes qualités des Rayons et les ombres est qu’elle nous montre l’inquiétante facilité du chemin vers l’horreur et la violence du régime nazi. Pas besoin d’être un monstre : l’analyse d’Arendt sur « la banalité du mal », si souvent mal comprise, trouve ici une brillante illustration. À cet égard, force est de constater que les réactions hostiles, voire violentes, de certains historiens et de certains médias sont surprenantes au regard des acquis de l’historiographie de la collaboration des dernières décennies. On se croirait revenu aux thèses de Paxton, vieilles déjà de plus de cinquante ans, assimilant la collaboration à un projet idéologique volontaire et autonome de Vichy (qui existe bel et bien), et à la seule extrême droite, à quelques « errements individuels » près. La diversité des parcours, des motivations et des types de collaboration, l’importance des « zones grises » dans les comportements des élites comme de la population, enfin le caractère décisif de la chronologie, interdisent pourtant de s’en tenir à toute vision simpliste de la période : notamment celle qui voudrait que la collaboration soit un « bloc », synonyme de droite, et d’une résistance, un autre « bloc » synonyme de gauche.
Complexité de l’histoire, simplisme de la mémoire
Malgré le bilan incontestable de ces années qui penche clairement en faveur d’une résistance majoritairement de gauche, une vision manichéenne plaquée a posteriori ne tient pas au regard de l’attitude du Parti communiste jusqu’en juin 1941, des personnalités de Vichy venues de la gauche, et inversement de la présence importante de figures de droite (y compris proches de l’Action française) à Londres. Il suffit de lire les mémoires de Daniel Cordier pour comprendre que le nationalisme, consubstantiel à l’extrême droite, pouvait logiquement conduire certains à la Résistance, tandis que son anticommunisme et son antisémitisme militaient chez d’autres (majoritaires) en faveur du ralliement à Vichy. Complexité de l’histoire…
C’est pourquoi, au-delà des motivations personnelles du personnage (corruption, goût du luxe, maladie fatale), le cas de Jean Luchaire illustre un sujet d’intérêt historiographique général : l’existence paradoxale d’une « filière pacifiste » vers la collaboration. Il semblerait que le fait, pourtant bien connu des historiens, soit interdit de publicité et que la version en noir et blanc (« héros contre salauds ») demeure la seule autorisée sur la période : y compris sur l’épuration dont les abus et les ambiguïtés sont pourtant aussi bien montrés dans le film qu’attestés par l’histoire. Or la caricature militante est peut-être encore plus forte aujourd’hui que naguère, étant donné la polarisation politique actuelle, la reductio ad hitlerum triomphante, et l’extension sans fin de la notion d’« extrême droite », à laquelle des historiens très en vue prêtent leur concours.
Incohérences
La réserve principale que l’on apportera sera donc plutôt d’ordre cinématographique qu’historiographique. Elle concerne le dispositif central du film qui tourne autour du personnage de Corinne Luchaire. Celle-ci n’est pas à la hauteur de la place qui lui est confiée comme narratrice, car elle ne saisit jamais la gravité de la situation historique et n’en connait ni ne comprend les enjeux et les ressorts. D’où un hiatus dérangeant entre sa vision superficielle des choses et l’ambivalence terrifiante de nombreuses scènes ou la subtilité psychologique et politique de certains dialogues, notamment quand intervient Abetz. La séquence où Corinne sauve une famille juive dans un sanatorium où elle réside n’est d’ailleurs pas présente dans ses mémoires et apparaît comme une incohérence par rapport à sa personnalité profondément passive. Elle n’est pas une victime du conflit mondial, elle se met volontairement la tête dans le sable, non seulement pour cracher du sang mais pour ne rien voir. L’actrice elle-même, Nastya Golubeva, est-elle aussi convaincante que les deux autres membres du trio central joué par Jean Dujardin et August Diehl ?
Un ultime tabou ?
La deuxième réserve que l’on émettra concerne l’étonnante discrétion des Rayons et les ombres sur la collaboration ou la complaisance de nombreux acteurs de cinéma de l’époque. Ils n’apparaissent que comme un groupe d’amis anonymes de Corinne, goûtant aux réceptions somptueuses d’Abetz et participant aux innombrables orgies (un aspect un peu lassant du film) des profiteurs de l’Occupation. On n’entend aucun nom précis, on ne voit aucun visage connu, à la différence de plusieurs écrivains, bien identifiés comme Céline ou Drieu. On ne saura pas, par exemple, que la jeune Simone Signoret fut l’assistante de Jean Luchaire qui, pendant son procès, se vanta de l’avoir protégée pendant la guerre. Or Simone Signoret elle-même évoque dans ses mémoires sa fréquentation des Luchaire, père et fille.
Un ultime tabou, épargnant le cinéma lui-même, dans un film qui sait pourtant en briser d’autres ?
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