Depuis de longues années, Guillaume Cuchet, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, explore l’histoire du christianisme en questionnant notamment son « effondrement » dans nos sociétés (Comment notre monde a cessé d’être chrétien, 2018). Dans son dernier ouvrage paru au Seuil, La religion des morts, il s’interroge sur l’invention du deuil moderne au XIXᵉ siècle. Il a accepté pour la NRP de répondre aux questions d’Olivier Dard afin de présenter sa démarche et ses thèses.
1/ Avant même d’ouvrir votre livre, le lecteur s’attarde sur la couverture qui s’attache à un détail du tableau d’Émile Friant, « La Toussaint » (1888), que vous présentez longuement dans votre introduction. En quoi cette toile est-elle emblématique et que nous enseigne-t-elle d’un point de vue historique ?
Friant est un peintre de talent, un peu oublié aujourd’hui. La Toussaint est un tableau de jeunesse qui a obtenu un grand succès au Salon de la peinture et à l’Exposition universelle de 1889. Il est actuellement au musée des Beaux-Arts de Nancy mais il a longtemps été au musée du Luxembourg à Paris, que l’on considérait jadis comme le Louvre des vivants. Il représente une scène classique du XIXᵉ siècle : le pèlerinage au cimetière d’une famille bourgeoise en tenue de grand deuil qui va visiter ses morts les bras chargés de fleurs, le 1ᵉʳ ou le 2 novembre. Le tableau est emblématique du succès au XIXᵉ de ce « culte des morts » (l’expression était nouvelle) que l’on peut définir comme un culte familial du souvenir et de la tombe. Il n’existait pas sous l’Ancien Régime, en tout cas pas sous cette forme. Il est né vers 1810-1820 et il est rapidement devenu l’ancrage anthropologique et religieux le plus profond et le plus unanime du siècle. C’est tout l’objet du livre.
2/ Avant de traiter du XIXᵉ siècle, vous revenez longuement sur les siècles antérieurs, un vrai souci chez vous que l’on notait déjà dans votre premier livre, Le crépuscule du purgatoire. Vous rendez aussi un hommage appuyé à Philippe Ariès et à ses travaux sur la mort. Comment l’historien que vous êtes aborde-t-il cette question de la mort et du deuil qui ne relève pas seulement de la discipline historique ? Quelles sources originales peut-il mobiliser et comment peut-il penser la périodisation d’un tel objet ?
Le spécialiste d’histoire contemporaine qui travaille sur des sujets comme la religion, le deuil, la famille, etc., a toujours comme premier problème de savoir où on en était exactement au début de sa période de ces problèmes anciens. Il y a là un travail de reconstitution préalable nécessaire très important parce qu’il engage toute la suite. J’y consacre toujours beaucoup de temps et j’en discute abondamment avec mes collègues des périodes plus anciennes. C’est le seul moyen de savoir vraiment ce qui est nouveau dans le dossier ou ce qui, sans avoir l’air formellement nouveau, fonctionne de façon nouvelle. Le cimetière chrétien classique, c’est-à-dire le fait d’enterrer les morts dans et autour des églises, elles-mêmes le plus souvent au cœur des agglomérations, est né entre le VIᵉ et le XIᵉ siècle. Il était encore en place à la veille de la Révolution. C’est ce long Moyen Âge qu’il a fallu reconstituer de prime abord, tout en étant attentif aux changements qu’il a pu connaître entre-temps. Une distance véritablement anthropologique nous en sépare.
Je rends hommage à Ariès parce que c’est la lecture de L’Enfant et la Vie familiale sous l’Ancien Régime qui m’a donné envie d’être historien. Il a inventé l’histoire des attitudes devant la mort, avec quelques autres comme Michel Vovelle et François Lebrun, à travers deux articles essentiels repris dans les Essais sur l’histoire de la mort en Occident en 1975. En 1966, dans « Le culte des morts à l’époque contemporaine », il expliquait que la pratique de la visite régulière au cimetière, qu’on pouvait croire immémoriale, datait en fait du début du XIXᵉ siècle, donc qu’elle était beaucoup plus récente qu’on ne le croyait. Dès l’année suivante cependant, dans « La mort inversée » (article très célèbre), il expliquait que les attitudes devant la mort étaient au seuil d’un nouveau bouleversement, qui avait commencé quelques années plus tôt. La mort était devenue « taboue », a-t-on alors beaucoup dit. Le deuil en particulier, naguère pratique sociale ostentatoire et presque obligatoire, était en train de devenir invisible, privatisé, voire un peu obscène. Là où, dans le culte des morts du XIXᵉ, on l’affichait, voire, à l’époque romantique, on promettait bruyamment aux défunts de ne jamais se remettre de leur mort (quitte à mentir un peu), l’idée était désormais de « faire son deuil » (pour reprendre une expression d’origine psychanalytique promise à un grand avenir) le plus rapidement et le plus discrètement possible. Ariès, en plus d’être un historien remarquablement inventif, était aussi un bon sismographe de la modernité, dans la grande tradition conservatrice des Chateaubriand, Burke, Taine, Barrès.
La mort et le deuil ne relèvent pas seulement de l’histoire, en effet, mais force est de constater qu’ils en ont une et qu’on peut la retracer. Or qui dit histoire dit datation. Bien sûr, l’histoire des attitudes devant la mort engage la longue durée, voire l’invariabilité supposée de l’anthropologie, mais, à bien y regarder, on est surpris d’y trouver plus de dates qu’on ne pouvait s’y attendre : des périodes, des événements, des moments de bascule. Il faut les retrouver, parce que les contemporains les oublient rapidement (plus que les événements politiques), mais elles existent. Le système des cimetières chrétiens d’Occident, par exemple, qui n’avait pratiquement pas changé depuis la fin du Moyen Âge, a changé du tout au tout entre 1770 et 1840, grosso modo, donc en deux générations. Les sources ne manquent pas par ailleurs pour écrire cette histoire parce que tous les niveaux de la réalité sont concernés, de l’histoire matérielle des cimetières et des tombeaux à la métaphysique des représentations de l’au-delà. Assembler toutes ces pièces sans trop simplifier le tableau peut s’avérer une opération délicate : elle m’a pris vingt ans !
Pour le reste, il ne faut pas se faire trop d’illusions sur la portée de ces analyses. Elles ne consolent de rien. J’aime bien ce grand moment de télévision qu’a été le dernier passage d’Ariès sur Apostrophe en 1983, la célèbre émission de Bernard Pivot. Il était venu présenter son dernier livre, Images de l’homme devant la mort. Malade, il portait au bras un crêpe noir parce qu’il venait de perdre son épouse Primerose. À Pivot qui lui posait la question de savoir comment l’historien de la mort vivait un tel événement, il a répondu sans pathos : « avoir écrit ou réfléchi sur la mort n’ajoute absolument rien. On est nu devant la mort comme tout le monde. On écrit mille pages et on est comme par terre », avant d’ajouter en coulisse (c’est Pivot qui l’a rapporté) : « Je ne vous donnerai pas l’occasion de me réinviter », et il est mort peu après.
3/ Vous insistez, à raison, sur l’importance de l’encadrement juridique de la mort avec notamment le décret sur les sépultures de 1804 ou l’ordonnance de 1843. En quoi ces textes sont-ils fondateurs ?
Ils sont très importants parce que, dans cette histoire, la loi encadre moins des pratiques préexistantes, surtout dans le cas du décret de 1804, qu’elle ne leur permet de se développer, fût-ce un peu malgré elle, en s’engouffrant dans les brèches de ses dispositifs. L’Ancien Régime, après en avoir longuement discuté, avait lancé la réforme des cimetières par l’ordonnance de Louis XVI sur les sépultures de 1775. À la veille de la Révolution, on estime que la moitié des villes de France ont déjà transféré leurs cimetières.
Le décret de prairial sur les cimetières de 1804 est une de ces masses granit de la restauration napoléonienne avec le concordat, les préfets, le franc germinal, la légion d’honneur, etc. Il rappelle l’interdiction de 1775 d’inhumer dans les églises, recommande de transférer les cimetières partout où on le pourra en dehors des agglomérations, prescrit le passage de la « fosse commune » d’avant la Révolution (où l’on empilait les morts les uns sur les autres) à la « tranchée » du même nom (où on les juxtaposerait désormais). Il reconnaît aux cultes le monopole des pompes funèbres, histoire de leur permettre de se reconstruire après la Révolution, dans le sillage du concordat. Et surtout – initiative révolutionnaire – il ouvre la possibilité pour les municipalités de vendre des concessions funéraires dans les cimetières sur lesquelles faire ériger des tombeaux individuels et familiaux (puisqu’on ne pouvait plus le faire dans les églises). Le législateur n’avait pas prévu le succès formidable qu’auraient ces concessions qui allaient monumentaliser les cimetières et… dévorer l’espace !
Le texte de 1843 est moins connu mais il est aussi d’une importance capitale. On était sous la monarchie de Juillet. Les autorités, confrontées au problème imprévu de la multiplication des concessions, avaient imaginé au départ de les interdire, avant d’y renoncer et de proposer à la place la vente de concessions temporaires. L’idée était que, comme la durée réelle des deuils n’était pas indéfinie, en réorientant le flux de la demande des perpétuelles vers les temporaires, on limiterait les problèmes d’espace. Peine perdue : la demande de concessions temporaires s’est ajoutée à celle des perpétuelles au lieu de s’y substituer, et le problème s’en est trouvé aggravé !
4/ Un des grands intérêts de votre livre est de donner à réfléchir sur la géographie de l’espace des morts. Vous faites de Paris, la « capitale du ‟culte des morts ˮ ». À quel titre ? Vous distinguez aussi, classiquement pourrait-on dire, villes et campagnes (« Morts des villes et mort des champs »). L’image est suggestive, mais que recouvre-t-elle ?
C’est dans un nouvel espace des morts – les cimetières transférés ou modernisés du XIXe – qu’est né ou qu’a pu se déployer un nouveau rapport aux morts, que les contemporains ont appelé « culte des morts » ou « culte des tombeaux » sur modèle antique. Mieux, c’est à la faveur de certains aménagements de ce nouvel espace (la multiplication des concessions, le passage de la « fosse » à la « tranchée » commune, l’éloignement des cimetières) qu’il a pris ses traits les plus caractéristiques. Le Père-Lachaise, ouvert à proximité de Paris en 1804 (la même année que le décret de prairial), va devenir le laboratoire de ce nouveau culte. Il a été imité partout en France et en Europe, jusqu’aux États-Unis. Dans sa partie romantique, il attire la bourgeoisie libérale, surtout à partir du moment où on y a transféré des dépouilles célèbres venu du Musée des monuments français d’Alexandre Lenoir, comme Héloïse et Abélard, Molière, La Fontaine. Sous l’Ancien Régime, l’idéal était d’être enterré près des tombes des saints ou des autels (ad sanctos) ; au XIXe siècle, on cherche plutôt la proximité des notabilités de la politique, de la culture et du spectacle. Les contemporains, surtout à partir des années du Second Empire, s’étonnent du succès de ce culte à Paris, y compris dans les milieux populaires qui prennent d’assaut les cimetières à la Toussaint. La ville des révolutions et des plaisirs, répète-t-on, est aussi celle où les hommes se découvrent et les femmes se signent au passage des corbillards hippomobiles suivis de longs cortèges (spectacle omniprésent). Cette révolution, urbaine au départ (même si l’ordonnance de 1775 concernait aussi en théorie les campagnes), est devenue de plus en plus rurale, en partie du fait de la double résidence des élites (qui se faisaient volontiers enterrer à la campagne) et du rôle de modèle intermédiaire des bourgs. Dans le dernier tiers du XIXᵉ siècle, un nombre croissant de cimetières ruraux commencent à ressembler à des cimetières à la mode urbaine.
5/ Même si votre approche est celle d’un historien du religieux, vous ne négligez jamais les enjeux politiques auxquels la question de la mort est confrontée, en particulier avec l’avènement d’une Troisième République marquée du sceau de la laïcité et de l’anticléricalisme. Vous écrivez cependant (p. 256) que « si la ‟question religieuseˮ a divisé les Français, la religion des morts les a rassemblés », et vous parlez même d’un « consensus » qui a perduré presque jusqu’à nos jours. Pourriez-vous revenir sur ce qui peut apparaître comme un paradoxe ?
La question est très politique parce que les cortèges funèbres sont, potentiellement, des occasions de manifestations pour l’opposition, que le refus des obsèques religieuses de la part du clergé (encore fréquent dans la première moitié du siècle) suscite des protestations ou que l’enterrement civil volontaire donne lieu à des affrontements idéologiques très vifs, parmi les plus sensibles de l’époque. Que l’on pense à l’enterrement de Hugo en 1885 à l’occasion duquel l’église Sainte-Geneviève redevient le Panthéon où la Nation enterre ses grands hommes.
Une fois les républicains parvenus au pouvoir à la fin des années 1870, les mesures funéraires font pleinement partie de leur programme de laïcisation de la société française : laïcisation des cimetières (acquise en 1881), garantie de l’enterrement civil (1887), légalisation de la crémation (1887-1889), laïcisation du service extérieur des pompes funèbres (1904, annonciatrice de la Séparation), etc. Donc la mort est un motif, parmi d’autres, d’affrontement entre catholiques et anticléricaux, mais elle est aussi – et on l’a moins souvent souligné – un objet de consensus très profond à travers le culte des morts. Tout le monde, croyants ou incroyants, est d’accord pour considérer qu’on doit aux morts un culte de ce genre et la Toussaint rassemble tout le monde. D’où l’idée, qui est une des conclusions du livre, que ce culte des morts est la véritable « religion civile » de la société du XIXᵉ siècle (on avait déjà pensé sous le Directoire à inventer une fête annuelle des morts, sans imaginer à cette date la revanche que prendrait là le catholicisme).
6/ Un des temps forts de votre livre est le chapitre que vous consacrez à la « réinvention de la Toussaint » au XIXᵉ siècle. Que signifie cette « réinvention » par rapport au passé, à ce que vous appelez « l’ancienne Toussaint » de l’Ancien Régime ? Et, qu’en est-il, serais-je tenté de vous demander même si on sort de l’objet même du livre, de sa pérennisation ou au moins de traces repérables au XXIe siècle ?
La Toussaint devient au XIXᵉ siècle la fête la plus populaire du calendrier liturgique, mais elle est très différente de ce qu’elle était sous l’Ancien Régime. Chaque année, à partir du milieu du siècle, à la Toussaint, la presse signale la fréquentation croissante des cimetières. C’est rapidement devenu un véritable marronnier de la presse nationale puis régionale. Cette Toussaint du XIXᵉ est une fête du souvenir des morts qui dure deux jours, les 1ᵉʳ et 2 novembre, même si les cimetières sont plus fréquentés le 1ᵉʳ parce que c’est un jour férié. Du 1ᵉʳ, elle a pris le nom (la Toussaint) et du 2 le contenu (la commémoraison des morts), mais des morts considérés comme sauvés par hypothèse, fût-ce en passant par le purgatoire, bien loin des perspectives dramatiques du Dies irae et de la liturgie tridentine des funérailles centrée sur le jugement de l’âme. La fusion a été facilitée par le fait que, liturgiquement, le 2 commence le 1ᵉʳ au soir, avec les vêpres des morts et des sonneries de cloches spectaculaires. Cette religion des morts est le véritable phénomène de religion populaire du siècle, le plus répandu et le plus spécifique. Né en dehors de l’orbite du catholicisme, il a eu tôt fait d’y être intégré.
Cet immense succès du pèlerinage sur les tombes de la Toussaint s’est prolongé fort avant au XXᵉ, voire au XXIᵉ siècle. Personne en France n’évoque son déclin avant les années 1970. Encore peut-on ajouter qu’il a décliné lentement depuis (la chute de la pratique religieuse depuis les années 1960 a été beaucoup plus brutale). Mon hypothèse est que le culte des morts du XIXe a fonctionné dans la longue durée comme une « religion de la sortie de la religion » (pour reprendre une expression de Marcel Gauchet en un tout autre sens que lui), c’est-à-dire comme un moyen de se ménager des étapes dans ce processus nécessairement long et délicat, même si, individuellement, elle a pu être aussi le moyen de revenir à une religion de plein exercice.
Olivier Dard
Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.
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