C’est une étape cruciale vers l’intégration monétaire régionale. Après avoir tergiversé, les dirigeants de la CEDEAO réunis en Sierra Leone confirment leur volonté de lancement de l’ÉCO en 2027. Le franc CFA ne sera bientôt qu’un lointain souvenir.
Explications du banquier ivoirien Guillaume Liby, auteur de « l’Économie pour tous » et « la Finance à portée de main ».
L’ECO a semblé pendant des années un serpent de mer. Le projet avait été annoncé pour la première fois en 2003. Est-ce une annonce de plus, ou bien une avancée historique ?
C’est une étape importante dans l’intégration monétaire régionale. Les chefs d’État et du gouvernement de la CEDEAO ont décidé de commencer par les pays qui remplissent un certain nombre de critères de convergence. La méthode mérite d’être saluée. Après plus de deux décennies de report, l’organisation fait le choix du pragmatisme, en privilégiant une approche progressive. Le principe d’une mise en place simultanée s’était révélé irréaliste.
Approche progressive, cela signifie que très concrètement tout le monde ne va pas rentrer au même moment dans l’ECO ?
Chaque échéance a jusqu’à présent buté sur un certain nombre de difficultés, parmi lesquelles l’insuffisance de la convergence macroéconomique. Cette nécessité de convergence est un socle. Les critères retenus sont stricts mais nécessaires : un déficit budgétaire limité à 3% du PIB, une inflation maîtrisée, la limitation du financement monétaire des États et un niveau suffisant de réserve de change.
Ces différents points sont indispensables à la crédibilité d’une monnaie commune. Peu de pays les respectent simultanément et durablement. Une union monétaire ne peut fonctionner si certains états transfèrent aux autres les conséquences de leur déséquilibre budgétaire ou monétaire. La réussite du dispositif implique donc le respect des critères de convergence et c’est ce qui explique que tous les États ne vont pas être concernés dès le départ.
C’est une décision de la CEDAO. Les pays de l’AES ont quitté l’institution régionale mais demeurent dans l’UEMOA. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont-ils ou non concernés par la réforme ?
Ces pays se sont effectivement retirés de la CEDEAO. En conséquence et sauf revirement de leur part, ils ne sont pas concernés par ce dispositif. Pour les membres de la CEDEAO, d’après les informations disponibles, l’ECO sera disponible dans les différents pays au fur à mesure du respect des critères de convergence. Le déploiement sera donc séquencé.
L’un des atouts du franc CFA, parfois à l’inverse reproché par ses détracteurs, est un taux de change fixe avec l’euro. Est-ce que ce système va perdurer avec l’ECO ?
Trois modalités de taux de change existent et sont possibles, entre lesquelles les États devront trancher : un taux flexible intégral, un taux fixe avec l’euro, ou un taux flexible avec un panier de monnaies, dont l’euro, le dollar, le yuan notamment, avec une variation contrôlée autour de 5 à 10%. C’est certainement cette dernière modalité qui va s’appliquer parce qu’elle reflète la diversité des pays de la CEDEAO et de leurs partenaires commerciaux.
Une grande partie des pays de la CEDEAO ont le franc CFA en commun. Ce n’est pas le cas du Ghana et du Nigeria. On avait le sentiment que c’était avec ces deux États que la mise en œuvre connaissait des blocages. Qu’est-ce qui a désormais changé ?
Avec le Ghana et le Nigeria, les problèmes sont plutôt d’ordre politique. Le Nigéria constitue les 2/3 du PIB de la CEDEAO et la moitié de sa population. Il y avait donc logiquement une peur d’être en quelque sorte phagocyté par le géant de l’Afrique de l’Ouest. Tout devrait désormais rentrer dans l’ordre avec les négociations qui sont engagées.
On a assisté aujourd’hui à une annonce politique. Est-ce qu’elle s’accompagne d’un calendrier d’exécution ?
L’annonce va être rapidement complétée par une feuille de route qui va détailler les différentes phases de la réforme ; la réussite dépendra de la capacité à la fois définir cette feuille de route et la tenir. La réussite implique la création effective de la Banque centrale régionale, l’adoption de ses statuts, le choix définitif du régime de change, la constitution et la gestion des réserves communes, les modalités de conversion des monnaies nationales, l’harmonisation des systèmes de paiement et des pièces ainsi que le calendrier juridique de la transition.
Ce n’est qu’à ces conditions que les marchés, les investisseurs, les banques et les citoyens pourront se préparer sereinement à cette mutation historique.
L’ECO sera-t-il de manière automatique un facteur de développement pour l’Afrique de l’Ouest ?
La monnaie commune va faciliter les échanges, mais elle ne crée pas les biens et les services qui seront échangés. Elle ne modifie pas non plus les avantages comparatifs des économies qui l’adoptent. Si les pays produisent essentiellement les mêmes matières premières et importent les mêmes biens manufacturés, ils continueront naturellement à commercer davantage avec le reste du monde qu’entre eux ;
Le véritable défi de la prochaine décennie, c’est celui de la transformation productive. L’union monétaire devra s’accompagner d’une véritable politique industrielle régionale visant à développer des chaînes de valeur ouest-africaines, à transformer localement davantage les matières premières et à produire une part croissante des biens consommés par les populations de la région. Il faudra enfin lever les obstacles qui freinent encore la libre circulation des marchandises. C’est cette complémentarité économique qui donnera à l’ECO la possibilité d’être un facteur de développement.
Nous parlons de l’Afrique de l’Ouest. Il existe un autre franc CFA en Afrique centrale. Contrairement à la CEDEAO, la CEMAC n’a jamais porté ce débat d’une sortie du franc CFA. Estime-t-elle avoir un intérêt au statu quo ?
Au-delà des avantages traditionnels de stabilité des prix de produits importés et donc d’une inflation généralement maîtrisée, la plupart des pays CEMAC, exportateurs de pétrole, sont protégés contre les variations brusques des taux de change. Avec le franc CFA adossé à l’euro, qui a lui-même un alignement presque stable avec le dollar, les revenus dérivés du commerce du pétrole, un produit mondialement facturé en dollar, sont stabilisés. Les pays de la CEMAC estiment donc effectivement avoir un intérêt à ne rien changer.
Propos recueillis par Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
Voir aussi
24 juillet 2026
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire19 minutes de lecture
23 juillet 2026
L’engrenage
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
30 novembre 2025
En Côte d’Ivoire, les moutons et les chiens
Stabilité : Alassane Ouattara a abusé de cette promesse pour justifier un quatrième mandat auprès de partenaires internationaux réticents. Sur le papier, le président sortant a réussi son « coup KO ». Mais braver l’aspiration d’un peuple au changement comporte aussi des risques.
0 Commentaire10 minutes de lecture
3 décembre 2025
Législative partielle aux États-Unis : le sentiment anti-Trump gagne même les terres les plus conservatrices
par Eliott MamaneJournaliste et chroniqueur.
Ce mardi 2 décembre, une élection « spéciale » au Tennessee, État le plus évangélique d’Amérique, a permis de combler un siège vacant à la Chambre des représentants. Bien que gagné par les Républicains, le scrutin témoigne de l’érosion de la base trumpiste.
0 Commentaire7 minutes de lecture
4 décembre 2025
Hezbollah-Israël : une nouvelle guerre aux portes du Liban ?
par Maya KhadraEnseignante et journaliste franco-libanaise spécialiste du Moyen-Orient.
Un an après l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, le gouvernement libanais a pris des décisions presque révolutionnaires pour désarmer le Hezbollah.
0 Commentaire5 minutes de lecture