Bernard Cazeneuve est un homme plus que respectable, un des rares ministres du quinquennat Hollande à ne pas s’y être perdu. Et même à avoir suscité l’admiration pour son sang froid et sa mesure, dans le terrible moment terroriste que notre pays a traversé en 2015/2016.
Que va-t-il faire dans cette galère se demande-t-on, au vu de ses premiers pas vers une potentielle candidature en 2027? Au vu du texte de très bonne tenue qu’il a publié sur le site de son mouvement, La Convention, la semaine dernière? 86 pages qui ne sentent ni la démagogie ni le marketing, qui fleurent bon au contraire le mendésisme et l’exigence. Qui posent des principes et des orientations, pour « Tenir la promesse de la France », en reconstruisant un État républicain digne de ce nom, dans le domaine du régalien comme dans celui du social.
Double galère à vrai dire. Celle de son camp d’abord, la gauche modérée, républicaine, « de gouvernement ». Camp à la fois affaibli depuis la fin du quinquennat Hollande, et divisé par des stratégies divergentes et des ambitions rivales. Celle, naissante, de Raphaël Gluksmann, celle récurrente de François Hollande, toujours en embuscade, toujours en recherche du temps perdu.
Sans parler du Ps et de ses hésitations permanentes dans la relation avec LFI, mais où à la fin, l’alliance pour sauver quelques sièges l’emporte toujours sur les scrupules et les convictions…Or l’acte politique fondateur de Bernard Cazeneuve en 2022 fut précisément de quitter le Ps au moment de l’alliance pour les législatives, la fameuse NUPES, avec LFI, qui préfigurait celle de 2024, le « Nouveau Front Populaire ». Honneur à lui, mais il fut bien seul. Comment faire avec le ps qui vient de décider d’organiser une primaire, à laquelle il est vrai, ni Hollande, ni semble-t-il Gluksmann, n’ont une folle envie de participer? La question ne se pose pas qu’à lui.
Galère aussi de la campagne présidentielle elle-même : Bernard Cazeneuve n’est pas homme à facilement se livrer au grand déballage d’une campagne. Il n’aime ni les coups médiatiques, ni la polémique numérique – on sent même qu’il les méprise un peu. Son meilleur rôle est de débattre dans le respect de l’autre (quand il est respectable), plutôt que d’être un tribun à punchline. Le style populiste, ce n’est pas lui. On mesure la dégradation de notre vie politique, au fait que des hommes ou des femmes dotés encore d’une certaine vertu publique comme disait Montesquieu, apparaissent aujourd’hui, aux yeux de certains commentateurs, comme désuets…
Mais alors, que faire ? On sent Bernard Cazeneuve, à la lecture de son texte, profondément préoccupé par la situation du pays, à tel point qu’il ne veut pas se soustraire à ses responsabilités – au moins celle d’essayer, d’insuffler des idées fortes, pour tenter de sauver ce qui peut l’être .
Son premier combat est contre les extrêmes, LFI et RN, dont il redoute non seulement le duel, mais la victoire. Lui pourrait creuser le sillon d’une critique renouvelée du RN. C’est la clef de ce scrutin. Une critique qui ne se contente pas de crier au fascisme et au racisme, laquelle a fait la preuve de son inefficacité politique, parce que reposant sur une analyse erronée de sa progression : 35% disent les sondages, deux fois plus que le 21 avril 2002, quand J.M. Le Pen se qualifia au détriment de L. Jospin, il y a bientôt 25 ans. Marine Le Pen, qui n’est pas JM Le Pen, est de fait la favorite de cette élection : cela pose la question à ses adversaires de trouver enfin les arguments pour contrer ce qui semble son irrésistible ascension, laquelle prospère sur l’échec du système politique traditionnel. Pour l’instant, on n’a guère vu de tentatives très convaincantes.
Son second combat est de « refaire un État » comme disait de Gaulle en 1958. Un Etat régalien, comme un Etat social. Bernard Cazeneuve n’a pas peur, à l’inverse de beaucoup à gauche, de parler sécurité et laïcité, son texte en témoigne. Il lui revient peut être de construire un nouveau discours républicain sur l’immigration, cet impensé politique absolu de la gauche. Discours qui ne se contente pas de l’indispensable maîtrise de l’immigration, promesse d’ailleurs jamais tenue, mais de définir et avec quels critères, l’immigration choisie et intégrable dont la France peut avoir besoin.
Enfin, l’Etat social, en perte de légitimité alors que que les Francais y sont si attachés. Les principes qu’il pose pour rendre acceptable une inéluctable nouvelle réforme des retraites, montrent qu’on peut être réaliste sans vouloir imposer une réforme à la hache. C’est une condition indispensable pour renouer le contrat démocratique, bien abîmé par la réforme de 2023.
Au fond Bernard Cazeneuve n’a pas le choix de son rôle : il doit être celui qui innove sur quelques sujets brûlants, pour faire entendre la voix du courage et sortir des impasses dans lesquelles la gauche républicaine, et au delà, l’ensemble des partis de gouvernement, se sont enfermés depuis de trop longues années, au point de désespérer nombre d’ électeurs modérés devenus orphelins.
La voie est étroite, et « la pente est raide » comme on dit, mais cette voie existe. Il reste à la tracer.
Philippe Guibert
Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.
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