Pr. Dr. Philippe Poirier, Titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires, Université du Luxembourg
La Roumanie n’a plus de gouvernement depuis l’adoption, le 5 mai 2026, d’une motion de censure contre celui dirigé par Ilie Bolojan, issu de l’aile « européiste » du centre droit roumain. Au-delà de l’usage d’un instrument classique dans une démocratie représentative pour le contrôle d’un gouvernement et de son action, cet épisode illustre en réalité une question politique bien plus profonde que le cadre interprétatif qui s’est imposé dans de nombreux discours politiques et médiatiques en Europe occidentale depuis les élections présidentielles successives de l’automne 2024 (dont l’annulation constitue en soi aussi un objet de conflictualité politique intense) et du printemps 2025. Ledit schéma d’analyse repose sur l’idée des plus simplistes qu’il n’existerait pour la Roumanie qu’un choix exclusif entre deux trajectoires : d’un côté, une marche irréversible dans l’Union européenne telle qu’elle est, et son modèle d’économie globalisée, décarbonée et régulée par l’ordo-libéralisme au niveau budgétaire ; de l’autre, une régression vers des formes « autoritaires nationales traditionalistes » inspirées notamment du « modèle » de Vladimir Poutine et/ou « autoritaires libertaires-technologiques » venant du « modèle » de Donald Trump.
Or, ce système d’analyse, bien qu’il repose sur des éléments plausibles et vérifiables à la fois pour les deux versants du clivage, demeure toutefois insuffisant pour saisir la complexité du politique en Roumanie et, plus largement, dans plusieurs démocraties d’Europe centrale et orientale. Autrement dit, la motion de censure, intervenue voilà deux jours après l’annulation par la Cour constitutionnelle de Roumanie du premier tour de la première élection présidentielle de novembre 2024, décision rendue deux jours avant la tenue du second tour, témoigne moins d’une simple crise gouvernementale conjoncturelle que de fractures sociales, territoriales, institutionnelles et identitaires beaucoup plus anciennes et qui peuvent être reformulées autour d’une problématique centrale : pourquoi la Roumanie, comme plusieurs États d’Europe centrale et orientale, connaît-elle, depuis son adhésion à l’Union européenne, une consolidation démocratique limitée, accompagnée d’effets ambivalents, parfois contradictoires, de l’européanisation politique et économique ?
Pour répondre à cette interrogation, il est nécessaire d’adopter une lecture à trois niveaux :
- Primo, une lecture historique, liée à la question nationale et à la difficulté récurrente de la Roumanie à construire un espace politique pleinement légitime à travers ses institutions ;
- Secundo, une lecture centrée sur le processus d’européanisation, avec ses ambivalences et les différents degrés d’adhésion, ou de rejet, de l’intégration européenne parmi les élites comme au sein de la population ;
- Tertio, une lecture économique soulignant à la fois la grave dégradation des principaux indicateurs macroéconomiques, mais également le rôle croissant de la diaspora roumaine, devenue à la fois un acteur régulateur du politique et un révélateur des fragilités économiques, sociales et territoriales du pays.
La question nationale et la difficulté récurrente de la Roumanie à construire un espace politique pleinement légitime à travers ses institutions
Sur un plan historique, il faut rappeler que la Roumanie est un État construit au croisement de plusieurs héritages impériaux : ottoman, austro-hongrois et russe. Les élites roumaines ont ainsi longtemps oscillé entre la fascination pour la réussite politique et administrative des configurations impériales multinationales et, à l’inverse, la volonté de construire un État-nation centralisé inspiré notamment du modèle français et/ou cantonal suisse. Les questions de la Transylvanie, de la Bessarabie puis de la Moldavie ont dès lors structuré durablement son imaginaire national ainsi que ses tensions territoriales et identitaires (voir à ce sujet Traian Sandu, Histoire de la Roumanie, Paris, Perrin, 2008).
Les recompositions territoriales issues de la Première Guerre mondiale furent décisives à cet égard. Le traité de Saint-Germain-en-Laye en 1919 reconnut notamment le rattachement de la Bucovine à la Roumanie après l’effondrement de l’Empire austro-hongrois. Le traité de Trianon en 1920 consacra quant à lui l’intégration de la Transylvanie et d’une partie du Banat à l’État roumain. Le traité de Paris en 1920 relatif à la Bessarabie permettait l’union de celle-ci avec la Roumanie, même si cette reconnaissance demeura partiellement contestée par la Russie soviétique. Cette situation contribua, au fil du XXᵉ siècle, à la formation de la Moldavie soviétique puis de la République de Moldavie indépendante, tout en maintenant une question lancinante, à la fois en Roumanie et en Moldavie, sur l’identité respective, ou commune, des deux États et des populations roumanophones de part et d’autre du fleuve Prut, et slavophones…
À ce titre, les déclarations récentes de la présidente moldave Maia Sandu, elle aussi européiste, ont ravivé ce débat historique. En avril 2026, elle a ainsi affirmé qu’elle voterait personnellement « oui » à une union entre la Moldavie et la Roumanie si un référendum démocratique était organisé. Elle a toutefois précisé qu’un tel choix devrait être validé par une majorité des citoyens moldaves et roumains et que si l’adhésion à l’Union européenne demeurait la priorité officielle de son gouvernement, celle-ci constituait, selon elle, une première étape vers un possible rapprochement politique plus approfondi entre les deux États roumanophones et un grand État souverain en Europe…
Les traités de Saint-Germain-en-Laye et de Trianon et leurs conséquences ont non seulement profondément reconfiguré l’Europe centrale et orientale, mais ils ont également consolidé ce que l’on pourrait appeler une question nationalitaire et politique durable : ainsi, des populations roumanophones sont longtemps restées en dehors des frontières de l’État roumain (et le demeurent), tandis que l’État lui-même comprend jusqu’à aujourd’hui d’importantes minorités nationales, notamment magyares et roms. Selon les derniers recensements et estimations démographiques, les Hongrois représentent environ 6 % de la population roumaine, concentrés principalement en Transylvanie, tandis que les populations roms représenteraient officiellement autour de 3 à 4 % de la population, bien que plusieurs organisations internationales (notamment le Conseil de l’Europe dans son rapport annuel sur la Roumanie) estiment leur proportion réelle plus élevée, jusqu’à 9 %. D’autres minorités historiques subsistent également, Allemands, Ukrainiens, Turcs, Tatars, Serbes, Slovaques, Juifs, Arméniens ou Grecs, dans des proportions plus réduites. Le Parlement roumain conserve d’ailleurs une spécificité héritée de la transition postcommuniste : des sièges sont réservés aux organisations représentatives des minorités nationales reconnues, permettant à plusieurs communautés historiquement implantées d’être directement représentées au sein de la Chambre des députés.
À cela s’ajoute une transformation démographique majeure depuis l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne en 2007 : l’émigration massive de la population roumaine. Entre 4 et 6 millions de Roumains vivraient aujourd’hui hors du territoire national, soit environ 20 à 25 % de la population totale du pays. Cette diaspora constitue l’une des proportions d’émigrés les plus importantes d’Europe par rapport à la population nationale. Elle est principalement installée en Italie, en Espagne, en Allemagne, en France et au Royaume-Uni, mais également aux États-Unis ainsi que dans plusieurs anciennes républiques soviétiques. Cette circulation permanente entre départs, retours et doubles appartenances a profondément modifié les équilibres sociaux, économiques et politiques du pays, tout en renforçant les tensions entre identité nationale, européanisation et souveraineté politique.
Cette question nationalitaire a été aussi l’un des terreaux des expériences autoritaires de l’entre-deux-guerres, tant en Roumanie que chez ses voisins immédiats. En Yougoslavie, le roi et le régent Paul gouvernèrent dans un contexte de centralisation autoritaire croissante. En Hongrie, le régent Horthy imposa un régime national-conservateur autoritaire. En Bulgarie, le règne du tsar Boris III fut également marqué par de fortes tensions politiques et identitaires.
La Roumanie elle-même ne fut nullement étrangère à cette dynamique autoritaire. Après une phase parlementaire relativement pluraliste dans les années 1920, le règne du roi Carol II marqua un tournant décisif. En 1938, celui-ci suspendit progressivement la démocratie représentative et instaura une monarchie « Cette période fut également marquée par l’ascension de la Garde de fer, mouvement fasciste dirigé notamment par Corneliu Codreanu. Après l’abdication de Carol II en 1940, le régime du maréchal Ion Antonescu accentua encore cette évolution autoritaire. Alliée de l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale, la Roumanie connut alors un régime militaro-nationaliste profondément marqué par l’antisémitisme d’État, la répression politique et l’obsession de la restauration territoriale post-Traité de Trianon.
La période communiste, surtout sous Nicolae Ceaușescu, a ajouté une strate supplémentaire à cette question nationalitaire : celle du national-communisme. Certes, la Roumanie était intégrée au bloc soviétique et alignée sur les structures fondamentales du marxisme économique et de ses terribles échecs. Mais elle cultivait aussi une forme de singularité nationale, parfois en tension avec Moscou, se rapprochant ponctuellement d’une posture d’autonomie comparable, sans être identique, au modèle yougoslave de Tito ou au modèle albanais d’Enver Hoxha. (voir à ce sujet Vladimir Tismăneanu, Stalinism for All Seasons : A Political History of Romanian Communism, Berkeley, University of California Press, 2003).
La chute du régime autocratique communiste en décembre 1989 n’a apporté de réponses aux questions permanentes de la légitimité de l’État, de la cohésion sociale et nationale et de la redistribution du pouvoir en Roumanie. Comme dans plusieurs États d’Europe centrale et orientale, une partie des anciennes élites s’est recomposée dans le nouvel ordre proclamé démocratique et de capitalisme de prévarication [notamment sous la période des multiples mandats des présidents Ion Iliescu (1990-1996-2000-2004) et Traian Băsescu (2004 à 2014)]. Autrement dit, l’ancienne allégeance au monde soviétique a été remplacée par une intégration rapide dans l’OTAN et l’Union européenne, sans que cette conversion géopolitique entraîne toujours une transformation profonde des pratiques politiques, administratives et économiques.
Le processus ambivalent d’européanisation de la Roumanie
Le modèle développé par Roberto Di Quirico au début des années 2000 sur les processus consacré aux mécanismes d’adaptation institutionnelle, de conditionnalité et de démocratisation dans les États voisins ou candidats à l’Union européenne (“Europeanisation and Democratisation: Explaining the Convergence of Central and Eastern European Countries”, East European Politics and Societies, vol. 19, no 2, 2005, pp. 293-314), permet précisément de comprendre pourquoi plusieurs dynamiques se sont soit partiellement bloquées, soit au contraire traduites par une intensification des « expériences politiques » des plus originales en Roumanie comme dans plusieurs États d’Europe centrale et orientale tout en renforçant l’adoption de cadres interprétatifs des plus limités par certaines élites politiques de l’Europe de l’Ouest, nourries du seul prisme téléologique de la construction européenne en dépit du Brexit de 2016…
Ce modèle montre en effet que l’européanisation ne produit pas mécaniquement une consolidation démocratique linéaire. Les réformes institutionnelles imposées ou encouragées par l’Union européenne peuvent certes transformer les structures administratives, juridiques et parlementaires, mais elles peuvent également provoquer des formes de résistances identitaires, de frustrations socio-économiques ou de réactions souverainistes lorsque les sociétés concernées perçoivent ces transformations comme incomplètes, asymétriques ou éloignées des réalités nationales.
Dans le cas roumain, cette tension s’est progressivement traduite par une polarisation croissante entre élites pro-européennes, élites national-conservatrices et mouvements populistes contestant à la fois les effets de la mondialisation, certaines politiques européennes ainsi que les modalités mêmes de la transition démocratique postcommuniste. Le parcours du président actuel de la Roumanie, Nicușor Dan, européiste et libéral sur le plan institutionnel, élu lors de l’élection présidentielle de 2025 face au candidat national-conservateur George Simion, dirigeant de l’Alliance pour l’unité des Roumains, constitue en lui-même une illustration particulièrement révélatrice de cette polarisation politique, territoriale, sociale et culturelle qui traverse désormais durablement la société roumaine.
Cette fragmentation affecte d’ailleurs l’ensemble des élites politiques, administratives et institutionnelles roumaines, indépendamment de leur seule coloration partisane. Elle contribue à expliquer des recompositions politiques parfois paradoxales et des alliances de circonstance entre formations pourtant opposées sur le plan idéologique. La motion de censure à l’origine de la chute du gouvernement d’Ilie Bolojan, déposée conjointement par les sociaux-démocrates et les nationaux-conservateurs, illustre précisément cette crise plus profonde de représentation, de légitimité institutionnelle et de cohésion du système politique roumain dans le contexte post-européanisation. Cette évolution n’est d’ailleurs pas propre à la Roumanie : elle rappelle également le parcours de l’actuel Premier ministre slovaque, Robert Fico, issu lui aussi de la social-démocratie, mais ayant progressivement développé une ligne souverainiste, conservatrice et critique à l’égard de certaines orientations de l’Union européenne, illustrant ainsi les recompositions idéologiques contemporaines d’une partie des gauches d’Europe centrale et orientale.
Le premier mécanisme est celui de la contagion démocratique. L’idée centrale est que l’européanisation provoquerait une diffusion progressive des normes, des règles et des pratiques démocratiques, suivant un modèle relativement homogène, destiné à être accepté par l’ensemble des élites nationales. C’est sans doute la première erreur d’interprétation. Certes, des instruments très puissants ont favorisé cette diffusion : les travaux de la Commission pour la démocratie par le droit (la Commission de Venise) et du groupe d’États contre la corruption (GRECO) du Conseil de l’Europe, ou encore l’ensemble des dispositifs de surveillance de l’État de droit de l’Union européenne. Mais cette lecture présupposait souvent que les sociétés concernées n’avaient pas d’expériences démocratiques propres. Or la Roumanie avait connu, avant la période communiste et autoritaire de l’entre-deux-guerres, des expériences constitutionnelles et parlementaires originales, notamment adaptées à ses propres équilibres historiques et sociaux. L’européanisation a parfois été perçue non comme une continuité démocratique, mais comme une substitution de modèles politiques par une partie des élites et populations de Roumanie.
Le deuxième mécanisme est celui de la socialisation des élites. L’européanisation suppose l’internalisation progressive, par les élites nationales, des normes, des politiques publiques et des valeurs de l’Union européenne. Or ce processus n’a jamais été totalement achevé et il est même, en partie, impossible à achever pleinement. Les élites roumaines sont traversées par des cultures politiques très différentes : certaines sont héritières des anciens appareils du glacis soviétique ; d’autres se sont construites dans une logique prioritairement atlantiste et sécuritaire, davantage tournée vers l’OTAN que vers l’Union européenne ; d’autres encore adhèrent à des formes de libéralisme économique très radicales, parfois proches d’une inspiration nord-américaine ou libertarienne, centrée sur l’obsession du rattrapage économique et de la modernité technologique.
Cela entre en contradiction avec le modèle implicite de l’Union européenne, qui repose plutôt sur une forme de néo-keynésianisme régulateur : extension du domaine des politiques publiques, importance de la régulation, planification partielle dans des secteurs comme l’agriculture, l’environnement ou le développement durable, poids des normes sociales et juridiques tout en se voulant une économie modèle de la globalisation. Une partie de la société roumaine et des élites économiques perçoit alors l’Union européenne non comme un espace de liberté économique absolue, mais comme un ensemble fortement régulateur.
Le troisième mécanisme est celui de l’ancrage. Pour que l’européanisation réussisse, encore faut-il que l’idée européenne soit socialement et territorialement enracinée. Or cet ancrage est extrêmement différencié en Roumanie. Il existe une fracture profonde entre les grandes métropoles intégrées aux circuits européens, Bucarest, Cluj-Napoca, Timișoara ou Constanța, et des espaces ruraux ou périphériques tournés vers d’autres logiques économiques, historiques et culturelles. Les régions proches de la Moldavie, de la Hongrie, de la Serbie ou de la Bulgarie entretiennent des rapports différents à l’espace européen. Les circulations économiques, les imaginaires territoriaux et les réseaux sociaux n’y sont pas les mêmes. L’Europe dans sa définition « Union européenne » n’y apparaît pas nécessairement comme compatible avec la Mitteleuropa…
Le quatrième mécanisme est celui de la conditionnalité. La Roumanie, entrée dans l’Union européenne le 1ᵉʳ janvier 2007, a dû accepter l’ensemble des critères de Copenhague : reprise de l’acquis communautaire, adhésion aux valeurs fondamentales de l’Union, adaptation de l’économie nationale aux standards du marché européen. Cette conditionnalité a certes permis une modernisation rapide de nombreuses infrastructures et une croissance économique importante. Mais elle a aussi provoqué des déséquilibres considérables. Certaines régions et certains groupes sociaux ont bénéficié de l’intégration européenne ; d’autres ont été marginalisés par les restructurations économiques, la concurrence et les migrations massives. Une partie de la société n’a pas été en mesure de s’adapter aux nouvelles normes économiques. De même, l’acquis communautaire en matière de droits fondamentaux peut être intégré par les élites administratives, judiciaires ou universitaires, sans être pleinement approprié socialement. Enfin, les valeurs elles-mêmes deviennent un objet de conflit politique et culturel. Après la chute du communisme, une partie des élites roumaines a adopté un libéralisme économique extrêmement ouvert, tandis qu’une partie de la société redécouvrait des formes d’identité orthodoxe, nationale et conservatrice. L’européanisation a donc parfois produit une polarisation culturelle inattendue et nouvelle.
Enfin, le cinquième mécanisme est celui du contrôle. L’intégration européenne implique nécessairement un contrôle exercé par le centre sur les périphéries : contrôle juridique, économique, budgétaire et institutionnel. Ce contrôle est normal dans un ensemble supranational fondé sur des traités communs. Il passe notamment par la Cour de justice de l’Union européenne, par les mécanismes de surveillance budgétaire, par les politiques de concurrence ou encore par les dispositifs relatifs à l’État de droit. Mais c’est précisément ici qu’apparaît une faiblesse structurelle de l’Union européenne. On ne peut construire durablement un ensemble de vingt-sept États en neutralisant la nature profondément politique des choix économiques et budgétaires. Les orientations économiques ne sont jamais purement techniques : elles relèvent de clivages idéologiques, sociaux et territoriaux. Or, dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale, une partie de la population a eu le sentiment que ces choix étaient définis en dehors du débat démocratique national. Le ralentissement économique, les inégalités territoriales et la fragilité de certains secteurs productifs roumains alimentent alors une critique non seulement des gouvernements nationaux, mais aussi du modèle même de gouvernance européenne.
Paradoxes économiques d’une Roumanie entre métropolisation, européanisation et fractures sociales
Quelques données macroéconomiques permettent aussi de comprendre pourquoi la crise politique roumaine ne peut être séparée des tensions sociales et territoriales produites par l’européanisation et par les difficultés structurelles du modèle économique roumain (voir à ce sujet Commission européenne, European Economic Forecast, printemps 2025 ; Fonds monétaire international, Romania : Staff Report for the 2025).
Le premier facteur de crise demeure celui des finances publiques. En 2024, le déficit public roumain a atteint environ 9,3 % du PIB, soit le niveau le plus élevé de l’Union européenne. La dette publique, historiquement relativement faible, a augmenté rapidement pour atteindre près de 59 % du PIB en 2025 ! La Roumanie a été alors placée sous forte pression de la Commission européenne dans le cadre de la procédure pour déficit excessif. Qui plus est, la croissance économique roumaine a ralenti fortement. Après plusieurs années de rattrapage, le PIB réel n’a plus progressé que d’environ 0,7 % à 1 %. Cette décélération est liée à plusieurs facteurs : ralentissement de la consommation, inflation persistante, affaiblissement des investissements privés et surtout nécessité d’une consolidation budgétaire brutale. Cette situation a conduit le gouvernement à adopter des politiques d’austérité particulièrement importantes : gel des salaires publics, limitation des pensions, hausse de la TVA, augmentation des accises et réduction de certaines dépenses publiques (OCDE, Economic Surveys: Romania, 2025). Or ces mesures produisent immédiatement des effets sociaux et politiques très lourds.
L’inflation constitue le second facteur de crise. Après un ralentissement relatif en 2024, elle est repartie fortement à la hausse en 2025, dépassant parfois 8 % à 9 % selon les périodes, notamment après la suppression du plafonnement des prix de l’énergie et l’augmentation de la TVA. Par ailleurs, bien que le taux de chômage soit demeuré officiellement relativement limité, autour de 5,8 % à 6 %, il masque une réalité beaucoup plus complexe : forte émigration de la population active vers l’Europe de l’Ouest, permanente ou pendulaire, déséquilibres régionaux majeurs et dépendance à certains secteurs industriels sous-traitants intégrés aux chaînes de valeur ouest-européennes (voir à ce sujet Banque mondiale, World Development Indicators Romania, 2025).
Paradoxalement, la Roumanie est restée néanmoins l’un des États d’Europe centrale ayant connu le plus fort rattrapage économique depuis son adhésion à l’Union européenne le 1ᵉʳ janvier 2007. Le revenu par habitant est passé d’environ un quart de la moyenne européenne au début des années 2000 à près de 78 % de la moyenne de l’Union européenne en 2024 (Eurostat, 2024). Mais ce rattrapage a été profondément inégal. Les grandes métropoles intégrées aux flux européens, notamment Bucarest, Cluj-Napoca ou Timișoara, ont bénéficié de l’investissement étranger, des fonds européens et des nouvelles économies numériques, tandis qu’une partie importante des territoires ruraux ou industriels déclassés est restée à l’écart de cette prospérité.
La question de la diaspora roumaine constitue à cet égard un autre élément fondamental pour comprendre les contradictions contemporaines du modèle économique roumain. Pendant près de deux décennies, cette diaspora a joué un rôle de stabilisateur économique et politique. Les transferts financiers des travailleurs roumains installés à l’étranger ont soutenu la consommation intérieure, compensé partiellement les faiblesses salariales nationales et accéléré l’européanisation économique du pays par les investissements privés, les circulations professionnelles et les transferts de normes sociales et culturelles. La libre circulation européenne a ainsi constitué l’un des principaux moteurs du rattrapage roumain depuis 2007. Mais cette dynamique a révélé également une contradiction structurelle majeure : le développement économique roumain s’est partiellement construit sur l’exportation de sa propre force de travail. Cette situation a contribué à l’affaiblissement démographique du pays, à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans certains secteurs et à un approfondissement des fractures territoriales entre métropoles intégrées aux flux européens et périphéries rurales ou industrielles marginalisées (OCDE, Economic Surveys: Romania, 2025).
Les élections présidentielles de 2024 et de 2025 ont toutefois marqué une évolution importante. Pour la première fois de manière aussi visible, une partie significative de la diaspora roumaine a également exprimé une forme de désillusion à l’égard du modèle d’intégration économique européen. Une fraction de ces électeurs a repris des discours dénonçant le décrochage économique du pays, la dépendance industrielle à l’Europe occidentale et l’incapacité des élites roumaines à transformer le rattrapage macroéconomique en véritable prospérité sociale nationale.
Cette évolution a favorisé l’émergence de nouvelles représentations géoéconomiques concurrentes. Certains courants ont plaidé pour un repositionnement stratégique vers l’espace de la mer Noire, la Turquie ou même, plus marginalement, vers la Russie et les républiques d’Asie centrale, au nom d’une diversification des dépendances économiques et énergétiques. D’autres ont réactivé un imaginaire ancien de l’après-communisme roumain : celui de « l’Amérique » comme horizon de réussite économique, de mobilité sociale et de modernité politique alternative à une européanisation perçue comme incomplète ou inégalitaire. Sociaux-démocrates et nationaux-conservateurs, au regard de tous ces éléments, peuvent alors se rejoindre dans des votes au Parlement de manière circonstanciée ou dans de nouvelles futures mutations de mouvements politiques comme en Slovaquie et récemment en Bulgarie.
Conclusion
La crise politique roumaine actuelle ne peut donc être réduite à un simple affrontement géopolitique entre forces pro-européennes et souverainistes plus ou moins autoritaires, ni aux seules ingérences étrangères politiques et technologiques, bien réelles, provenant non seulement de Moscou et de Washington, mais également de Bruxelles ou de Paris… Elle révèle plus profondément les contradictions d’un modèle de rattrapage économique rapide, d’une européanisation inégalement appropriée socialement et territorialement, ainsi que d’une démocratisation dont les bases sociales, institutionnelles et culturelles demeurent fragiles.
À cela s’ajoute une dimension historique plus profonde encore : la question nationalitaire et celle de la légitimité des institutions de l’État roumain depuis la fondation de l’État moderne roumain au XIXᵉ siècle. L’union des principautés de Valachie et de Moldavie en 1859 sous le prince Alexandru Ioan Cuza, puis la reconnaissance internationale de l’indépendance de la Roumanie lors du Congrès de Berlin de 1878, constituent des moments fondateurs essentiels d’un État construit dans un environnement régional traversé de tensions impériales, territoriales et identitaires. Depuis lors, malgré des successions très différentes de régimes politiques – monarchie constitutionnelle, autoritarisme royal, fascisme, communisme puis démocratie libérale –, demeure une interrogation récurrente sur la représentation du politique, la légitimité des institutions et le rapport entre nation, État et souveraineté.
La motion de censure et la crise politique actuelle apparaissent dès lors comme l’expression d’une tension plus profonde : celle existant entre une intégration européenne juridiquement accomplie et trop élitaire par certains côtés et une européanisation politique, sociale et culturelle demeurée incomplète, fragmentée et parfois conflictuelle.
Cette dynamique ne concerne d’ailleurs pas uniquement la Roumanie. Elle s’inscrit dans une évolution plus large observable dans plusieurs États d’Europe centrale et orientale, où se développent des formes de souverainisme mêlant critique de la mondialisation, protection sociale, conservatisme identitaire et remise en cause partielle des mécanismes d’intégration européenne. Les dernières élections législatives bulgares d’avril 2026 illustrent également cette recomposition politique régionale, marquée par la victoire de l’ancien président Roumen Radev et de son mouvement « Bulgarie progressiste », défendant une ligne à la fois souverainiste, stato-providentialiste et favorable à une forme d’équidistance stratégique entre Moscou, Washington et Bruxelles.
Mais ces raisons endogènes ne doivent nullement faire oublier une autre interrogation fondamentale : celle de la nature même de l’européanisation et du fonctionnement institutionnel de l’Union européenne. Cette question ne concerne pas uniquement les citoyens roumains ou bulgares ; elle touche désormais l’ensemble des citoyens européens. Le régime politique de l’Union européenne ne peut probablement plus fonctionner durablement sous sa forme actuelle sans transformation majeure. Celle-ci devrait intégrer à la fois les aspirations contradictoires des peuples européens : le désir de coopération continentale, la nécessité d’une Europe capable d’agir dans le monde, mais aussi l’exigence démocratique fondamentale de lisibilité, de responsabilité et d’identification du pouvoir politique.
Or, jusqu’à présent, cette articulation du politique continue essentiellement de s’opérer dans le cadre des démocraties parlementaires représentatives nationales, seules pleinement comprises et appropriées par les citoyens dans leur vie politique quotidienne. L’européanisation ne produit pas automatiquement de la lisibilité politique ni de l’adhésion démocratique. C’est aussi ce que révèle, au fond, la crise roumaine contemporaine : les limites d’une intégration institutionnelle et normative qui ne s’est pas toujours accompagnée d’une véritable appropriation politique, sociale et symbolique par les sociétés européennes elles-mêmes, dans un contexte momentané d’arrêt économique pour la Roumanie et pour l’Union européenne.
Philippe Poirier
Depuis 2011, Philippe Poirier est titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires de l’Université du Luxembourg. Fondateur et directeur des études du Master en Études parlementaires, il dirige depuis 2014 la collection Études parlementaires aux Éditions Bruylant–Larcier. Il est également professeur invité à Sciences Po Rennes et à Sciences Po Paris – Collège européen à l’Université de Turin et à l’Université de l’Égée. Expert reconnu au niveau européen, il est depuis 2013 membre du Groupe d’États contre la corruption du Conseil de l’Europe (GRECO), expert du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) depuis 2021, membre du comité scientifique de l’École doctorale de droit de l’Université de Sienne, du conseil scientifique d’ERDIC (Université du Pirée) et celui du Centre international de formation européenne (CIFE). Entre 2016 et 2020, il a cofondé et codirigé l’école doctorale européenne GOVUNET (Action Jean Monnet), rassemblant huit universités européennes. Il est enfin l’auteur ou directeur de plus de 120 publications scientifiques en anglais, français, allemand, grec, italien et espagnol, parmi lesquelles Res publica et parlement (2023), Les Conseils d’État en Europe (2023) et Parliamentary Diplomacy and Multilevel Governance (2023), Overview of the Relationship Model Between Parliament and Constitutional Court across European, Latin America and Canada (2025), Les lanceurs d’alerte dans l’Espace francophone (2025).
Voir aussi
1 juin 2026
Victoire sportive, défaite nationale
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
30 novembre 2025
Suspension de la retraite ou comment avancer en marche arrière ?
par Serge GuérinSociologue et professeur à l’INSEEC Grande École.
En obtenant la suspension de la réforme des retraites, la Néo-Gauche a enfin remporté une victoire majeure : instaurer la marche arrière automatique…
0 Commentaire8 minutes de lecture
5 décembre 2025
L’auto-sabordage du Front républicain
par Philippe GuibertConsultant, enseignant et chroniqueur TV.
Le « Front républicain » a connu un succès inattendu et retentissant pour empêcher le RN d’obtenir la majorité à l’assemblée, après la dissolution de juin 2024. Trois coups de poignard l’ont néanmoins affaibli en moins d’un an et demi.
0 Commentaire17 minutes de lecture
8 décembre 2025
La France en panne sèche de « simplification administrative » ?
Les discours de politique générale sont toujours, sous notre République, témoins des ambitions en « bosse » comme « creux ».
0 Commentaire12 minutes de lecture