Crédit photo : Bernard Silder
Franco-iranien, Emmanuel Razavi est grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Iran. Il collabore avec les rédactions du Figaro Magazine, Paris Match, Atlantico, Franc-Tireur, VA, et Écran de Veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro Histoire, et la revue de géographie Hérodote. Il a vécu en Afghanistan, et dans le golfe Persique. Il a produit et réalisé plusieurs documentaires, notamment sur le Moyen-Orient, pour les chaînes detélévision Arte, M6, France 3 et Planète. Ses enquêtes sur l’ingérence de la République islamique d’Iran en France l’ont conduit à témoigner, en février 2025, devant une commission sénatoriale, et en octobre 2025, devant la commission d’enquête sur les liens entre les représentants de mouvements politiques et des réseaux soutenant l’action terroriste. Il est auteur, avec le grand reporter Jean-Marie Montali, de « Paris-Téhéran, le grand dévoilement » (éditions du Cerf, 2026) et de « La pieuvre de Téhéran » (Cerf, 2025).
Considérablement affaibli par l’offensive américano-israélienne, le régime iranien n’en demeure pas moins encore en place. Comment s’est-il restructuré ?
Alors qu’on parle beaucoup de la résilience de la République islamique d’Iran, il faut d’abord rappeler que ses infrastructures militaires, sa chaîne de commandement et son organisation politique ont été considérablement endommagées par les frappes israéliennes et américaines. Alors même que le régime était déjà fragilisé par des dissensions internes entre conservateurs issus du khomeynisme ou de la période de la guerre Iran/Irak, et les tenants de la ligne réformatrice composée d’affairistes et de clans mafieux qui sont favorables à des négociations, celles-ci se sont aggravées. Un exemple : le président de la République islamique, Massoud Pezeshkian, a ainsi critiqué, publiquement, la fuite en avant des Gardiens de la révolution islamique. La dernière fois, c’était le 4 mai, tout juste après les frappes de missiles et de drones contre les Émirats arabes unis, qu’il a qualifiées « d’irresponsables ».
Pour en revenir aux bombardements israélo-américains, ils ont par ailleurs eu pour conséquence de retarder le programme nucléaire iranien de plusieurs mois à deux ans. Le programme balistique a été quant à lui considérablement endommagé, les frappes israéliennes et américaines ayant neutralisé une importante partie des capacités de lancement iraniennes. Plus de 60 % des défenses antiaériennes ont ainsi été détruites, quand l’aviation et la marine de haute mer iraniennes ont été largement endommagées. Je précise cela, car il ne faut pas croire que la République islamique sort indemne de ce conflit. Loin de là. Sans même parler de ses dirigeants militaires et politiques qui ont été tués et de la population qui ne veut plus d’elle, elle demeure extrêmement affaiblie, également en raison de la crise économique sans précédent à laquelle elle est confrontée.
Pourtant, il est évident que le régime iranien a fait preuve de résilience, et a su profiter de plusieurs « moments » pour donner l’impression qu’il se restructurait. Selon des sources internes à la République islamique, le cessez-le-feu qui a suivi la guerre des 12 jours avait déjà offert aux Gardiens de la révolution islamique une opportunité pour reconstituer leurs capacités de défense. Plusieurs sources militaires estiment ainsi la production mensuelle de missiles entre 150 et 200 missiles. Durant le conflit et le cessez-le-feu du mois d’avril, la République islamique a continué à maintenir cette capacité de production domestique. Elle a aussi pu compter sur la coopération avec la Chine pour importer des technologies de renseignement, mais aussi d’autres éléments comme du combustible servant à la propulsion des missiles. La Russie a de son côté fait du partage de renseignement et d’imagerie satellite avec les services secrets des gardiens de la révolution. Cela leur a permis de cibler des navires et des bases américaines. Ce sont aussi des experts russes qui ont conseillé les Iraniens pour améliorer leurs drones. La Russie a aussi acheminé en Iran des kits médicaux avec des antibiotiques, des analgésiques, des équipements de premier secours et de la nourriture, destinés exclusivement aux forces militaires iraniennes, alors même que la population civile ne parvient pas à en trouver.
Enfin, et c’est une donnée importante, le régime s’est aussi maintenu en faisant preuve d’une violence inouïe contre sa population, à laquelle il a déclaré une véritable guerre. On parle, selon plusieurs sources médicales iraniennes à travers les différentes provinces, de dizaines de milliers de morts et blessés qui ont été massacrés par les forces de l’ordre et des supplétifs venus du Liban, d’Irak, d’Afghanistan et du Pakistan. Je parle là de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Le régime des mollahs a accompagné cette violence d’un blackout internet quasi total pour empêcher les informations de sortir d’Iran, et a utilisé, dans le même temps, ses ambassades à travers le monde pour faire passer aux médias un récit très construit mettant en avant, via des éléments de langage qui lui sont favorables, sa capacité de résistance à Israël et aux États-Unis Voilà, en résumé, comment le régime iranien s’est maintenu.
« L’économie Iranienne est à l’agonie »
Faut-il voir dans la stratégie américaine dans le détroit d’Ormuz la volonté d’intensifier la crise économique iranienne, déjà virulente, et est-ce un facteur susceptible d’accélérer un effondrement du régime ?
L’économie iranienne officielle est à l’agonie. La corruption systémique du régime islamiste iranien a fracassé depuis des années son fonctionnement. À cela s’ajoutent les sanctions internationales et la guerre. Enfin, la stratégie iranienne du détroit d’Ormuz a isolé davantage le régime iranien. Car la riposte américaine, avec son contre-blocus naval, l’a d’une certaine manière coupé de ses partenaires commerciaux, notamment asiatiques, diminuant ses capacités d’exportation de pétrole, contrairement à ce qui a parfois été raconté.
Près de 2/3 de la population iranienne vit désormais en dessous du seuil de pauvreté. La viande est presque devenue un produit de luxe pour beaucoup d’Iraniens. Des aliments basiques comme l’huile, les œufs ou le riz ont considérablement augmenté. Des gens vendent parfois des biens personnels pour se nourrir. Au mois de mars dernier, la banque centrale d’Iran indiquait que le taux d’inflation sur 12 mois était de 53,7 %. Il a encore augmenté depuis.
Pour en revenir à la stratégie de Trump, elle consistait surtout, dans ce contexte, à porter un coup fatal aux Gardiens de la révolution islamique, qui ont la mainmise sur près de 80 % de l’économie nationale. Pour les faire sombrer, sa tactique consiste à les frapper au portefeuille, à « étouffer » la source de leurs revenus, notamment le pétrole. Cependant, les pasdarans ont de l’argent placé dans des dizaines de pays. Leur patrimoine se compte en centaines de milliards de dollars. Il n’est donc pas si aisé de les faire s’écrouler, sauf à geler parallèlement l’ensemble de leurs actifs dans le monde, à éliminer ce qui reste de leurs chefs historiques, et à poursuivre leur isolement sur plusieurs semaines, voire des mois. Il faut comprendre que les Pasdarans ne sont pas aussi forts qu’on le dit. Ils ne sont pas une entité aussi cohérente qu’ils le prétendent. Sur environ 180 000 recrues, environ la moitié sont des gens qui effectuent leur service militaire, des personnels administratifs, logistiques et médicaux. Les pasdarans sont aussi touchés par les fractures qui traversent la société iranienne. Les plus idéologisés sont les moins nombreux, mais les plus durs, et les plus déterminés. Mais au fond, la vraie problématique, c’est l’argent pour beaucoup d’entre eux.
Où en sont les oppositions tant à l’extérieur qu’à l’intérieur ?
Les oppositions iraniennes sont plurielles. Il y a parmi elles des groupes ethniques, comme les Kurdes, les Azéris, les Baloutches. Il y a aussi des islamo-marxistes, mais qui n’ont pas ou très peu d’assise populaire en Iran, des oppositions de centre-droit ou de centre-gauche, ainsi que l’opposition libérale et monarchiste. À de rares exceptions, elles sont pour la plupart démocratiques, et ont en commun de vouloir un gouvernement de transition démocratique d’union si la République islamique venait à chuter. De nombreuses figures de cette opposition qui vivent en Iran sont en prison ; c’est le cas de Narges Mohammadi, la militante des droits humains et prix Nobel de la paix. Le mois dernier, l’avocate des droits de l’Homme Nasrine Sotoudeh, que j’avais eu l’honneur d’interviewer et qui vivait en résidence surveillée, a été emprisonnée, mise au secret. En clair, les oppositions intérieures sont muselées, persécutées. À part quelques groupes, elles sont pacifiques, et ne disposent pas d’armes. Leur situation est tragique. C’est pourquoi les oppositions extérieures sont importantes, car elles portent la voix des Iraniens de l’intérieur. Bien sûr, comme je viens de vous le dire, toutes n’ont pas la même ligne politique, et des dissensions fortes demeurent entre certaines d’entre elles, notamment sur le choix de la personnalité qui pourrait prendre la tête d’une coalition des oppositions. Mais ces divergences ne sont pas insurmontables. Ce pluralisme est aussi un marqueur de la vitalité de ces oppositions, pourtant mal connues en France. La figure de l’opposition iranienne qui se détache le plus est bien sûr celle de Reza Pahlavi. Bien qu’il ait des détracteurs, ce qui est normal, il incarne un symbole d’unité de la nation iranienne, ainsi qu’un symbole de son histoire, ne serait-ce que par son nom. Dans ce pays de plus de 90 millions d’habitants où la moyenne d’âge est de 32 ans, il est très apprécié des jeunes. Récemment, j’ai interviewé pour le Figaro Magazine Mohsen Sazegara, le fondateur des gardiens de la révolution islamique, qui est aujourd’hui repenti, mais qui dispose encore de sources solides dans le pays. Il m’a expliqué que d’après ses informations, je le cite : « au plus fort des protestations, plus de cinq millions de personnes sont descendues dans les rues de plus de 207 villes. Au moins la moitié a scandé des slogans en soutien à la famille Pahlavi ». Ce qui tend à montrer la popularité de Reza Pahlavi, même si la guerre des récits menée par les services secrets iraniens a pour objectif de ternir son image. Dans les faits, le régime iranien craint Reza Pahlavi. Pour l’avoir également interviewé pour le Figaro Magazine, je pense qu’il est, à l’heure actuelle, l’homme clé pour le futur de l’Iran. Il a un projet, il a de solides réseaux d’entrepreneurs et d’experts autour de lui. Il est attaché à la démocratie, et ne parle absolument pas de rétablir la monarchie absolue. Il se positionne simplement comme la personnalité qui peut accompagner une transition démocratique. Je crois donc dommage qu’Américains et Européens ne misent pas davantage sur lui. Cela aurait assurément un impact important à l’intérieur de l’Iran, en termes de mobilisation. Mais s’il y a un enseignement à tirer de ce qui se passe, c’est que les oppositions démocratiques iraniennes ne sont pas assez entendues et soutenues par la communauté internationale, alors qu’elles sont nécessairement incontournables. Avoir déclenché une guerre contre les mollahs sans avoir de plan politique pour la suite, c’est-à-dire sans soutenir les oppositions démocratiques iraniennes, est une erreur stratégique. Car cela aurait donné un espoir au peuple iranien, et aurait permis de le mobiliser autour d’un projet d’avenir. En Occident, les gouvernements et les opinions publiques sont davantage préoccupés par le prix de l’essence que par le sort des Iraniens qui meurent pourtant pour défendre les valeurs humanistes et démocratiques.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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