Il faut regarder ailleurs que dans les discours officiels pour comprendre le recul des libertés en Algérie. Il faut regarder l’université.

Une société ne devient pas théocratique en un jour. Elle le devient lorsque la frontière entre le religieux et le juridique cesse d’être défendue, lorsque la théologie commence à fournir des cadres, des carrières et, demain, des arbitres à l’État.

Le paradoxe est là : l’Algérie possède une Constitution, des codes, des magistrats, des universités de droit. Pourtant, la religion gagne progressivement des espaces qui devraient relever exclusivement de la loi civile.

Le danger apparaît lorsque le fiqh n’est plus seulement étudié comme objet de connaissance, mais présenté comme une source possible d’organisation de la société, de la famille ou de la justice. Le droit moderne tire sa légitimité de la Constitution et du droit positif, non d’une norme théologique.

La frontière devrait être infranchissable : la religion peut conseiller, elle ne doit pas juger.

Cette confusion est particulièrement sensible dans le droit familial, où subsistent des dispositions inspirées de catégories religieuses qui entretiennent des inégalités entre les sexes. Une Constitution qui proclame l’égalité ne peut durablement cohabiter avec un droit qui organise des différences au nom d’une interprétation théologique.

L’université devrait être le lieu du doute, de la confrontation des savoirs et de la raison critique. Elle devrait apprendre à distinguer ce qui relève de la foi, qui appartient à la conscience de chacun, et ce qui relève du savoir, qui doit pouvoir être démontré, discuté et réfuté. Lorsqu’elle donne une caution académique au surnaturel ou à des pratiques qui se substituent à la médecine, elle ne protège plus la connaissance : elle abdique devant la croyance.

Et cette abdication finit toujours par dépasser les murs de l’université. Elle atteint l’école, la médecine, le droit, la condition des femmes et, plus largement, l’idée même de citoyenneté.

L’affaire Boualem Sansal, arrêté en novembre 2024 et condamné à cinq ans de prison avant d’être gracié en novembre 2025, comme celle de Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison en Algérie, rappellent brutalement la fragilité de la liberté d’écrire et d’informer.

Deux affaires différentes, deux parcours différents, mais une même interrogation : jusqu’où un État peut-il étendre la définition de ce qui menace l’ordre public sans finir par faire de la liberté de pensée, de création et d’information une liberté sous condition ?

Il faut ici résister à une confusion dangereuse. La bataille n’oppose pas les croyants aux athées. Elle oppose deux conceptions de la République : celle qui garantit à chacun le droit de croire, de douter et de parler, et celle qui finit par demander à chacun de vivre dans les limites d’une vérité officielle.

Un citoyen peut croire aux miracles, étudier le fiqh, prier cinq fois par jour ou consacrer sa vie à la théologie. L’État, lui, ne croit pas. Il légifère, juge, soigne, enseigne et protège selon une règle commune.

C’est précisément cela, la liberté de conscience : pouvoir croire sans imposer sa croyance aux autres, pouvoir douter sans être suspecté, pouvoir penser sans demander l’autorisation.

Quand la théologie entre au tribunal, ce n’est pas seulement la justice qui change de visage. C’est la République qui commence à baisser les yeux. Et en Algérie, la cécité est de mise depuis un moment.


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

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