Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, on parle beaucoup en Europe de « sécurité alimentaire ». Comme si une parenthèse de près de quatre-vingts ans se fermait, la question de la disponibilité alimentaire réapparaît comme une évidence fragilisée. On recommence à s’interroger sur la disponibilité du pain, du lait, de la moutarde, de l’huile d’olive ou de la bière, s’alarmant sur leur prix. Cette évidence était pourtant le produit d’une histoire précise, celle d’un continent qui, ayant connu la disette organisée de la crise de 1929 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a construit à partir des années 1950 un système d’une redoutable efficacité pour ne plus jamais la revivre. Mais efficacité et résilience ne sont pas synonymes, et c’est là que le bât blesse. La « sécurité alimentaire », entendue comme la capacité à approvisionner une population en quantité suffisante, est une chose. La résilience alimentaire, c’est-à-dire la capacité à absorber un choc sans rupture ni recomposition brutale des prix, en est une autre. L’Europe a magistralement construit la première. À-t-elle pour autant construit la seconde ? Les crises récentes du blé, du lait, de la moutarde, de l’huile d’olive ou de la bière, replacées dans leur généalogie longue allant du désordre de 1940 à l’abondance contemporaine, invitent à répondre par la négative — ou, plus précisément, à mesurer l’écart entre les deux, et le prix, largement impensé, qu’il faudrait payer pour le combler.

Cette question n’est pas propre à l’alimentation : la pénurie de masques chirurgicaux du printemps 2020, puis celle des semi-conducteurs qui a suivi, ont montré que d’autres secteurs, réputés eux aussi sécurisés par l’intégration des marchés mondiaux, peuvent connaître des ruptures similaires. Mais l’alimentation offre un terrain d’observation privilégié. En effet, depuis 1950, l’Europe y dispose d’une expérience historique continue qui permet de mesurer précisément ce qu’elle a construit. Et ce qu’elle n’a, en réalité, jamais eu à construire, faute d’y avoir été contrainte.

Répondre au désordre : la construction de la sécurité alimentaire

Entre 1929 et 1945, la France ne manque pas, au sens strict, de nourriture. Les greniers ne sont pas vides, les récoltes ne s’effondrent pas uniformément, et les archives de l’époque montrent une disponibilité physique qui, sur le papier, aurait pu suffire à nourrir la population. Ce qui manque, ce n’est pas l’aliment : c’est sa circulation, comme la rupture de liaison avec les colonies pour cause de contraction des marchés internationaux du fait de la crise économique, puis du blocus britannique après la défaite de 1940. D’autant que s’ajoute une occupation allemande qui fragmente le territoire en huit zones aux régimes distincts. Une part croissante de la production est alors captée au profit de cet occupant, qui désorganise les transports et substitue au marché un maquis de réquisitions locales, de laissez-passer et de contrôles improvisés. Le paysan qui produit n’est plus assuré d’écouler sa récolte par les canaux ordinaires. Le citadin qui achète n’est plus assuré de trouver, au bout de la chaîne, les produits du premier. Rétrospectivement, la leçon est simple, mais elle a mis des décennies à être pleinement tirée : la « sécurité alimentaire » n’est pas une question de stock global, mais une question de circuit.

Un pays peut disposer, en théorie, de calories suffisantes et connaître, en pratique, la disette. La disponibilité et l’accès sont deux choses distinctes. Aussi un événement aussi extraordinaire qu’une guerre a le pouvoir de rompre la seconde sans nécessairement anéantir la première. Le système des cartes d’alimentation, catégorisant la population en groupes de consommateurs — enfants, adultes, travailleurs de force — selon des rations théoriques calculées par l’administration, illustre cette dissociation. Les rations inscrites sur le papier supposent une disponibilité que le circuit réel ne parvient que très imparfaitement à délivrer. De fait, l’écart entre la ration légale et la ration effectivement perçue devient, dans la France occupée surtout, l’indicateur le plus fiable de l’état réel du système alimentaire — bien davantage que les statistiques officielles de production, qui continuent, elles, d’afficher des chiffres presque normaux.

Cette leçon, la France, rapidement suivie par les États européens sortis de la guerre, va la retenir et la transformer en politique. Le ravitaillement, le rationnement, les prix administrés, les cartes et les tickets étaient des dispositifs de pénurie. Ils étaient aussi les premiers instruments d’une politique publique de la circulation alimentaire, pensée précisément pour éviter que la rareté physique ne se double d’une rareté d’accès plus grave encore. La collecte organisée des récoltes, la constitution de stocks stratégiques, la fixation autoritaire des prix visaient en effet à soustraire l’alimentation aux mécanismes ordinaires du marché, jugés, dans le contexte de pénurie, porteurs de spéculation et d’accaparement. Le marché noir, qui prospère malgré tout — ou plutôt à cause de cela —, révèle en creux ce que l’administration cherche à combattre. Dès que l’offre est rare, le prix devient une arme, et celui qui contrôle le circuit contrôle, de fait, l’accès à la nourriture bien plus sûrement que celui qui la produit.

La guerre enseigne ainsi une seconde leçon, complémentaire de la première : la « sécurité alimentaire » est aussi, et peut-être surtout, une question de formation du prix. L’administration du Ravitaillement général, créée dès 1940 et maintenue plusieurs années après la Libération pour certains produits, matérialise cette politique. Elle centralise la collecte, répartit les rations entre les départements, fixe les barèmes de prix, et tente, avec des résultats inégaux, de discipliner une circulation que la pénurie pousse constamment vers l’informel. Le marché noir, loin d’être un phénomène marginal, absorbe selon certaines estimations une part significative des transactions alimentaires réelles à la fin de la guerre — signe que la rareté, dès qu’elle s’installe durablement, engendre son propre circuit parallèle, structurellement plus coûteux et plus inégalitaire que celui qu’il contourne.

De 1945 à 1949, la reconstruction agricole européenne s’organise autour d’un objectif simple, hérité directement de cette expérience du désordre. L’objectif est de ne plus jamais dépendre de circuits fragiles. La modernisation des exploitations, la mécanisation, l’usage croissant des engrais chimiques, puis, à partir de 1962, la Politique agricole commune construisent progressivement un système dont la vocation explicite est de garantir, à l’échelle continentale, une disponibilité stable et un revenu correct aux producteurs. Le succès, mesuré à l’aune de son objectif initial, est indiscutable. Importatrice nette de céréales au sortir de la guerre, l’Europe devient en quelques décennies l’un des premiers exportateurs mondiaux. Parallèlement, alors qu’elle hantait encore les mémoires collectives des années 1929-1940, la pénurie cesse d’être une hypothèse crédible pour les décideurs comme pour les citoyens.

De cette réussite naît le modèle contemporain de « sécurité alimentaire » européenne. Elle consiste à produire davantage qu’il n’est nécessaire, à stabiliser les marchés par l’intervention publique, et à fluidifier les échanges à l’intérieur d’un espace économique unifié. Ce modèle répond point par point au désordre de 1929-1945, mais il ne répond qu’à ce désordre-là. Et à aucun autre. C’est cette limite, largement invisible tant que le modèle fonctionnait, que les crises des années 2020 mettent au jour.

Le dispositif mis en place par la Politique agricole commune — prix garantis, achats d’intervention destinés à retirer les excédents du marché en cas de surproduction, restitutions à l’exportation permettant d’écouler ces mêmes excédents hors du marché européen — constitue, en creux, la réponse structurelle au désordre de la crise mondiale suivie de la guerre. Il s’agit, très précisément, de ne plus jamais laisser le marché seul décider de la disponibilité et du prix. Cette architecture, profondément réformée à partir de 1992 pour réduire son coût budgétaire et ses effets contraires aux règles du commerce mondial, n’en conserve pas moins, jusqu’à aujourd’hui, sa fonction initiale, qui est de garantir un socle de stabilité dont le marché seul, livré à lui-même, ne pourrait fournir spontanément.

Quand le circuit devient le problème

En février 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie prive brutalement les marchés mondiaux d’une part significative des exportations de blé provenant de la mer Noire. Cette nouvelle touche une Union européenne dans une situation loin de tout signe de pénurie. Ses greniers sont pleins, ses propres récoltes ne sont pas directement affectées, et rien, dans les mois qui suivent, ne justifie objectivement une envolée des prix comparable à celle qui se produit une fois l’été venu. Pourtant, le marché réévalue le risque avant même que la rupture physique n’ait entamé ces stocks disponibles. L’anticipation d’une pénurie future produit une spéculation immédiate, avatar moderne du marché noir des années 1940. À son tour, elle engendre un arbitrage sur les stocks existants, lequel génère enfin une hausse des prix bien réelle, elle, alors que la disponibilité physique demeure, à ce stade, largement intacte. En somme, dans ce cas, la pénurie précède la pénurie — elle existe d’abord hors de l’Union européenne comme anticipation avant d’exister dans le marché commun, le cas échéant, tel un fait avéré. Ce mécanisme n’est pas nouveau. Il se retrouve, à s’y méprendre, dans celui de la guerre des farines de 1775, où l’annonce d’une libéralisation du commerce des grains avait suffi à déclencher des mouvements de prix, auxquels répondirent des émeutes sans qu’aucune récolte n’ait, à l’époque, réellement manqué.

Pourtant, la construction européenne a intégré les marchés du blé au point d’en faire l’un des plus liquides et des plus transparents du monde, mais cette intégration même, garantissant d’ordinaire la fluidité des échanges, devient un canal de transmission de la peur lorsque la confiance vacille. Alors, qui paie cette anticipation ? Le stock stratégique constitué par précaution ? Le grossiste qui accepte un prix supérieur pour sécuriser son approvisionnement futur ? Ou in fine le consommateur, qui découvre que la « sécurité alimentaire », mesurée en circuits disponibles, ne le protège pas nécessairement contre la formation du prix.

Les marchés à terme, sur lesquels se négocie une part croissante des volumes de blé européens, amplifient encore ce mécanisme. Ils permettent aux opérateurs de se couvrir contre un risque futur, ce qui est leur fonction légitime, mais ils transforment du même mouvement une anticipation en signal de prix immédiatement observable par l’ensemble des acteurs de la chaîne, du meunier au boulanger. Consciente du risque politique que cela représente, l’Union européenne met en place dès 2022 des « voies de solidarité » destinées à écouler par voie terrestre, via la Roumanie et le Danube, le blé ukrainien que le blocus russe de la mer Noire empêche d’exporter par voie maritime — dispositif qui illustre, à front renversé, notre thèse : ce n’est pas la production qui fait défaut, c’est le circuit qu’il faut reconstruire en urgence.

À la même époque, mais à une échelle plus petite, l’huile d’olive espagnole offre une démonstration presque expérimentale du même mécanisme. La sécheresse qui frappe l’Espagne, premier producteur mondial, fait chuter sa récolte de près de moitié entre 2021 et 2023 — un choc réel, cette fois, non une simple anticipation. Mais le prix s’envole bien au-delà de ce que cette baisse justifierait à elle seule : 42 % sur la seule année 2023, au point que les associations de consommateurs dénoncent publiquement un risque de spéculation, poussant le gouvernement espagnol à tenter de la désamorcer en abaissant la TVA, et que plusieurs huileries sont victimes de vols massifs. La preuve que le prix avait intégré davantage que la seule rareté physique vient a posteriori. Dès que la récolte 2024 s’annonce meilleure, les prix s’effondrent de près de moitié — plus vite que ne le justifierait le seul retour de l’offre.

Plus discret dans le débat public que celui du blé ou de l’huile d’olive, le cas de la moutarde française est pourtant, à sa manière, plus instructif encore. Une mauvaise récolte canadienne de graines de moutarde — le Canada assurant l’essentiel de l’approvisionnement mondial — provoque, à l’été 2022 encore, une pénurie durable sur les étals français, alors même que cette moutarde continue d’être produite et disponible ailleurs en Europe, et que certains circuits professionnels français, mieux intégrés aux marchés continentaux, n’en manquent à aucun moment. La question posée par ce cas n’est donc pas celle, classique, de l’existence du produit, mais bien celle de son accessibilité dans un circuit précis plutôt que dans un autre.

Comme pour le blé ou l’huile d’olive, la construction européenne a intégré les marchés agricoles, mais elle n’a pas rendu, pour autant, tous les circuits substituables les uns aux autres. Aussi, un approvisionnement industriel français, calibré sur un fournisseur précis pour des raisons de coût, de qualité ou de contrat, ne se redirige pas instantanément vers un fournisseur allemand ou hongrois simplement parce que celui-ci dispose du même produit. Les circuits d’approvisionnement ont une inertie propre, faite de contrats, d’habitudes industrielles et de relations commerciales sédimentées, que la seule existence d’une alternative théorique ne suffit pas à dissoudre. Qui paie, ici, cette absence de substituabilité ? Ceux qui auraient pu maintenir des circuits redondants — fournisseurs multiples, contrats parallèles — mais qui, en tout état de cause, ne l’ont pas fait, parce que la redondance coûte, en temps ordinaire, plus cher qu’elle ne rapporte.

Protégée par une indication géographique qui impose des méthodes de production précises, la moutarde de Dijon dépend donc, pour sa matière première, de graines de moutarde brune cultivées majoritairement en Saskatchewan, dans les Prairies canadiennes, où une sécheresse sévère avait réduit drastiquement les rendements l’été 2021. Cette fragmentation ne s’arrête d’ailleurs pas à la frontière extérieure de l’Union européenne : à l’intérieur même du marché français, la moutarde nationale restait disponible chez les grossistes et semi-grossistes qui approvisionnent en priorité la restauration et l’artisanat, quand les rayons de la grande distribution, au bout de la même chaîne nationale, se vidaient. La moutarde de Dijon ne manquait donc pas, même en France. Elle manquait seulement dans un circuit précis — celui de la vente au détail — quand elle demeurait accessible dans d’autres. Et, bien que liés à leurs fournisseurs canadiens par des contrats pluriannuels, les fabricants français n’ont pas pu basculer vers des graines produites en Bourgogne, en Charente ou ailleurs en Europe, dont les quantités étaient de toute façon trop faibles pour compenser l’écart. Le rayon vide des supermarchés français, photographié et commenté abondamment au printemps et à l’été 2022, n’a traduit donc pas une pénurie mondiale de moutarde, mais l’inertie d’un circuit d’approvisionnement conçu, précisément, pour son efficacité en temps normal.

La rareté prend parfois une forme plus radicale encore qu’une classique spéculation financière : le vol pur et simple. Au Royaume-Uni, la popularité soudaine de la Guinness parmi une nouvelle génération de consommateurs — portée par les réseaux sociaux plutôt que par une quelconque rupture d’approvisionnement en orge ou en houblon — sature les capacités de brassage et de conditionnement de l’intermédiaire Diageo à l’approche de Noël 2024. Les pubs britanniques se voient imposer des quotas hebdomadaires, certains distribuant même des « cartes de rationnement » à leurs habitués. Et, comme au temps du Ravitaillement général français, la rareté a fait naître son détournement : en décembre 2024, un camion transportant 400 fûts de Guinness — de quoi remplir 35 200 pintes — a été dérobé dans un dépôt du Northamptonshire. Le mécanisme diffère ici de celui du blé ou de l’huile d’olive. Ce n’est pas le prix qui s’envole — les pubs britanniques ne pratiquent guère la tarification dynamique —, c’est la quantité disponible par client qui se contracte, et c’est ce rationnement lui-même, plutôt qu’un signal de prix, qui rend le vol soudain rentable.

Un cinquième cas permet de déplacer la focale du présent vers l’avenir. Contrairement au blé, à l’huile d’olive espagnole, à la moutarde française ou à la bière irlandaise, le lait ne connaît en Europe aucune pénurie. Sa production reste abondante. Les rayons sont pleins. Le consommateur ne perçoit aucune tension. Le problème, ici, n’est pas celui de son accès actuel, mais celui des conditions de sa production de demain. La rémunération versée aux producteurs, régulièrement jugée insuffisante au regard des coûts réels — alimentation animale, énergie, investissement dans les exploitations —, fragilise un secteur dont la disponibilité présente masque la vulnérabilité future. Un producteur qui ne couvre pas ses coûts ne cesse pas de produire du jour au lendemain. Plus discrètement, il cesse d’investir, de renouveler son cheptel, de transmettre son exploitation à la génération suivante — et c’est cette érosion lente, largement invisible dans les statistiques de production annuelles, qui prépare les pénuries de demain. La « sécurité alimentaire », dans ce quatrième cas, cesse d’être une question synchronique — y a-t-il assez de lait aujourd’hui ? — pour devenir une question inter-temporelle. Produire aujourd’hui garantit-il la capacité de produire demain ? Qui paie, alors, cette production dans le temps ? Dans l’état actuel du marché, la réponse est largement le producteur lui-même, dont le revenu absorbe l’écart entre ce que coûte réellement la production et ce que le marché — ou la grande distribution — accepte de payer. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le secteur laitier européen traverse une telle séquence. L’effondrement des prix survenu en 2009, à la suite de la suppression progressive des quotas laitiers, avait déjà provoqué des manifestations d’ampleur et une vague de cessations d’activité, sans que les mécanismes structurels mis en cause à l’époque aient été, depuis, véritablement corrigés — signe que la difficulté n’est pas conjoncturelle, mais inscrite dans l’organisation même de la filière.

Ce déplacement du présent vers l’avenir donne au cas du lait toute sa portée conceptuelle, et qui prépare directement le basculement vers l’artificialisation de la « sécurité alimentaire » européenne. En France, les lois Agriculture et Alimentation (EGalim) tentent précisément de corriger ce déséquilibre — au prix d’une escalade législative qui, à elle seule, en dit long sur la résistance du système qu’elle cherche à corriger. La première, d’octobre 2018, issue des États généraux de l’alimentation, impose le principe d’une construction du prix « en marche avant ». Désormais, le producteur doit proposer un prix fondé sur ses coûts réels, plutôt que l’acheteur de l’imposer en bout de négociation. Jugée rapidement insuffisante — le rapport Papin de 2021 en dresse un constat amer —, elle est complétée en octobre 2021, par la loi dite Besson-Moreau, qui impose des contrats écrits et pluriannuels. Surtout, elle « sanctuarise » le coût de la matière première agricole. Ce coût, publié dans les conditions générales de vente, devient officiellement non négociable, et doit être révisé automatiquement selon des indicateurs publiés par les interprofessions. Une troisième loi, en mars 2023, tente encore de colmater une brèche que les deux précédentes avaient laissée ouverte : le recours par la grande distribution à des centrales d’achat domiciliées à l’étranger, hors du champ d’application du droit français, pour continuer à négocier ce que la loi déclare pourtant sanctuarisé. Le groupe de suivi du Sénat, qui évalue le dispositif depuis son origine, constatait encore en février 2025 qu’il n’était pas possible de conclure à l’efficacité économique de ces mesures — et rappelait que le relèvement de 10 % du seuil de revente à perte, autre pilier du dispositif, avait certes généré une valeur estimée à 550 millions d’euros, mais que ce « ruissellement » vers les producteurs ne s’est jamais bien opéré. Trois lois en cinq ans, donc, chacune conçue pour boucher la brèche ouverte par la précédente — et une conclusion qui, en 2025, reste toujours la même : la difficulté n’est pas seulement juridique, mais tient à la structure même d’un marché européen, sinon mondial. Le producteur, atomisé, y négocie face à un nombre restreint d’acheteurs industriels et distributeurs, en position de force structurelle.

Quand la sécurité sort de l’aliment

Les cinq cas qui précèdent partagent un point commun. Leur vulnérabilité ne se situe pas dans l’aliment lui-même, mais dans ce qui, en amont, rend sa production et sa distribution possibles. Les engrais azotés dépendent du gaz naturel, tandis que l’alimentation animale dépend de récoltes de soja ou de maïs produites à des milliers de kilomètres, tandis que le lait comme l’eau sont tributaires de leurs contenants. Sans compter les carburants agricoles qui dépendent des marchés pétroliers et les semences appartenant à des filières de sélection concentrées entre quelques mains. Quant à l’eau, elle dépend d’infrastructures d’irrigation et d’emballage elles-mêmes coûteuses en énergie. Embouteillée, elle est un révélateur entre tous, illustrant ce déplacement avec une netteté presque caricaturale : l’eau ne manque pas en Europe, mais son contenant — le PET, dérivé pétrochimique dont le prix suit celui de l’énergie — devient, comme pour le lait, dans une période de tension énergétique comme lors des tensions autour du détroit d’Ormuz, le principal facteur de renchérissement du produit fini. La « sécurité alimentaire », ainsi comprise, ne se joue plus dans le champ ni dans l’usine agroalimentaire. Elle dépend maintenant de chaînes situées en amont de l’aliment, et pour partie extérieures au champ agricole proprement dit — chaînes énergétiques, chimiques, industrielles. Quant à l’Union européenne elle-même, ses règles de marché unique, sa politique commerciale et son droit de la concurrence pèsent tout autant sur la disponibilité alimentaire — sans que le seul contrôle de la production y offre, là non plus, une prise directe.

On peut maîtriser intégralement sa production de blé et demeurer, malgré tout, vulnérable à une rupture d’approvisionnement en engrais ou en carburant. L’épisode le plus spectaculaire de cette dépendance se produit en 2022, lorsque la flambée des prix du gaz naturel consécutive à la guerre en Ukraine pousse plusieurs grands producteurs européens d’engrais azotés, dont le norvégien Yara, à réduire temporairement leur production, faute de pouvoir répercuter intégralement le coût du gaz sur le prix de vente de l’ammoniac. Le paradoxe est alors complet : une crise énergétique menace, par ricochet, la disponibilité future des récoltes européennes, sans qu’aucun champ n’ait, à ce stade, connu la moindre difficulté. De même, l’alimentation du bétail européen dépend structurellement d’importations de tourteaux de soja en provenance du Brésil ou des États-Unis, si bien que la sécurité de la viande et du lait européens repose, finalement, sur des récoltes réalisées à des milliers de kilomètres, selon des logiques climatiques, commerciales et parfois diplomatiques totalement étrangères au marché agricole européen. La mécanisation elle-même n’échappe pas à cette dépendance. La pénurie mondiale de semi-conducteurs de 2021 a contraint plusieurs grands constructeurs de matériel agricole à ralentir leurs chaînes de montage, faute de composants électroniques désormais indispensables au pilotage des tracteurs et moissonneuses modernes —rappelant qu’une agriculture largement informatisée hérite, par construction, des fragilités propres à l’industrie électronique dont elle dépend.

Le cas du lait, comme de la viande d’ailleurs, ajoute une dimension inter-temporelle que cette généralisation prolonge. Un système alimentaire ne doit pas seulement être capable de nourrir une population à l’instant présent, mais il doit conserver les conditions matérielles de sa propre reproduction — le revenu qui permet au producteur de continuer, le renouvellement générationnel des exploitations, l’investissement dans les infrastructures, la transmission des compétences techniques, la préservation des ressources, notamment des sols et de l’eau, sans lesquelles la production de demain devient, tout simplement, impossible. Cette exigence de reproduction est structurellement en tension avec la logique de l’efficacité de court terme. Pendant plusieurs années, un exploitant peut produire en dessous de ses coûts réels, en puisant sur son capital, son patrimoine ou sa santé, avant que le système ne révèle sa fragilité par une rupture brutale : départs en retraite non remplacés, exploitations non reprises, savoir-faire perdus. La détresse peut aussi prendre une forme plus grave encore. Depuis plus d’une décennie, on note une surmortalité par suicide chez les exploitants français significativement supérieure à celle du reste de la population — un phénomène qualifié de constant plutôt que conjoncturel, et qui rappelle que la non-reproduction du système ne se lit pas seulement dans des statistiques de production, mais aussi, parfois, dans des vies. Dans cette perspective, la « sécurité alimentaire » cesse d’être un état — l’aliment est disponible ou ne l’est pas — pour devenir un processus, dont la soutenabilité se mesure non pas à la production de l’année, mais à la capacité du système à se régénérer d’une génération de producteurs à l’autre. Les données démographiques du secteur agricole européen donnent à cette exigence une actualité pressante. Plus de la moitié des exploitants agricoles de l’Union ont aujourd’hui dépassé cinquante-cinq ans, et une proportion significative d’entre eux n’a, à ce jour, identifié aucun successeur pour reprendre leur exploitation au moment de leur départ à la retraite. Largement documenté par les organisations professionnelles et les instituts statistiques européens, ce vieillissement ne produit pas de rupture immédiate — la production de cette année n’en est pas affectée —, mais il inscrit, dans la structure même du secteur, un risque de décrochage différé que les statistiques annuelles de production, focalisées sur le seul présent, ne permettent pas de percevoir.

On touche ici au cœur politique du problème. Le stock stratégique du blé qui protège contre l’anticipation du marché a un coût de constitution et d’immobilisation que quelqu’un doit supporter. Les circuits professionnels moutardiers français, approvisionnés en priorité par des semi-grossistes pendant que les rayons de la grande distribution se vidaient, n’ont rien coûté à personne — ils ont simplement montré que la pénurie, en système concurrentiel ordinaire, se répartit d’abord sur le circuit le moins captif contractuellement, laissant le consommateur final hériter du manque. La rémunération correcte du producteur laitier, condition de la reproduction du système dans le temps, a un coût que le marché, livré à lui-même, ne semble pas disposé à couvrir intégralement. Les emballages et l’énergie plus chers, enfin, ont un coût que le consommateur final absorbe sans toujours en comprendre l’origine. Dans chacun de ces cas, la question est la même, seul le débiteur potentiel change : qui paie les stocks ? Qui paie les fournisseurs alternatifs ? Qui paie les capacités inutilisées ? Qui paie les circuits redondants ? Qui paie le producteur correctement rémunéré ? Qui paie les emballages et l’énergie plus chers ? La réponse apportée à cette question varie, du reste, sensiblement d’un État membre à l’autre, selon que la tradition nationale privilégie l’intervention publique — stocks stratégiques, prix garantis — ou la confiance dans l’ajustement spontané des marchés. Ce n’est pas un hasard si la France, héritière directe de l’expérience du Ravitaillement général et du marché noir, demeure l’un des membres de l’Union les plus attachés au maintien d’instruments de régulation que d’autres pays jugent, eux, contraires à l’efficacité économique.

Cette divergence n’est pas seulement institutionnelle. Elle plonge dans des mémoires collectives distinctes, que la construction européenne n’a jamais vraiment cherché à fusionner. La Grande-Bretagne, comme les États-Unis d’ailleurs, restent marquées par le souvenir des soupes populaires des années d’avant-guerre — l’image d’un État absent plutôt que celle d’un marché faussé par la pénurie. L’Allemagne retient de l’échec de la République de Weimar une leçon différente encore, où se mêlent les soupes populaires, le chômage de masse et le désordre financier de l’inflation — d’où sa méfiance structurelle envers toute politique susceptible de compromettre la stabilité monétaire, fût-ce au nom de la « sécurité alimentaire ».

Ce tableau mérite d’ailleurs d’être nuancé plutôt que résumé en blocs nationaux homogènes. La Belgique et les Pays-Bas, contrairement à la France, sont parvenues, pendant l’essentiel de la Seconde Guerre mondiale, à faire fonctionner un rationnement organisé — à la manière du Danemark d’ailleurs — qui leur épargna, jusqu’à la toute fin du conflit, l’expérience française du désordre généralisé. Mais cette relative réussite rend d’autant plus brutal ce qui s’abat sur les Pays-Bas à l’hiver 1944-1945 : l’Hongerwinter, provoqué par un blocus allemand, décrété en représailles de la grève des cheminots ordonnée par le gouvernement en exil, coupa en quelques semaines les livraisons vers les provinces de l’Ouest, provoquant la mort de près de vingt mille personnes — non pas faute de récoltes, mais faute de circuit. C’est peut-être, de toute l’Europe occupée, l’illustration la plus pure d’un système qui fonctionne, jusqu’à ce qu’une décision politique en coupe délibérément l’irrigation.

La Belgique échappa à la famine lors des deux conflits mondiaux, au prix d’une vigilance permanente sur ses approvisionnements extérieurs. Son traumatisme alimentaire fondateur remonte ainsi à la Première Guerre mondiale et au blocus britannique, qui rendit nécessaire la création de la Commission for Relief in Belgium — le souvenir, déjà, d’une dépendance à un circuit extérieur plutôt que d’une pénurie intérieure. L’Europe communautaire s’est construite sur ces mémoires juxtaposées plutôt que fusionnées : chacun de ses membres fondateurs y a apporté sa propre leçon du désordre, sans qu’aucune ne s’impose jamais aux autres — ce qui explique, bien au-delà du seul cas alimentaire, la difficulté récurrente de l’Union à arbitrer entre intervention et marché.

Et la question qui les résume toutes est peut-être la plus dérangeante. Peut-on rechercher simultanément le prix alimentaire le plus bas et la résilience maximale du système qui le produit ? Les fraises disponibles à Noël, symbole entre tous de cette abondance permanente à laquelle le consommateur européen s’est habitué, répondent d’elles-mêmes à la question. Cette abondance est une performance économique remarquable, rendue possible par l’intégration des marchés mondiaux, l’optimisation des chaînes logistiques et la mise en concurrence permanente des fournisseurs — mais elle n’est pas gratuite, elle est seulement payée ailleurs, plus tard, ou par quelqu’un d’autre que celui qui la consomme.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe communautaire a construit un système alimentaire d’une efficacité redoutable : abondance, diversité, prix historiquement bas rapportés au revenu, disponibilité permanente et quasi universelle des produits, y compris hors saison. Cette efficacité même a fini par rendre invisibles les conditions qui la rendent possible. Dans les bilans comptables, le stock de sécurité est devenu un coût à minimiser plutôt qu’une assurance à valoriser. La redondance des circuits est devenue une inefficacité à éliminer, plutôt qu’une protection à maintenir. Enfin, le producteur est devenu un maillon parmi d’autres d’une chaîne de valeur, rémunéré selon les mêmes logiques d’optimisation que n’importe quel autre facteur de production. Or, la résilience d’un système alimentaire opérant consiste précisément dans le maintien de capacités qui ne sont pas, à tout instant, optimales du point de vue de l’efficacité économique immédiate — un stock qui dort, un fournisseur redondant qu’on ne sollicite jamais, un revenu producteur supérieur à ce que le marché exigerait au plus juste.

Cette « sécurité alimentaire » ainsi construite depuis quatre-vingts ans est réelle, et il serait injuste de la nier. Mais, pour une large part, elle s’est construite en substituant l’efficacité à la résilience, sans que ce choix n’ait jamais été explicitement assumé comme tel devant les citoyens qui en bénéficient. Cette logique n’est pas propre à l’alimentation. Les stocks stratégiques de masques, jugés coûteux et inutiles avant 2020, ont manqué cruellement lorsque la pandémie a rendu leur nécessité soudainement évidente. Dans chacun de ces cas puisés dans l’actualité récente, l’efficacité de temps normal a été achetée au prix d’une fragilité de temps de crise — un arbitrage rationnel individuellement, à chaque décision prise isolément, mais dont l’accumulation produit, collectivement, un système dépourvu des marges qui lui auraient permis d’absorber le choc.

Cette ouverture vers la politique industrielle apparait naturelle. La question alimentaire n’est en réalité qu’un cas particulier d’un problème beaucoup plus général, qui excède largement le seul champ agricole. Une puissance peut-elle se prétendre résiliente si elle ne maîtrise pas les conditions matérielles de reproduction de ses propres capacités ? L’alimentation, l’énergie, les médicaments, les machines-outils, les composants électroniques, la défense obéissent, structurellement, à la même logique que celle mise au jour par le blé, la moutarde, l’huile d’olive, le lait, la bière et l’eau. La disponibilité présente ne dit rien de la résilience future, l’intégration des marchés ne garantit pas la substituabilité des circuits, et la reproduction des capacités de production a un coût que l’optimisation de court terme tend systématiquement à sous-évaluer. Une Europe qui a mis soixante-dix ans à comprendre que la « sécurité alimentaire » ne se limite pas à la disponibilité des stocks devra sans doute mettre moins de temps à comprendre que la même leçon vaut pour l’ensemble de ses capacités stratégiques. Mais elle ne le fera qu’au prix d’un effort de lucidité comparable à celui que la crise mondiale de 1929 et la Seconde Guerre mondiale lui avait, en leurs temps, imposé. Le débat, engagé depuis 2022 au sein de l’Union européenne, sur la capacité de l’industrie de défense du continent à soutenir dans la durée un effort de production de munitions et d’équipements, reproduit terme à terme celui qui se déroule pour l’alimentation. Devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale, le 9 avril 2026, le général Pierre Schill, alors chef d’état-major de l’armée de Terre, employait pour le nommer le terme de « profondeur logistique ». Il pensait évidemment plutôt à cette capacité à disposer, en amont du combat, des stocks, des pièces de rechange et des capacités de production nécessaires pour durer au-delà des premiers jours d’un engagement de haute intensité. D’ailleurs, deux mois plus tard, lors de l’inauguration d’Eurosatory, le 15 juin 2026, la ministre des Armées, Catherine Vautrin, résuma le même constat en une formule devenue le mot d’ordre du salon : « notre première arme, c’est l’usine ».

Or, appliqué à l’alimentation, ce même critère de la profondeur — plutôt que du seul flux tendu — dresse un constat au moins aussi sévère que celui que les armées commencent tout juste à tirer pour elles-mêmes. Les stocks stratégiques de céréales ont été réduits au strict optimum commercial. L’approvisionnement en engrais dépend d’usines que la moindre tension sur le gaz suffit à mettre à l’arrêt. L’alimentation du bétail importe l’essentiel de ses protéines depuis l’autre bout du monde. Et la moitié des producteurs agricoles européens s’apprête à partir en retraite sans successeur identifié. Si la profondeur logistique commence, pour les armées, à se voir enfin reconnue comme une priorité budgétaire à part entière, elle reste, pour l’alimentation, un impensé. Nul ministre n’est encore venu, devant une commission ou à l’inauguration d’un salon, résumer d’une formule aussi nette la nécessité d’une arme alimentaire équivalente.

La question n’est pas seulement de savoir si l’Europe sait fabriquer des obus, mais si elle maîtrise, en amont, les matières premières, les composants électroniques, les compétences industrielles et les capacités de production redondantes sans lesquelles cette fabrication ne pourrait se poursuivre au-delà des stocks initialement disponibles — et sur ce dernier point, l’Europe n’a pas même commencé, pour son alimentation, la conversation qu’elle vient d’ouvrir pour ses arsenaux. Il ne suffit pas de savoir fabriquer des canons. Il faut encore pouvoir nourrir ceux qui les fabriquent, ceux qui les servent et la société qui les soutient.

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