Sept mois après les nuits des 8 et 9 janvier, le récit français des massacres d’Iran a trouvé sa forme fixe. On la reconnaît d’un article à l’autre : le blackout décrété par les Gardiens de la Révolution, la bataille des bilans, l’ambassadeur d’Iran déroulant dans un studio parisien le verbatim de Téhéran, puis l’indignation rétrospective contre les rédactions qui l’ont laissé parler. Jusqu’à cette semaine encore, la presse française en livre une nouvelle déclinaison : deux ou trois témoignages francophones, des faits établis depuis janvier et restitués en un pur psittacisme. Rien n’y est neuf. Et je ne m’y habitue pas. À chaque parution, le même effarement : sur l’Iran, l’analyse a déserté la page.

Cette manière de faire porte un nom. Popularisé par Nick Davies dans Flat Earth News, à partir d’un terme attribué au journaliste de la BBC Waseem Zakir, le churnalism désigne un journalisme qui, faute de terrain, remâche dépêches, communiqués et citations recueillies par d’autres, puis donne ce remâché pour de l’enquête. Le réchauffé de janvier a sept mois. On le ressert encore.

Le psittacisme n’est pas qu’une paresse : il enfante l’erreur, et de la monumentale, car on ne vérifie jamais ce qu’on récite. On aura donc lu, ce mois-ci encore, l’invocation d’un « haut responsable diplomatique à la Maison Blanche, conseiller au secrétariat d’État » : une source décrite dans des termes institutionnellement incohérents, la Maison-Blanche et le département d’État superposés en une seule fonction, sans poste identifiable, sans bureau, sans document et sans possibilité de vérification. Le même texte recopie des décomptes dont les cas en cours d’investigation passent presque du simple au double sans expliquer qu’il ne s’agit pas de décès nouvellement confirmés mais d’un stock mouvant de dossiers en instruction ; et une déclaration individuelle s’y trouve promue donnée psychologique de toute une diaspora, sans enquête ni comparaison. La géopolitique, enfin, y est congédiée dans le seul mot de revirement, quand le mémorandum américano-iranien et son rapport de forces appelaient l’examen. Aucune de ces bévues n’est vénielle. Toutes disent des faits recopiés sans être compris. Et l’article suivant repart de zéro, comme si rien n’avait été faux.

La répétition eut pourtant sa noblesse, en son temps. En janvier, quand les images ne passaient pas, redire les faits relevait de la résistance informationnelle, et chaque reprise des décomptes de HRANA ou d’Iran Human Rights arrachait un fragment de réalité au silence organisé ; ceux qui les relayaient prenaient, à distance, leur part d’un combat. En août, la simple reprise ne suffit plus. La matérialité de la répression est établie, les rapports s’accumulent, et Amnesty International qualifiait dès le 14 janvier la répression en cours de massacre. Répéter aujourd’hui ce qui fut courageux hier, c’est glisser, sans toujours s’en apercevoir, de l’information à la commémoration ; et l’on notera que le reproche adressé à Paris d’avoir regardé ailleurs arrive lui-même sept mois après que les regards se sont détournés.

La coupure du réseau, déclenchée le 8 janvier à l’instant où la répression atteignait son paroxysme, ne visait pas seulement à retarder la circulation de l’information : il s’agissait, comme l’a établi l’Iran Human Rights Documentation Center, d’empêcher que la preuve existe. Les Gardiens de la Révolution ont voulu produire un crime sans scène — tuer d’abord, puis tuer la trace. Un texte qui, sept mois plus tard, juxtapose des citations, l’émotion d’un côté répondant au verbatim de l’autre, ne rebâtit pas la scène ; il encadre le vide. Et il reconduit, en l’inversant, la méthode du plateau qu’il dénonce : hier la disponibilité d’un ambassadeur tenait lieu de légitimité, aujourd’hui la disponibilité d’un témoignage tient lieu d’analyse. Le procès fait aux plateaux s’y instruit d’ailleurs sans pièces : pas une émission nommée, pas une date, si bien que l’acte d’accusation relève lui-même de l’ouï-dire.

HRANA annonçait, au 24 janvier, 5 459 morts confirmés et 17 031 cas de décès signalés encore en cours d’investigation ; derrière ce décompte se trouve un travail d’identification et de vérification cas par cas. Iran Human Rights, à Oslo, avait, pour sa part, établi dès la mi-janvier un bilan minimal de 3 428 morts selon ses propres standards de vérification, tout en tenant la réalité pour certainement plus élevée. Time avançait le 25 janvier plus de 30 000 morts pour les deux seules journées des 8 et 9 janvier, en attribuant l’information à deux responsables du ministère iranien de la Santé. Trois chiffres, trois méthodes : c’est ainsi que l’on documente un massacre sous blackout. Or des textes récents y ajoutent des bilans d’une autre nature : 30 500 morts, 12 500 blessés, prêtés à des sources diplomatiques anonymes et donnés pour corroborés par leur seule proximité avec l’estimation de Time — comme si deux chiffres voisins se recoupaient quand rien n’établit l’indépendance de leurs circuits. Ces chiffres sont peut-être exacts ; un bilan sans méthode n’en demeure pas moins une hypothèque sur la vérité future : le jour où la République islamique voudra tout nier en bloc, elle brandira les chiffres les plus hauts et les moins sourcés pour discréditer les autres, et le travail patient de ceux qui rendent aux morts leur nom sera emporté dans le discrédit des chiffres ronds. Les morts d’Ispahan méritent la rigueur de leur décompte.

Dans cette littérature, « les médias occidentaux » désignent en pratique quelques studios parisiens, et « la diaspora » deux ou trois voix francophones. Or la bataille de l’information de janvier ne s’est pas jouée en français. Elle s’est jouée en persan et en anglais. Ce sont Iran International, depuis Londres et Washington, BBC Persian, Manoto et les réseaux de l’exil qui ont fait sortir les images par relais satellitaires et VPN — des séquences tremblées, filmées à hauteur d’homme, transmises au prix que l’on devine —, puis les ont recoupées et en ont tenu les décomptes heure par heure pendant que des plateaux français interrogeaient un ambassadeur. Réduire ce théâtre au silence supposé des chaînes françaises, c’est confondre la scène où l’on se trouvait avec celle où tout se passait, et prendre son fauteuil pour un observatoire.

Or la diaspora iranienne ne se résume pas à ses voix francophones, loin s’en faut. Les États-Unis abritent l’un des principaux centres démographiques, intellectuels et politiques de cette nation en exil, avec une concentration historique en Californie du Sud, le « Tehrangeles » des exilés de 1979 et de leurs enfants ; le Canada, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Suède comptent des communautés nombreuses et organisées. La diaspora francophone existe, elle est active et courageuse ; Paris ne constitue pourtant ni le centre démographique, ni le centre linguistique, ni le principal foyer de production politique de cet exil, qui pense et publie d’abord en anglais et en persan. Écrire l’histoire de janvier à partir de ses seuls témoins français, c’est prendre le versant francophone de l’exil pour sa géographie entière.

Les réseaux les plus institutionnalisés de cette diaspora agissent sur un autre terrain. Sa grammaire est institutionnelle avant d’être médiatique. Là où le récit parisien s’attarde sur les invitations faites à un ambassadeur, les organisations de Washington, de Toronto ou de Londres travaillent les listes de sanctions, les campagnes de désignation des Gardiens de la Révolution comme organisation terroriste, la préservation de la preuve et la compétence universelle. Elles ont pour elles des précédents concrets : le procès de Hamid Noury en Suède, condamné en 2022 pour les massacres de 1988 puis remis à Téhéran en 2024 dans un échange de prisonniers, précédent judiciaire et avertissement politique à la fois ; le tribunal Aban réuni à Londres sur la répression de novembre 2019, dont les auditions ont montré ce qu’une juridiction d’opinion rigoureuse peut établir. La leçon commune des deux expériences est là : les archives de l’exil ne sont pas seulement mémorielles, elles préparent les infrastructures d’une justice future. Pour cette diaspora, une seule question comptait en janvier : celle de savoir si la preuve survivrait assez longtemps pour atteindre un prétoire.

Sept mois après, l’urgence s’est déplacée. Après l’indignation contre le journalisme de plateau vient la construction de ce que le blackout a voulu rendre impossible : des chaînes de conservation pour les images sorties des villes, et des dépositions recueillies selon des standards susceptibles de résister à l’examen des juges — un deuil, en somme, converti en pièces de procédure. Le documentaire « Iran, plaidoyer pour la justice », porté par l’association Norouz, pointe précisément dans cette direction : documenter jusqu’à la qualification juridique. C’est ce fil que les commentateurs de la semaine auraient dû suivre.

Engareh Alirezai appelle les Européens à écouter la société civile iranienne plutôt que les porte-voix du régime. L’appel est juste et incomplet. Écouter la société civile iranienne, en 2026, c’est lire HRANA dans le texte et suivre les auditions en persan ; c’est aussi croiser les archives des rédactions de Londres et de Washington, et entendre Toronto ou Los Angeles au moins autant que Paris. Cela demande des langues, des années et un métier.

Des dizaines de milliers d’Iraniens ont payé de leur vie le droit de leur peuple à un récit exact. Ce peuple n’a que faire de textes cousus de citations de seconde main, où l’ignorance se donne des airs d’enquête et où la compassion recyclée tient lieu de pensée. Cette pauvreté n’est évidemment pas le crime du régime ; elle lui rend pourtant un service involontaire : elle remplace la compréhension de ses méthodes par la consommation répétée de leurs conséquences. La révolution iranienne trouvera ses chroniqueurs à sa mesure, en persan, en anglais, et peut-être, un jour, en français. Les images sorties d’Ispahan et de Mashhad, elles, n’attendent pas d’être commentées une fois de plus. Elles attendent d’être versées au dossier.

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