C’est devenu le marronnier des élections américaines : il y a quelque chose de douteux avec les sondages. Depuis l’irruption de Trump sur la scène politique, la machine sondagière a en effet déraillé. De leur propre aveu, les instituts ont ainsi surestimé les démocrates de 3,1 points en 2016, 4,6 en 2020 et 2,7 en 2024. Encore aujourd’hui, ces failles sont loin d’être comblées.
D’où l’erreur vient-elle ?
Les sondages sont affligés de deux maux. D’une part, les électeurs, ruraux, issus des minorités ou éloignés des canaux traditionnels, c’est-à-dire ceux qui sont venus gonfler les rangs du mouvement MAGA, sont moins enclins à répondre aux enquêtes. Le récent sondage conduit par le Washington Post au Kansas en est l’exemple emblématique : seuls 12% des républicains contactés ont complété le questionnaire contre 32% des démocrates, contraignant le quotidien à réaliser plusieurs milliers d’appels supplémentaires pour obtenir un échantillon démographiquement représentatif. Il faut dire que refuser de répondre à un grand média n’indique en rien que ces électeurs aient l’intention de s’abstenir ; ils peuvent encore surgir au bureau de vote dans des proportions inattendues, comme ils le font depuis 10 ans.
D’autre part, cet effort supplémentaire ne suffit pas à garantir la représentativité politique d’un échantillon. Dans cette même enquête au Kansas, Trump n’a que 7 points d’avance parmi les sondés alors que Harris y a accusé 16 points de retard en 2024. À nouveau, les sondeurs corrigent le tir en accordant une pondération supplémentaire aux électeurs trumpistes mais ce redressement majeur fragilise les conclusions de l’enquête. Malgré cet affinage, Harris domine toujours les indépendants de 25 points dans l’échantillon alors que ceux-ci se sont équitablement répartis entre les deux candidats en 2024. Le Washington Post est conscient de cet écueil et a assumé les lacunes de sa méthode dans un long article paru la semaine dernière. En substance, leur institut a fait le maximum mais on ne peut pas forcer les gens à répondre. Bien sûr, cela ne signifie pas que les sondages se tromperont à coup sûr mais simplement qu’ils constituent un outil imparfait qui traduit une photographie à un instant T mais ne reflète pas toujours la réalité des dynamiques électorales dans leur complexité.
Comment peut-on mieux saisir la réalité américaine ?
Le modèle prédictif du Millénaire entend conjurer ces insuffisances. En conjuguant les fondamentaux de chaque État, l’environnement national et, parce qu’il faut bien une boussole, même imparfaite, les sondages, il offre plus de granularité quant à l’état du scrutin. Cette approche probabiliste repose sur un ensemble de corrélation observées entre appartenance démographique et tendance de vote, ce qui permet par exemple de dégager plusieurs orientations à partir du vote anticipé en fonction de la participation dans certains comtés. Le climat national donne donc le la, les démocrates bénéficiant d’une avance de 7,2 points en moyenne, mais ce sont les structures particulières et les dynamiques locales qui orientent l’issue des midterms. Il s’agit donc de limiter le risque d’erreur en intégrant d’autres facteurs, sans disposer non plus de boule de cristal.
L’Amérique est difficile à sonder car elle est une mosaïque polarisée. Chaque élection se joue aussi bien sur des considérations locales que nationales, d’où l’importance de la qualité des candidats, tandis que la polarisation a tendance à immobiliser les électorats, au moins à court terme. Aussi, le modèle accorde une prime aux anciens élus de l’État dans lequel ils concourent, à l’instar de Roy Cooper qui bénéficie d’un bonus de 3,3 points en Caroline du Nord, ce qui lui permet de contrebalancer un historique qui lui est défavorable de 1,7 point. Au soir du scrutin, ce jeu de balancier sera amené à évoluer en temps réel selon les résultats partiels. Du vote latino-américain en Floride, il sera par exemple possible de conjecturer les résultats au Texas. En somme, l’approche probabiliste du modèle du Millénaire fait des sondages de simples paramètres au sein d’un système plus large et plus complet.
À quoi faut-il s’attendre mardi soir ?
Deux hypothèses émergent selon le modèle du Millénaire. D’un côté, il se pourrait que les sondages indiquent effectivement que la structure du pays est en train de changer en profondeur, auquel cas les démocrates seraient en bonne position pour rafler la mise à la Chambre des représentants et au Sénat. De l’autre, une répétition des scénarii antérieurs n’est pas à exclure. Trump a demandé à sa base de considérer qu’il est sur le bulletin de vote et Elon Musk a déboursé 445 millions de dollars pour soutenir des candidats républicains à travers le pays. Si la base MAGA agit en conséquence, la nuit s’annonce surprenante et c’est là l’inconnue du scrutin.
Au Sénat, l’écart entre les voix et les sièges risque aussi d’être moins important que prévu. Les républicains détiennent actuellement une majorité de 53 sièges contre 47 et pour disposer d’une majorité le 3 novembre les démocrates ont besoin d’un gain net de 4 sièges. D’après le modèle du Millénaire, 9 élections se jouent à moins de 7,5 points. Pour obtenir une majorité, les démocrates doivent s’accrocher au Michigan et faire basculer le Maine et la Caroline du Nord, et encore au moins deux États parmi le Texas, l’Iowa, l’Ohio, l’Alaska et le Nebraska, que Trump a gagnés de 11 à 21 points. Une surperformance républicaine de 3 points réduirait les chances démocrates de rempoter le Sénat à seulement 13,4% selon le modèle du Millénaire.
Ainsi, une dynamique favorable aux démocrates ne permet pas d’affirmer avec certitude qu’elle se concrétisera dans les urnes tant la sous-estimation éventuelle du vote républicain et la mobilisation de l’électorat démocrate rendent le dénouement du scrutin de mardi incertain.
Sean Scull, chargé d’études États-Unis du Millénaire, co-auteur des rapports « Midterms 2026 : les clés du scrutin », Sénat 2026 : course par course et « Gouverneurs 2026 : État par État » et de Le Populisme, symptôme d’une crise de la démocratie, comment le néolibéralisme a triomphé en France et en Suède, L’Harmattan (2024).
Augustin Bataille, analyste du Millénaire et co-auteur des rapports « Midterms 2026 : les clés du scrutin », Sénat 2026 : course par course et « Gouverneurs 2026 : État par État ».
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