Yan Xuetong est l’un des rares théoriciens chinois des relations internationales dont les concepts ont franchi les frontières universitaires. Professeur à Tsinghua et fondateur de son département de relations internationales, il publie dans les grandes revues anglophones. Son rayonnement est tel qu’il a débattu avec John Mearsheimer de la possibilité d’une ascension pacifique de la Chine. Tous deux partagent le langage réaliste de la puissance, de l’anarchie et de la rivalité, mais Yan refuse d’en déduire mécaniquement que toute transition hégémonique conduit à la guerre. La qualité du leadership, la crédibilité d’un État et sa capacité à attirer des soutiens peuvent infléchir la compétition.
Cette position vient d’une trajectoire singulière. Né en 1952 à Tianjin, envoyé neuf ans dans le Heilongjiang pendant la Révolution culturelle, Yan reprend ses études après le rétablissement du gaokao. Il obtient en 1992 un doctorat de science politique à Berkeley, où Kenneth Waltz est son professeur. Il y apprend à construire des hypothèses, conduire l’enquête empirique et ne jamais confondre citation d’autorité et démonstration. De retour en Chine, il travaille au China Institute of Contemporary International Relations, puis rejoint Tsinghua en 2000. Son œuvre reconstruit des notions pré-Qin avec les outils du réalisme moderne pour expliquer l’ascension et le déclin des grandes puissances.
De l’intérêt national à une théorie chinoise de la puissance
Le point de départ de Yan est l’intérêt national. Dans les années 1990, son ouvrage sur les intérêts nationaux de la Chine impose une question. Qu’est-ce qui sert durablement la sécurité, la prospérité et la puissance du pays ? Cette démarche rompt avec une politique étrangère ordonnée par la solidarité idéologique ou la lutte des classes. L’État demeure l’acteur central, le système reste anarchique et les gouvernants doivent hiérarchiser leurs objectifs. Yan appartient pleinement à la famille réaliste. Armée, technologie, économie et alliances comptent davantage que les proclamations.
Sa dette envers le réalisme américain est attestée. Waltz lui fournit le vocabulaire de la structure, de la polarité et de la distribution des capacités. Morgenthau lui rappelle que le réalisme n’expulse pas la morale. Prudence, légitimité et limites à l’usage de la force participent de l’efficacité. Pourtant, Yan s’éloigne du déterminisme structurel. Deux États aux ressources comparables n’en tirent pas la même influence. Une puissance inférieure peut dépasser sa rivale si elle convertit mieux ses ressources en capacité politique. Il réintroduit ainsi la décision et la qualité des dirigeants dans la transition de puissance.
Cette ambition explique son retour vers la pensée ancienne. Dans Ancient Chinese Thought, Modern Chinese Power, Yan étudie 管子 (Guǎnzǐ, Guanzi), 老子 (Lǎozǐ, Laozi), 孔子 (Kǒngzǐ, Confucius), 孟子 (Mèngzǐ, Mencius), 墨子 (Mòzǐ, Mozi), 荀子 (Xúnzǐ, Xunzi) et 韩非子 (Hán Fēizǐ, Han Feizi). Il ne cherche ni une doctrine pacifiste originelle ni un confucianisme homogène. Ces traditions rivales analysent la guerre, les alliances, le gouvernement et les changements d’ordre. Xunzi occupe la place centrale. Il distingue plusieurs formes de prééminence et explique pourquoi certains souverains obtiennent une obéissance plus stable.
À Tsinghua, Yan participe aussi à la « scientificisation » des relations internationales chinoises et crée The Chinese Journal of International Politics. Il refuse pourtant de réserver le réalisme moral à la Chine. Une théorie doit pouvoir expliquer d’autres puissances et être réfutée. La ressource chinoise sert à produire une proposition universalisable, non à sanctifier une singularité nationale.
Le réalisme moral. Convertir les ressources en autorité
La contribution majeure de Yan est le 道义现实主义 (dàoyì xiànshí zhǔyì, réalisme moral). L’expression peut tromper. Il ne soutient pas que les États renonceront à leurs intérêts, que la force disparaîtra ou qu’un ordre cosmopolitique remplacera la rivalité. La moralité est une variable de puissance. Un gouvernement cohérent, responsable et crédible mobilise mieux ses ressources, réduit les contradictions de sa politique et donne à d’autres États des raisons de le suivre. Le réalisme demeure donc le substantif. Le qualificatif « moral » précise l’une des conditions de l’efficacité et de la durée du leadership.
Yan reprend de Xunzi une hiérarchie entre 王道 (wángdào, autorité humaine), 霸道 (bàdào, hégémonie) et la domination par la contrainte. 王道 (wángdào, autorité humaine), qu’il traduit en anglais par humane authority, désigne la forme la plus élevée d’autorité. Le dirigeant obtient le soutien d’autres acteurs grâce à la qualité de son gouvernement et aux normes qu’il incarne. 霸道 (bàdào, hégémonie) associe supériorité matérielle, alliances et crédibilité stratégique. La tyrannie repose principalement sur la peur et la coercition. Même l’autorité humaine doit posséder une armée et défendre ses intérêts. La différence ne tient donc pas à l’absence de force, mais à la manière dont celle-ci est légitimée et transformée en adhésion.
Cette typologie conduit à distinguer les ressources de la puissance politique effective. Un PIB élevé, des capacités militaires ou une culture attractive ne produisent pas automatiquement du leadership. Encore faut-il une 政治领导力 (zhèngzhì lǐngdǎolì, capacité de leadership politique) qui fixe des priorités, tient les engagements pris, entretient les alliances et propose un ordre jugé acceptable. Le soft power ne se réduit pas davantage à la diffusion d’une civilisation. Pour Yan, sans fiabilité stratégique et sans aptitude à agir, l’attraction culturelle reste une ressource inerte. Ressources matérielles, qualité du leadership et crédibilité stratégique déterminent ensemble la capacité d’un État à rallier des soutiens.
Son livre Leadership and the Rise of Great Powers systématise cette intuition. Yan y distingue, sur le plan intérieur, les leaderships inactif, conservateur, proactif et agressif. Sur le plan international, il distingue la tyrannie, l’hégémonie et l’autorité humaine. La puissance ascendante ne dépasse pas la puissance dominante parce que l’histoire lui aurait assigné ce destin. Elle y parvient lorsque son leadership réforme plus efficacement le pays, attire davantage de partenaires et exploite les erreurs du rival. À l’inverse, un dirigeant agressif peut accélérer momentanément la mobilisation nationale tout en suscitant des coalitions hostiles et en détruisant la crédibilité extérieure de son État.
La théorie corrige ainsi une faiblesse du néoréalisme. La structure explique les contraintes communes, beaucoup moins les trajectoires divergentes. Yan répond par le leadership. Sa morale demeure néanmoins instrumentale, jugée à ses effets sur l’ordre, la confiance et la capacité à conduire. C’est aussi sa limite. Une politique peut paraître « morale » parce qu’elle produit de la loyauté, sans satisfaire une morale universelle fondée sur les droits individuels ou l’égalité des peuples.
De Tsinghua à Xi Jinping. Un intellectuel du système, pas de la ligne
Yan offre une grille particulièrement utile pour lire le tournant diplomatique engagé sous Xi Jinping. La ligne attribuée à Deng Xiaoping, 韬光养晦 (tāoguāng yǎnghuì, dissimuler ses capacités et attendre son heure), recommandait d’éviter l’exposition prématurée et de privilégier le développement. Yan observe ensuite un passage vers 奋发有为 (fènfā yǒuwéi, s’efforcer d’accomplir quelque chose). La Chine ne se contente plus de rejoindre les institutions existantes. Elle cherche à façonner son environnement, à proposer des initiatives et à accumuler du soutien politique. Dans son article « From Keeping a Low Profile to Striving for Achievement », il applique explicitement le réalisme moral à cette évolution.
Il serait abusif d’en conclure que Xi applique une doctrine conçue par Yan. Le théoricien interprète plutôt sa politique avec ses propres concepts. Membre du Parti communiste chinois (PCC), Yan appartient aux institutions académiques du pays et dispose d’interfaces élevées avec l’État. Le World Peace Forum qu’il a fondé fut inauguré en 2012 par Xi, alors vice-président. Mais rien de solide n’établit qu’il soit son conseiller personnel, membre d’un organe dirigeant du PCC ou auteur clandestin de la stratégie chinoise.
Yan récuse lui-même le titre de 智囊 (zhìnáng, cerveau du pouvoir). Il décrit une influence indirecte. L’universitaire publie, des responsables le lisent et certaines idées remontent éventuellement vers la décision. Il peut ainsi critiquer une politique officielle dans la limite de son adhésion de longue date au Parti. Il a défendu de véritables alliances chinoises, alors que Pékin privilégie la non-alliance. C’est un intellectuel du système plutôt que de la ligne. Il est reconnu par les institutions, tout en conservant une autonomie théorique.
Son diagnostic sur la rivalité sino-américaine est plus subtil qu’une annonce de guerre inévitable. La bipolarisation lui paraît durable, car l’écart entre les deux premières puissances et les autres États demeure considérable. La compétition porte sur les technologies, les normes, les réseaux de partenaires et le statut international autant que sur les armements. Face à Mearsheimer, Yan ne nie ni le dilemme de sécurité ni le risque de conflit. Il soutient que la stratégie des dirigeants peut aggraver ou contenir ces mécanismes. Une Chine incapable de rassurer ses voisins transformera sa croissance en coalition d’endiguement. Des États-Unis renonçant à leurs engagements et appliquant leurs principes de manière incohérente éroderont, eux, l’autorité accumulée depuis 1945.
La fragmentation technologique confirme désormais sa lecture. Sanctions, semi-conducteurs, infrastructures, monnaies, standards numériques et garanties de sécurité sont des instruments de leadership. Leur possession ne suffit pas. Un État doit convaincre que les avantages offerts dureront et que les règles ne changeront pas au gré de ses intérêts immédiats. Dans un monde d’interdépendance armée, la crédibilité stratégique devient un actif rare.
Une théorie pour lire la compétition des puissances
Yan Xuetong mérite d’être lu parce qu’il oblige à sortir de deux simplifications. D’abord celle d’une Chine guidée par une sagesse confucéenne naturellement pacifique. Ensuite celle d’une transition de puissance mécaniquement condamnée à la guerre. Sa construction associe l’anarchie et la puissance de Waltz, l’intérêt national et la prudence de Morgenthau, puis la réflexion pré-Qin sur le gouvernement, l’hégémonie et l’autorité. Le réalisme moral affirme ainsi que les capacités matérielles ne deviennent une puissance durable qu’à travers un leadership politique responsable, une crédibilité extérieure et l’aptitude à susciter l’adhésion.
La distinction entre ressources et puissance effective éclaire les échecs d’États riches. La typologie entre tyrannie, hégémonie et autorité humaine rappelle qu’une domination exclusivement coercitive fabrique les résistances qui finiront par la limiter. Leadership and the Rise of Great Powers montre aussi que le déclin n’est pas seulement le produit d’indicateurs économiques. Il commence quand les gouvernants ne savent plus choisir, tenir parole ni proposer à leurs partenaires un ordre préférable aux alternatives. Le diagnostic vaut pour Pékin comme pour Washington et pour l’Europe. Dans la compétition contemporaine, accumuler des moyens est indispensable. Savoir les convertir en confiance, en alliances et en direction politique décide de la puissance réelle.
Gabriel GERVAIS est diplômé de Sciences Po Paris, où il s’est spécialisé en politique économique et internationale. Il poursuit actuellement ses études à l’ESSEC, avec une spécialisation en finance d’entreprise.
Voir aussi
12 septembre 2026
La deuxième mort d’Habermas
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
24 juillet 2026
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire19 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
30 novembre 2025
En Côte d’Ivoire, les moutons et les chiens
Stabilité : Alassane Ouattara a abusé de cette promesse pour justifier un quatrième mandat auprès de partenaires internationaux réticents. Sur le papier, le président sortant a réussi son « coup KO ». Mais braver l’aspiration d’un peuple au changement comporte aussi des risques.
0 Commentaire10 minutes de lecture
3 décembre 2025
Législative partielle aux États-Unis : le sentiment anti-Trump gagne même les terres les plus conservatrices
par Eliott MamaneJournaliste et chroniqueur.
Ce mardi 2 décembre, une élection « spéciale » au Tennessee, État le plus évangélique d’Amérique, a permis de combler un siège vacant à la Chambre des représentants. Bien que gagné par les Républicains, le scrutin témoigne de l’érosion de la base trumpiste.
0 Commentaire7 minutes de lecture
4 décembre 2025
Hezbollah-Israël : une nouvelle guerre aux portes du Liban ?
par Maya KhadraEnseignante et journaliste franco-libanaise spécialiste du Moyen-Orient.
Un an après l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, le gouvernement libanais a pris des décisions presque révolutionnaires pour désarmer le Hezbollah.
0 Commentaire5 minutes de lecture