À de nombreuses reprises, Jean-Luc Mélenchon a fait part de sa volonté de faire des banlieues qualifiées par son mouvement de populaires le terrain privilégié de sa conquête du pouvoir et plus largement du projet de son mouvement pour la France. Ainsi, les banlieues sont-elles appelées à incarner « la nouvelle France » qui parie sur un renouvellement en profondeur de la sociologie de ces territoires. Une affirmation qu’il convient de resituer dans le temps long au regard de l’histoire de la banlieue elle-même.

La banlieue, de la ville politisée à la politique de la ville

De nombreux travaux historiques, notamment ceux d’Annie Fourcaut, ont mis en évidence le fait que la banlieue (terme employé au singulier en tant qu’objet de recherches propre), a son propre régime d’historicité et se distingue par sa forte politisation au début du XXe siècle.

La mise en œuvre du socialisme municipal

La formation de la banlieue en France, entendue au sens ici de périphérie utile à la ville centre dont elle dépend, se caractérise par une forte concentration de populations ouvrières en raison de la croissance industrielle qui caractérise ces territoires. La loi municipale de 1884 valide le principe de l’élection des Conseils municipaux au suffrage universel. Une aubaine pour le socialisme alors en pleine ascension. En attendant le Grand soir, les nouveaux élus pourront s’exercer à la gestion municipale, démontrant ainsi leur savoir faire en matière de gestion des affaires locales intéressant la vie de leurs administrés. Dès les élections de 1896, plusieurs dizaines de municipalités passent dans les mains des différents courants socialistes qui ne sont pas encore regroupés au sein de la SFIO constituée en 1905. Les logements, les crèches, les dispensaires, les cantines deviennent alors des enjeux prioritaires pour la gestion municipale socialiste. C’est ainsi que se développe ce que l’on a appelé le socialisme municipal à l’image d’Henri Sellier, élu maire de Suresnes et qui deviendra le Président de l’Office départemental des Habitations à bon marché (HBM), multipliant la création de cités-jardins en banlieue.

C’est en 1925 que la banlieue constitue un nouvel enjeu de politisation. Après la scission du congrès de Tours en 1920, le nouveau parti communiste entend faire de la banlieue une vitrine de son idéologie inspirée directement de celle de la jeune URSS. On peut d’ailleurs établir un pont entre la radicalité du projet porté par le parti de Maurice Thorez et celle, actuelle, de LFI. Il ne s’agit pas seulement d’élaborer un projet municipal qui satisfasse les besoins sociaux et culturels de la classe ouvrière, mais de faire de la banlieue ouvrière l’avant-garde de l’idéologie prolétarienne appelée bientôt à diriger la France. Au lendemain des élections législatives de 1924, l’un des fondateurs du PC, Paul Vaillant-Couturier, assigne à la banlieue un rôle d’avant-garde révolutionnaire. Le mythe de la banlieue rouge est né :

La victoire révolutionnaire, au point de vue stratégique, est incontestable. Paris, capitale du capitalisme, est encerclé par un prolétariat qui prend conscience de sa force ; Paris a retrouvé des faubourgs !

Le succès du 11 mai contient en puissance le contrôle, par le prolétariat révolutionnaire, des quartiers réactionnaires du centre, de ses banques, de ses monuments d’État, de son ravitaillement, de ses voies de communication, de ses casernes.

(…) Et maintenant, au travail, camarades ! Le mot d’ordre du Bloc ouvrier et paysan est lancé dans le pays. Vous avez eu le bulletin de vote, mais c’est encore votre ennemi de classe qui tient le fusil… »

Paul Vaillant-Couturier, L’Humanité, 13 mai 1924.

Dès lors, les municipalités communistes de la banlieue parisienne auront à cœur de mettre en œuvre des politiques censées incarner l’idéal socialiste tel qu’ils se le représentent. Ivry-sur-Seine, de ce point de vue, constitue une sorte de laboratoire pour le parti communiste en matière de gestion urbaine et sociale. En particulier avec Georges Marrane, maire de 1944 à 1965, et du député local, Maurice Thorez, élu jusqu’à son décès en 1964. La fin de ces mandats marque d’ailleurs le recul de l’idéologie communiste en banlieue jusqu’à sa quasi-disparition au début des années 2010. Cela est dû à deux raisons principales : d’une part le recul de l’industrie et donc de l’emploi ouvrier dans la banlieue, d’autre part la concurrence d’autres forces politiques de gauche comme le PSU (parti socialiste unifié).

Crise urbaine, crise politique

Ce qui a fait la force de la banlieue ouvrière durant un siècle d’industrialisation constitue désormais sa faiblesse. Le recul du monde usinier, la tertiarisation en cours depuis les Trente glorieuses, l’aspiration à de nouveaux standards de vie, modifient en profondeur la sociologie électorale des villes qui appartiennent à la banlieue rouge. Sur le plan électoral, elles résistent pourtant bien. Il leur faut pourtant compter avec la concurrence croissante d’autres forces de gauche qui entendent, elles aussi, faire de la banlieue un banc d’essai pour leur propre projet politique. C’est le cas du PSU dirigé par Michel Rocard qui fera d’ailleurs une partie de sa carrière politique en banlieue, à Conflans-Sainte-Honorine dans les Yvelines. Le parti fondé en 1960 entend rompre avec la gauche traditionnelle dont la gestion municipale leur apparaît dépassée et plus en phase avec les nouvelles générations qui entendent « faire de la politique autrement » selon la formule de l’époque. Mais c’est également un changement de paradigme idéologique qui s’opère. Le PSU s’intéresse à des thèmes comme le cadre de vie pour mener son combat. Selon lui, le militantisme à l’usine et le militantisme résidentiel doivent être menés conjointement. Dans les grands ensembles où la vie quotidienne est parfois difficile, le message est entendu. Une leçon que retiendra le nouveau parti socialiste constitué à Épinay-sur-Seine en 1971 sous la houlette de François Mitterrand. La large victoire de la gauche aux municipales de 1977 consacre également la supériorité arithmétique du PS sur le PC.

La banlieue constitue donc un enjeu de taille dans la guerre que se livrent les gauches depuis le XXe siècle. Toutes sont toutefois confrontées au même problème après la victoire de François Mitterrand le 10 mai 1981 : comment répondre à la crise économique qui ne cesse de progresser, en particulier dans les territoires banlieusards marqués par l’industrie ? Comment proposer une nouvelle offre politique alors que l’instauration du socialisme en France est devenu une chimère après que l’union de la gauche eût pris les rênes du pouvoir en France ?

Recomposer l’offre politique

Les années 1980-1990 sont marquées par deux évènements concomitants qui transforment en profondeur l’état politique des banlieues majoritairement composées de logements sociaux. Il s’agit tout d’abord de la mise en œuvre de la politique de la ville au travers de la Commission nationale pour le développement social des quartiers. Il s’agit de permettre aux villes les plus concernées par le mal logement ainsi que la précarité sociale de bénéficier de programmes de réhabilitation. Paradoxalement, c’est au moment même où la décentralisation se met en place, qu’une nouvelle administration étatique est créée pour veiller à l’évolution de ces quartiers que l’on qualifie parfois de « difficiles ». Désormais, le moteur de la transformation urbaine et sociale de ces villes marquées en particulier par les grands ensembles se traduit par un partage des compétences entre l’État et les collectivités locales. Les techniciens sont présents aux côtés des élus locaux dans la gestion et l’animation des processus de transformations urbaines.

La crise existentielle que traverse la gauche durant les années Mitterrand constitue également un appel d’air. Comment remplacer l’action militante dans ces quartiers en proie à la crise urbaine ? D’autant que parallèlement, à la même époque, l’éducation populaire connaît elle aussi une crise de vocation. C’est en fait toute l’action de la gauche dans les banlieues qui est à réinventer avec un défi de taille : comment prendre en compte les revendications des immigrées dont les représentants de la deuxième génération arrivent à l’âge adulte ? La recomposition du logiciel de la gauche dans les années 1980 offre de nouvelles perspectives : il s’agit désormais de s’intéresser davantage aux minorités et aux droits à la différence comme le suggère SOS racisme crée en 1984 dans l’ombre de l’Élysée. Une nouvelle réalité s’impose en fait à la gauche : il faut acter l’adieu à la vieille classe ouvrière et s’ouvrir aux nouvelles catégories sociales, en particulier celles issues de l’immigration. Cela vaut pour les banlieues post-industrielles de la région parisienne mais aussi pour certains territoires des périphéries métropolitaines comme les quartiers nord de Marseille ou la banlieue Est de Lyon (Vaulx-en-Velin et Vénissieux). En cela, la maturation idéologique de La France insoumise vient de loin. Elle reprendra également à son compte le vocabulaire de la politique de la ville qui avait initialement ciblé son action sur les quartiers des villes qui comptaient des grands ensembles. L’offre politique s’adressera aux « quartiers », formule qui cache mal en fait la recherche d’un nouvel électorat communautarisé. Ce qui suppose de mobiliser un nouveau champ lexical : violences policières, racisme systémique, discriminations, mobilisations intersectionnelles…

Le creuset des populations immigrées

C’est durant les années 1985-1995 que la gauche, dans sa globalité, évolue d’une conception universaliste et républicaine à celle qui consiste à prendre en compte sur le plan politique les revendications des minorités, en particulier religieuses. Seuls quelques courants d’idées vont résister à ce tournant capital dans l’histoire du socialisme français comme le Mouvement des Citoyens présidé par Jean-Pierre Chevènement. Très vite, cela se traduit sur le terrain par la prise en compte des demandes d’essence communautaire. Le flou politique qui règne sur ces questions parmi les dirigeants du parti socialiste n’arrange rien. Il suffit de se souvenir du manque de réponse politique claire de la part de Lionel Jospin alors ministre de l’Éducation nationale suite à l’Affaire du voile survenu à Creil en 1989. Les expressions religieuses se font en effet plus pressantes à partir du début des années 1990. La réponse apportée par les municipalités en matière de constructions de lieux de culte musulman constitue de ce point de vue un indice intéressant. En 1989, comme le souligne Le Monde (édition du 2 décembre), on s’oriente désormais vers la construction de la France de « mosquées-cathédrales » et non plus de lieux de cultes en partie invisibilisés. S’en suivront d’autres interpellations comme la présence de nourriture hallal dans les cantines scolaires municipales. Le contexte géopolitique nourrit également une vision recomposée des banlieues composées majoritairement de logements sociaux au sein desquels les familles immigrées occupent une place importante. En 1990, la guerre du Golfe ainsi que la première intifada qui oppose des Palestiniens à l’armée israélienne provoquent des vagues de colère dans certaines banlieues qui soutiennent la cause palestinienne ainsi que Saddam Hussein. On parlera d’ailleurs de « l’intifada des banlieues ». Si on ajoute à cela l’épuisement intellectuel et idéologique du parti socialiste incapable d’épouser la cause d’une nouvelle génération issue de l’immigration, elle-même revenue de l’impasse politique de la Marche de 1983 menée par ses ainés, on comprend mieux le terreau fertile que représente les banlieues populaires pour une nouvelle offre politique à gauche. Ce sera La France insoumise en lieu et place de la gauche traditionnelle désormais incapable de proposer un projet cohérent et solide pour les populations de banlieues. Avec le risque de vouloir capter coûte que coûte un vote d’essence religieuse et de mettre pour la circonstance sous le tapis l’antisémitisme qui caractérise certains de ces électeurs comme l’a souligné une commission d’enquête parlementaire en 2025. Cette stratégie de captation du vote musulman peut aussi se retourner contre LFI : d’une part en ne parvenant pas à mobiliser en nombre suffisant les abstentionnistes (les principales victoires LFI aux municipales de 2026 ont eu lieu avec un taux d’abstention dépassant largement les 50%), d’autre part, en voyant une partie de ses soutiens vouloir se passer du parti mélenchoniste pour créer leurs propres mouvements. Dans un message diffusé sur les réseaux sociaux, l’indigéniste Houria Bouteldja faisait elle aussi référence à l’histoire pour avertir les insoumis : « Si je comprends bien, ce sont les indigènes, nombreux dans les villes de banlieues, qui mènent le mieux la lutte des classes et qui ressuscitent la ceinture rouge. Je dis ça en passant. »

Les banlieues et le projet de « Nouvelle France »

On ne doit jamais oublier que le choix politique qui vise à faire des banlieues qualifiées par le mouvement mélenchoniste de « populaires » s’est progressivement construit pour aboutir au projet actuel qui consiste à bâtir à partir de celles-ci la « Nouvelle France » qu’ils appellent de leurs vœux avec une première étape avec l’élection présidentielle de 2027.

Le tournant de 2019

On sait gré à Jean-Luc Mélenchon de bien connaître la banlieue puisqu’il a été élu durant plus de deux décennies dans le Département de l’Essonne, en particulier à Massy qui incarne, à sa manière, le devenir urbanistique et social de la politique des grands ensembles en France. On ne peut guère non plus remettre en cause son passé de militant politique viscéralement attaché à la laïcité et au combat républicain. On peut donc émettre l’hypothèse, comme d’autres l’ont fait, que le choix de se tourner vers une offre politique communautarisée répond en premier lieu à un calcul politicien. La forte concentration immigrée dans les banlieues HLM offre de nouveaux débouchés électoraux étant donné que la population locale ne se reconnaît pas ou plus dans les partis politiques existants. Pour le député de Seine-Saint-Denis Éric Coquerel, le demi-million de voix qui a manqué à Mélenchon pour se qualifier en vue du second tour de la présidentielle de 2017 se trouve dans les quartiers populaires. La stratégie insoumise semble à court terme du moins payante : aux élections présidentielles de 2022, Jean-Luc Mélenchon a fortement augmenté son score par rapport à 2017 dans les villes de la banlieue parisienne : +28 par exemple à Trappes, +18 à Saint-Denis. Cette progression notoire tient autant à la mobilisation locale (LFI a mené de vastes campagnes locales pour l’inscription sur les listes électorales) qu’à l’arrivée dans les ex-banlieues industrielles de jeunes diplômés tout à la recherche de nouveaux engagements militants que de meilleures conditions de logement. On notera également que LFI a su reprendre à son compte les vieilles recettes clientélistes et paternalistes des élus communistes du temps de la banlieue rouge. Mais cette stratégie a toutefois supposé un aggiornamento idéologique afin de s’assurer le vote musulman. Cette transition a été actée en 2019 lors de la Marche contre l’islamophobie qui est devenue un agent de disqualification politique à gauche pour qui critiquerait toute ingérence religieuse dans la sphère publique. En relayant sans recul critique le discours d’organismes proches de mouvements radicaux islamistes comme les Frères musulmans, LFI a donné un nouvel élan à sa conquête des banlieues. Mais les résultats obtenus par exemple aux dernières élections municipales de 2026 ont montré que la stratégie avait ses limites. Les victoires médiatisées de Bally Bagayoko à Saint-Denis et de Aly Diouara à La Courneuve ne doivent pas faire oublier que la gauche traditionnelle a plutôt bien résisté dans les villes qu’elle détenait. À Montreuil, (Seine-Saint-Denis), le maire sortant communiste Patrice Bessac, a été réélu dès le premier tour malgré la concurrence d’une liste « insoumise ». À Pantin, aux Lilas, au Pré-Saint-Gervais, à Vitry-sur-Seine, Créteil, Villejuif, La France insoumise a échoué dans la conquête des municipalités. Quelques mois plus tôt, l’insoumis Louis Boyard avait lui aussi échoué à conquérir Villeneuve-Saint-Georges située dans le Val-de-Marne. Mais à plus long terme, le risque d’un vote communautarisé, orienté en fonction de l’origine ethnique des résidents risque bien d’apparaître, tournant ainsi le dos à un siècle de politiques visant au contraire à promouvoir l’idée d’égalité républicaine quelle que soit l’origine des habitants. La stratégie de conflictualisation menée par La France insoumise, sans aller jusqu’à la guerre civile, risque fort toutefois d’aggraver le processus d’archipelisation de la société française analysée par Jérôme Fourquet. Pour cela, il est grand temps que la gauche républicaine et universaliste propose un véritable projet politique pour les banlieues à forte densité sociale et ne contente plus de slogans aussi vides de sens que la promotion du « Vivre ensemble » ou de l’exhortation à « Faire ville ». Il s’agit en fait de redonner aux banlieues la place qui leur revient dans notre histoire nationale, et non d’en faire l’avant-garde d’une France nouvelle qui serait construit sur un modèle exclusivement idéologique.

Il faudra donc attendre les résultats de la présidentielle pour mesurer la véritable pertinence de cette stratégie politique. En attendant, il est possible d’en analyser la portée idéologique et culturelle. Une fois encore, il est possible d’aborder la question sous l’angle historique pour voir en quoi la situation actuelle opère une coupure avec notre histoire contemporaine.

La portée culturelle et idéologique de la Nouvelle France

Comme cela a été dit précédemment, le parti communiste entendait dans l’entre-deux-guerres faire de la banlieue conquise un modèle de son action municipale ainsi qu’un bastion face aux municipalités qualifiées de « bourgeoises ». Si son projet était marqué par la radicalité, il était parfois question de la République des Soviets, il n’a jamais réellement opéré de ruptures avec les fondamentaux républicains. Le Front populaire constitue d’ailleurs un marqueur pour le choix du PC à garder les références nationales tout en glorifiant le régime soviétique. Cela tient en grande partie au fait que la classe ouvrière adhérait au récit national en même temps qu’au combat social. Des travaux historiques ont également montré que dans les faits, le PC a cogéré la croissance des banlieues industrielles avec l’État. En particulier par le biais de la politique des grands ensembles. Pour sa part, La France insoumise a fait le choix de privilégier l’approche ethno-raciale en remplaçant la classe sociale par le critère raciale et religieux. Cela change fortement la nature des formes de mobilisation politique en privilégiant l’approche communautaire et non plus celle qui consistait à investir un territoire dans sa globalité comme marqueur social. L’approche affinitaire par « quartier » remplace l’approche municipale. Il s’agit d’un choix délibéré qui a été maintes fois explicité par les leaders du parti. À terme, il risque de déboucher sur un séparatisme ethno-racial qui s’ajoutera au séparatisme territorial que la politique de la ville n’a pas été en capacité d’endiguer de manière satisfaisante et pérenne. Le terrain de certaines banlieues populaires est d’autant plus inflammable qu’elles sont contrôlées par un certain nombre de bandes mafieuses violentes et armées qui entendent conforter leur emprises sur des quartiers. On notera d’ailleurs que les élus LFI se montrent en général très peu diserts sur les sujets liés aux trafics de drogue qui gangrènent ces quartiers.

La France insoumise prospère d’ailleurs sur ces échecs. On peut en effet établir un lien direct entre le vote en sa faveur et les quartiers qui sont inscrits dans les dispositifs de la politique de la ville. La France insoumise a en quelque sorte politisée la posture victimaire qui a été trop souvent admise dans le cadre des dispositifs de la politique publique. Enfin, à titre d’exemple,

la victoire de Bally Bagayoko à Saint-Denis s’est faite aux cris de « Nous sommes tous des enfants de Gaza ». À Creil, le nouveau maire LFI Omar Yaqoob, a posté sur les réseaux une vidéo dans laquelle il remercie, en ourdou, la communauté dont il est issue : « Aujourd’hui nous avons gagné, pas seulement moi, mais avec tous les Pakistanais. C’est grâce à eux que nous pouvons gagner. Alhamdulillah. » Ces deux exemples témoigne du fait que le référentiel républicain n’est plus désormais au cœur du projet politique, voir en disparition, remplacé par un modèle multiculturel et post-colonial. À terme, ce projet politique porte les germes de la confrontation entre deux modèles de société que l’on peut résumer de manière schématique dans l’affrontement symbolique de la France master poulet contre celle du Canon français. Dans ce même ordre d’idées, il conviendrait de réfléchir à la manière dont certaines villes moyennes connaissent elles aussi ce type de situation. L’un des enseignements des émeutes de 2023, a été que contrairement à celles de 2005, le phénomène s’est étendu à des villes qui ne sont ni en banlieue, ni caractéristiques de la politique intensive de construction des grands ensembles durant les Trente glorieuses. S’agit-il là d’un effet de la loi SRU qui impose désormais 25% de logements sociaux dans les villes ? Si le rapport direct n’est pas établi, on peut toutefois penser que dans les années à venir, le vote en faveur de LFI y progressera sensiblement. On peut d’ailleurs y voir une raison pour laquelle Marine Le Pen, dans son discours de rentrée à Hénin-Beaumont, s’en est prise à la loi qui constitue à gauche une sorte de totem idéologique. Mais au-delà de ces contingences électorales, on peut affirmer que le projet insoumis pour la banlieue se situe en rupture avec ce qui s’est fait jusqu’alors, en particulier en ce qui concerne sa place dans le récit urbain national.

Le danger des deux Frances

Le projet politique porté par La France insoumise se situe paradoxalement à rebours de tous les combats politiques qui ont fait de la banlieue une ambition première. Contrairement à ce que l’on entend, la banlieue de type HLM n’a pas toujours constitué un espace de relégation. Bien au contraire, elle a été pour de nombreuses populations, y compris immigrées, le sas en vue d’une vie meilleure. Le projet de La France insoumise comporte deux risques majeurs : d’une part, enfermer dans des assignations identitaires des populations qui souffrent déjà d’un manque global de reconnaissance à la fois sociale et culturelle. D’autre part, de faire des banlieues, certes un banc d’essai pour la Nouvelle France, mais surtout un modèle qui serait en opposition avec la France qui n’est pas celle des métropoles. François Ruffin, ex-élu LFI a bien compris le risque en préconisant de ne pas opposer la France des tours avec la France des bourgs. L’histoire nous rappelle qu’à la fin du XIXe siècle, le socialisme a été tenté lui aussi par une rupture avec le modèle d’intégration républicaine proposé par les élites de l’époque. Il a fallu l’intelligence politique de personnalités comme Jean Jaurès, Henri Sellier ou encore Albert Thomas pour choisir la voie du compromis sans pour autant renoncer à ses idéaux. Ils avaient compris que loin d’apparaître comme un objet de division, la banlieue constituait bien la promesse républicaine d’un avenir meilleur pour les catégories sociales les plus modestes à défaut des lendemains qui chantent. Puisse la leçon encore être entendue aujourd’hui.

Thibault Tellier, Professeur des Universités.

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