Le 16 juillet 2026, à la Maison du Barreau de Paris, l’association Norouz présentait en avant-première Iran, plaidoyer pour la justice, un documentaire conçu après les massacres de janvier pour soustraire les morts à l’effacement et préparer le temps du droit. Témoignages de survivants, analyses de juristes, images et travaux de défenseurs des droits humains y composent moins un récit qu’un dossier : établir les faits, préserver la preuve, nommer les responsabilités et rendre possible la justice que réclament les victimes. Le nom même de Norouz — « jour nouveau », le Nouvel An célébré à l’équinoxe de printemps — porte une promesse de recommencement. Mais en Iran, le quarantième jour du deuil n’est jamais une fin : c’est le moment où la mémoire revient demander des comptes.

Il y a quelque chose d’obscène à résumer ce qui s’est passé en Iran entre le 28 décembre 2025 et les massacres des 8 et 9 janvier 2026. Résumer, c’est déjà trahir : faire tenir dans une phrase ce qui s’est inscrit dans la chair de milliers de corps et dans le silence imposé à plus de quatre-vingt-dix millions de vivants. Il faut pourtant commencer par les chiffres, parce qu’en Iran les chiffres eux-mêmes sont un champ de bataille. Le 21 janvier, le Conseil suprême de la sécurité nationale a arrêté le bilan officiel à 3 117 morts, adossé à une liste de 2 986 noms, muette sur les lieux, les dates, les circonstances et les auteurs des décès : un registre fait moins pour compter que pour clore. Le 23 février, HRANA publiait son rapport final, The Crimson WinterL’Hiver cramoisi —, et une liste nominative de 7 007 morts établie selon sa méthodologie de vérification. L’organisation précisait que 11 744 autres cas demeuraient à l’examen et que ce bilan ne pouvait constituer qu’un minimum, tant les conditions rendaient impossible tout recensement exhaustif. La rapporteuse spéciale des Nations unies, Mai Sato, a évoqué plus de 5 000 morts ; des sources médicales ont avancé jusqu’à 20 000 victimes ; d’autres estimations ont porté ce nombre jusqu’au chiffre vertigineux de 40 000. Cet écart n’est pas une querelle statistique. Il est déjà une donnée du massacre. Empêcher de compter les morts, c’est commencer à les soustraire au droit : ce que l’on ne peut établir, nommer et documenter devient infiniment plus difficile à juger. C’est aussi cette impossibilité que Téhéran a organisée.

Car le 8 janvier au soir, au moment où la répression basculait dans la tuerie de masse, le pouvoir a débranché le pays : Internet, téléphonie fixe et mobile, signaux GPS brouillés, connexions satellitaires attaquées. Au matin, près de 99 % du trafic avait disparu des écrans de NetBlocks. Amnesty International a aussitôt dénoncé une coupure destinée à soustraire les crimes en cours au regard du monde. Une seconde interruption, presque totale, a commencé le 28 février, lorsque la guerre est venue fournir au régime un motif supplémentaire d’isolement ; elle n’a été partiellement levée que le 26 mai, après quatre-vingt-huit jours et plus de deux mille heures de coupure. Couper le réseau n’est pas seulement une mesure de contrôle. C’est une opération de disparition du réel. Le régime n’a pas seulement tué : il a tenté d’abolir les conditions mêmes dans lesquelles la mort devient visible et partageable. Le 11 février, le président Pezeshkian a dit la honte des dirigeants devant le peuple — sans nommer ni les tueurs ni l’ordre donné. La honte est ici le seul aveu concédé ; à ce titre, elle est déjà un document.

Un corps tué dans l’obscurité ne meurt pas de la même manière qu’un corps filmé, partagé, pleuré publiquement. L’anthropologie le sait depuis Robert Hertz : toute société distingue la mort biologique de la mort sociale, et le rite accomplit le passage du cadavre au défunt. C’est cette seconde mort que le pouvoir iranien cherche à administrer : corps confisqués ou restitués contre le silence, sépultures imposées de nuit, tombes surveillées, familles convoquées, menacées, parfois arrêtées jusque dans l’annonce du décès. Car le deuil, en Iran, n’a jamais été une affaire privée. Il obéit à un calendrier dont le quarantième jour — le chehelom — constitue l’un des moments majeurs. C’est à cette horloge que la révolution de 1978 régla sa marche : chaque commémoration engendrait ses manifestations, chaque manifestation ses morts, et chaque mort une nouvelle commémoration quarante jours plus tard, jusqu’à ce que la monarchie s’effondre sous la cadence de ceux qu’elle avait tués. Le pouvoir actuel connaît cette mécanique mieux que quiconque : il lui doit d’exister. En s’attaquant aux rites autant qu’aux vivants, il tente de désamorcer la machine mémorielle qui l’a porté au pouvoir et qui pourrait, il le sait, l’en chasser.

Les exécutions prolongent cette guerre dans le temps. Un homme a encore été pendu le 15 juillet pour les manifestations de janvier. Plus largement, les organisations de défense des droits humains documentent des procédures opaques, des procès privés des garanties élémentaires de la défense et des condamnations fondées sur des aveux extorqués sous la torture. La peine capitale ne vient donc pas seulement achever la répression : elle en étire la temporalité. Chaque exécution différée rend un mort nouveau au calendrier du deuil, réactive les réseaux de mémoire, oblige les familles à recommencer le travail funéraire et politique que le pouvoir cherchait précisément à interrompre. C’est une guerre contre le temps de la mémoire autant qu’une guerre contre les corps.

Cette guerre impose au régime un coût symbolique qu’il ne maîtrise plus. La grammaire morale qui ordonne depuis des siècles l’expérience iranienne de l’injustice oppose le mazloum, l’opprimé innocent, au zâlem, le tyran. Michael Fischer en a montré la puissance politique dans ce qu’il nomma le « paradigme de Karbala » : la possibilité de rejouer l’histoire du présent à travers le martyre de l’imam Hossein face à Yazid. Khomeini en fit, en 1978, une arme révolutionnaire. Les travaux de Farhad Khosrokhavar permettent ensuite de comprendre comment la République islamique capta le sang de ses propres martyrs pour en faire une ressource durable de légitimité. Or janvier a retourné cette matrice contre ceux qui s’en étaient proclamés les dépositaires. Le pouvoir qui régna au nom du martyre se découvre assigné au rôle de Yazid ; ceux qu’il tue occupent désormais la place du mazloum. Un régime peut survivre à la haine. Il survit plus difficilement au moment où la grammaire sacrée dont il tirait sa légitimité change de camp.

Restent les yeux. Les rapports convergent sur les tirs à la tête, au cou et dans les orbites, geste déjà observé lors du soulèvement de 2022 et répété en janvier avec une ampleur particulière. On aurait tort d’y voir le simple indice d’une brutalité sans frein. Viser l’œil, c’est atteindre l’organe même du témoignage ; c’est faire payer au corps le fait d’avoir regardé. Le geste prend alors une dimension proprement politique : une souveraineté qui ne cherche plus seulement à gouverner les corps, mais à décider de ce qui pourra être vu, attesté et transmis.

Le film de Norouz répond précisément à cette entreprise d’aveuglement : il restitue aux yeux mutilés la fonction testimoniale que le pouvoir voulait leur arracher. Dans un pays débranché du monde, chaque vidéo exfiltrée sur une carte mémoire, chaque radiographie photographiée à la sauvette devient à la fois relique et pièce à conviction. C’est là ce que l’on pourrait rapprocher de la contre-expertise théorisée par Eyal Weizman : retourner contre le pouvoir son propre régime de preuve. Le titre même du film l’énonce. Un plaidoyer n’est pas seulement un genre documentaire ; c’est déjà un acte de procédure. Et cette procédure commence avant le tribunal. Dans les extraits rendus publics, les phrases ont la nudité des dépositions ; elles sont déjà des minutes d’audience. Un témoin y résume l’inconcevable : « un État a ouvert ses frontières pour massacrer sa propre population ». Un autre, évoquant le sort réservé aux morts, lâche : « ce qu’ils font de pire, c’est pas les tueries ; c’est ce qu’ils font avec les vivants ».

Mais voir ne suffit pas. Encore faut-il conserver ce qui a été vu, recueillir ce qui a été dit, soustraire les traces à l’effacement.

Cette parole s’inscrit dans une généalogie que l’anthropologue Chowra Makaremi a patiemment mise au jour. Dans Le Cahier d’Aziz, elle a reconstitué l’exécution de sa mère dans les prisons des années 1980 à partir des carnets de son grand-père, avant d’écrire, à hauteur de chair, les échos du soulèvement de 2022. En Iran, l’archive n’est pas un supplément de la mémoire : elle est une technique de survie. Elle se transmet de génération en génération, des massacres des années 1980 et des pendaisons de l’été 1988 jusqu’à l’Aban sanglant de 2019, chaque soulèvement portant avec lui les morts du précédent — ce qui fait à la fois sa force et sa blessure.

Cette transmission possède aussi son théâtre inversé. Là où l’État, dont Ervand Abrahamian a documenté la fabrique des aveux télévisés, contraint ses victimes à produire une parole fausse sous le cadre imposé de la caméra, l’écran de la diaspora recueille une parole échappée à son contrôle, la conserve et la remet en circulation. D’un côté, l’image fabriquée par le pouvoir pour obtenir l’aveu qu’il lui faut ; de l’autre, l’image soustraite au pouvoir pour sauver la trace qu’il voudrait effacer. Quarante-sept ans de République islamique peuvent aussi se lire comme cette guerre pour la maîtrise de ce qui restera : qui aura le droit de produire le récit, de nommer les morts, de conserver leurs visages et, un jour, d’en administrer la preuve.

Aucune juridiction pénale internationale n’est aujourd’hui saisie des massacres de janvier. L’Iran a signé le Statut de Rome sans jamais le ratifier : en l’absence d’une saisine du Conseil de sécurité ou d’une acceptation ad hoc de la compétence de la Cour, la voie ordinaire vers la CPI demeure fermée. Quant au Conseil de sécurité, les rapports de force entre puissances y rendent toute initiative hautement improbable. Le Conseil des droits de l’homme, réuni en session spéciale dès le 23 janvier, a prolongé par vingt-cinq voix le mandat de la mission internationale indépendante d’établissement des faits, chargée d’enquêter sur les violations, d’en documenter les auteurs et d’en préserver les preuves en vue de futures procédures. Mais elle ne juge personne. Elle constitue l’archive d’une justice qui, pour l’heure, n’a pas de tribunal.

C’est dans cette béance que s’inscrit la demande portée par Norouz : créer une juridiction capable de connaître d’actes susceptibles de recevoir la qualification de crimes contre l’humanité — c’est-à-dire, en droit international pénal, des actes commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile. Dès le 13 janvier, la FIDH et la Ligue de défense des droits de l’homme en Iran estimaient que certaines des violations commises pourraient relever de cette qualification et appelaient déjà à des mécanismes de responsabilité.

Réclamer un tribunal avant qu’il n’existe n’a rien d’utopique. Pour l’Iran, la justice a souvent dû se frayer un chemin latéral. Hamid Nouri en est la démonstration : poursuivi en Suède au titre de la compétence universelle et condamné à la réclusion à perpétuité pour son rôle dans les massacres de prisonniers politiques de 1988, il a montré qu’un agent de la République islamique pouvait répondre de ses actes devant des juges réels, à des milliers de kilomètres du lieu des crimes. Sa libération, le 15 juin 2024, dans l’échange qui permit le retour de deux ressortissants suédois détenus en Iran, en révéla aussitôt l’autre vérité : cette justice est possible, mais elle demeure vulnérable à la diplomatie des otages.

Il existe aussi une autre généalogie : celle des tribunaux d’opinion. Du tribunal Russell, constitué dans les années 1960, à l’Iran Tribunal de 2012 sur les massacres de prisonniers politiques des années 1980, puis au tribunal Aban, réuni à Londres à partir de 2021 pour instruire les tueries de novembre 2019, ces juridictions sans force exécutoire occupent précisément l’espace laissé vacant par les institutions. Elles ne condamnent personne à une peine. Elles font autre chose : elles recueillent les voix, ordonnent les faits, nomment les responsabilités et empêchent que l’absence de juge ne devienne absence d’histoire. Elles maintiennent ouverte, chez les vivants, la dette de justice contractée envers les morts.

Le tribunal que réclame Norouz prolongerait ainsi, dans le droit, une logique profondément iranienne : celle du quarantième jour qui refuse de laisser la mort s’achever dans le silence. Un chehelom judiciaire, en quelque sorte — non plus seulement la commémoration qui ramène les morts parmi les vivants, mais la procédure qui porte leur mémoire jusqu’au prétoire.

Car ce que portent les voix du film n’est pas d’abord une demande de châtiment. C’est une exigence plus fondamentale : que la douleur iranienne cesse d’être un chiffre disputé pour devenir un fait établi ; que les morts aient des noms, les actes une qualification, les responsables un visage ; que ce qui fut commis dans l’obscurité puisse un jour devenir opposable devant le droit. Chaque exécution différée, chaque procès expéditif, chaque famille contrainte au silence ne fait, en attendant, que démontrer la nécessité de la juridiction qui manque encore.

L’une des voix du film a trouvé les mots que le droit mettra peut-être des années à traduire : il y a désormais, dit-elle, « une rivière de sang entre la population iranienne et la République islamique d’Iran ».

Le droit ne fera pas disparaître cette rivière. Sa tâche est plus austère : faire en sorte qu’elle ait des morts, des preuves, des responsables — et qu’aucun pouvoir ne puisse un jour prétendre qu’elle n’a jamais coulé.

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