Pourquoi le véritable enjeu de l’IA n’est pas l’emploi, mais l’effondrement silencieux de l’assiette fiscale sur laquelle reposent les États modernes — et comment repenser le contrat fiscal du XXIᵉ siècle.

Nous débattons du mauvais sujet

Chaque révolution technologique s’accompagne de son lot de prophéties. Au XIXᵉ siècle, la machine à vapeur devait condamner le travail manuel. Au XXᵉ siècle, l’automatisation industrielle annonçait l’usine sans ouvriers. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle générative nourrit une nouvelle vague d’inquiétudes : quels métiers disparaîtront ? Combien d’emplois seront remplacés ? Quelle profession survivra à l’essor des agents autonomes ?

Ces questions occupent les plateaux de télévision, les conseils d’administration et les ministères. Elles alimentent des études toujours plus nombreuses cherchant à mesurer la proportion d’emplois « exposés » à l’IA. Les débats portent sur la vitesse de diffusion de la technologie, sur la transformation des métiers, sur l’adaptation des systèmes éducatifs.

Pourtant, ce débat, aussi légitime soit-il, masque l’essentiel.

L’intelligence artificielle n’est pas d’abord une révolution de l’emploi. Elle est une révolution de la création de valeur. Et parce que les États modernes tirent l’essentiel de leurs ressources de cette valeur lorsqu’elle prend la forme de revenus du travail, l’IA inaugure une crise beaucoup plus profonde : celle du financement même des démocraties contemporaines.

Autrement dit, la véritable question n’est pas de savoir combien d’emplois disparaîtront. Elle est de comprendre comment un État continuera à financer les retraites, la santé, l’éducation, la justice, la défense ou les infrastructures lorsque la richesse sera produite de manière croissante par des systèmes dont la contribution échappe aux mécanismes fiscaux hérités du XXᵉ siècle.

Nous observons une mutation macroéconomique avec les catégories intellectuelles de la révolution industrielle. C’est cette erreur de perspective qui risque de coûter le plus cher. Car il existe une constante dans l’histoire de la pensée économique : nous interprétons toujours la prochaine révolution avec les concepts de la précédente. Aujourd’hui, nous observons l’intelligence artificielle avec la grille forgée pendant les Trente Glorieuses : emploi, salaire, productivité du travail, plein emploi, redistribution.

Cette grille a longtemps fonctionné. Elle n’est peut-être plus adaptée. Car l’IA ne transforme pas seulement les modes de production : elle transforme la manière dont la richesse est créée, concentrée et distribuée, et fragilise ainsi le fondement même de l’État moderne. Il faut ici revenir à une évidence souvent oubliée : les États ne vivent pas de l’économie, ils vivent de sa fiscalité. Or la fiscalité occidentale est presque entièrement construite autour d’un postulat implicite, celui selon lequel la richesse passe nécessairement par le travail humain. C’est ce postulat que l’IA commence à fissurer.

Deux siècles d’un même contrat économique

Depuis la révolution industrielle, les économies développées reposent sur un équilibre remarquablement stable. Les entreprises investissent, innovent et produisent. Elles emploient des travailleurs qui reçoivent un salaire. Ces revenus financent la consommation, laquelle alimente la croissance des entreprises. Les États prélèvent une partie de cette richesse sous forme d’impôts, de cotisations sociales et de taxes sur la consommation, puis redistribuent ces ressources sous la forme de services publics et de protection sociale.

Ce modèle a survécu à toutes les grandes mutations technologiques. L’électricité n’a pas supprimé le travail ; elle l’a rendu plus productif. L’automobile a détruit certains métiers, mais en a créé des centaines d’autres. L’informatique a automatisé d’innombrables tâches administratives tout en donnant naissance à des secteurs entiers de l’économie numérique. À chaque étape, les gains de productivité se sont accompagnés d’une expansion de la masse salariale globale. Les métiers évoluaient, mais la logique demeurait : davantage de richesse signifiait, à terme, davantage d’emplois qualifiés, de revenus distribués et donc de recettes fiscales.

Les États-providence européens se sont construits sur cette hypothèse implicite. Leur financement repose largement sur une économie où la création de valeur passe par le capital humain. Cette architecture n’est pas une simple convention comptable : elle est devenue le socle du contrat social. Les cotisations financent les retraites ; les salaires alimentent l’impôt sur le revenu ; la consommation soutient la TVA ; les entreprises contribuent au financement collectif à travers des bénéfices dégagés grâce à une activité reposant essentiellement sur des salariés.

Autrement dit, le travail n’est pas seulement un facteur de production. Il constitue la principale interface entre la création de richesse privée et le financement de l’intérêt général. Un salarié n’est pas uniquement un producteur : il est simultanément un contribuable, un consommateur, un cotisant social, un futur retraité et un acteur du financement collectif. Le travail humain remplit donc une double fonction, économique et fiscale.

Les chiffres le confirment sans ambiguïté. Dans les pays de l’OCDE, les cotisations sociales représentaient en 2023 environ un quart des recettes fiscales totales, et l’impôt sur le revenu des personnes physiques près d’un autre quart — soit, à elles deux, près de la moitié de l’ensemble des prélèvements, sans compter la part de la TVA et de l’impôt sur les sociétés qui dépend, en dernière analyse, du pouvoir d’achat et de l’activité salariée. La plupart des citoyens imaginent que l’impôt sur les sociétés constitue la principale ressource des États. C’est une illusion : dans la quasi-totalité des économies développées, les recettes publiques proviennent majoritairement, directement ou indirectement, des revenus du travail.

Pendant près de deux siècles, cette organisation a démontré une remarquable capacité d’adaptation. Même les crises majeures — guerres, chocs pétroliers, mondialisation, révolution numérique — n’ont pas remis en cause ce principe fondamental. L’intelligence artificielle pourrait être la première innovation à le faire.

L’État moderne est une conséquence de la révolution industrielle

Lorsque l’on évoque l’État-providence, on pense spontanément aux retraites, à l’assurance maladie, à l’école publique ou aux infrastructures. Pourtant, ces institutions ne sont pas apparues par hasard. Elles sont le produit d’une transformation économique très particulière : la généralisation du salariat.

Avant la révolution industrielle, les États vivaient principalement des impôts fonciers, des droits de douane, des monopoles royaux ou de taxes sur les échanges. Les capacités de redistribution étaient limitées, car les revenus étaient dispersés, souvent agricoles et difficiles à mesurer. L’industrialisation change radicalement la donne. Des millions de travailleurs se concentrent dans les villes, employés par de grandes entreprises. Les salaires deviennent réguliers, traçables et prévisibles. Pour la première fois dans l’histoire, les gouvernements disposent d’une base fiscale stable, abondante et relativement simple à prélever.

Cette évolution n’est pas seulement administrative. Elle modifie profondément le rôle de l’État. Les recettes progressent avec la croissance. Les gouvernements peuvent investir, redistribuer, emprunter et bâtir des systèmes sociaux d’une ampleur inédite. Autrement dit, le salariat de masse n’a pas seulement transformé la production ; il a rendu possible l’État contemporain. On comprend, dès lors, pourquoi une transformation qui toucherait au cœur du salariat ne serait pas un simple épisode sectoriel : elle atteindrait l’infrastructure fiscale de la démocratie elle-même.

Une rupture d’une autre nature

L’histoire économique enseigne que les technologies remplacent rarement le travail dans son ensemble. Elles déplacent les compétences, recomposent les chaînes de valeur et ouvrent de nouveaux marchés. Les métiers disparaissent, mais d’autres émergent. C’est pourquoi nombre d’économistes invitent, à juste titre, à la prudence face aux scénarios catastrophistes : les révolutions industrielles passées ont finalement accru la prospérité globale.

Mais cette comparaison présente aujourd’hui une limite majeure. Les innovations passées automatisaient principalement la force physique ou des tâches répétitives. L’intelligence artificielle, elle, s’attaque progressivement aux activités cognitives : rédaction, programmation, conception, traduction, diagnostic, analyse juridique, recherche documentaire, assistance à la décision, création de contenus. Pour la première fois, la technologie ne se contente plus d’assister l’intelligence humaine ; elle commence à produire directement une partie de la valeur intellectuelle qui constituait jusqu’ici le cœur de nombreuses professions.

Ce déplacement est fondamental. Une entreprise peut désormais accroître sa production de connaissances, de logiciels ou de services avec une augmentation beaucoup plus faible de ses effectifs. La richesse créée continue de progresser, mais elle dépend moins de l’accumulation de travail humain que de la combinaison entre données, puissance de calcul, modèles d’IA et capital technologique.

C’est ce phénomène de découplage qui mérite toute notre attention. La question n’est plus seulement : « combien de salariés seront remplacés ? » La véritable interrogation devient : que se passe-t-il lorsque la création de richesse croît durablement plus vite que la masse salariale sur laquelle repose l’essentiel des recettes publiques ? À cet instant précis, le débat quitte le champ de la technologie pour entrer dans celui de l’économie politique. Et c’est là que commence la véritable révolution.

Le premier facteur de production qui se réplique à coût marginal quasi nul

Pour saisir la nature de cette rupture, il faut examiner une propriété inédite de l’intelligence artificielle. La machine à vapeur devait être fabriquée. Une chaîne de montage nécessitait des ouvriers. Un logiciel demandait des développeurs. Internet lui-même exigeait des ingénieurs, des administrateurs systèmes, des opérateurs de réseaux. L’intelligence artificielle introduit une rupture d’une autre nature : une fois qu’un modèle est entraîné, son coût de réplication devient extrêmement faible comparé à la valeur qu’il peut produire.

Un même agent peut assister simultanément des milliers, demain des millions d’utilisateurs. Une amélioration du modèle bénéficie instantanément à l’ensemble de ses usages. Une seule infrastructure peut générer une quantité de services intellectuels sans commune mesure avec les effectifs humains mobilisés. L’économie numérique avait déjà introduit les effets de réseau. L’IA y ajoute ce que l’on pourrait appeler des effets de cognition : une capacité intellectuelle industrialisée, réutilisable et distribuable à grande échelle.

C’est cette propriété qui change la nature de la croissance. Jusqu’à présent, accroître la production supposait généralement accroître les capacités humaines. Désormais, une part croissante de la production peut être démultipliée sans augmentation proportionnelle de l’emploi. Nous assistons à une forme inédite de décorrélation entre l’intensité du travail et l’intensité de la création de valeur.

La rareté elle-même change de nature. Chaque époque économique est structurée par une ressource rare : la terre au XVIIIᵉ siècle, le capital industriel au XIXᵉ, la main-d’œuvre qualifiée au XXᵉ. Le XXIᵉ siècle voit émerger une nouvelle rareté : la capacité de calcul. Les entreprises les plus stratégiques au monde investissent désormais des sommes colossales dans des centres de données, des processeurs spécialisés, des infrastructures électriques et des modèles d’IA. À titre d’illustration, les seuls grands opérateurs de cloud ont consacré de l’ordre de 400 milliards de dollars à leurs dépenses d’infrastructure en 2025, et leurs annonces pour 2026 dépassent déjà, cumulées, la barre des 600 milliards. Leur principal facteur limitant n’est plus le recrutement, mais l’accès aux semi-conducteurs, à l’énergie et au compute. La richesse ne disparaît pas : elle migre. Et elle migre vers un support que la fiscalité du travail ne sait pas saisir.

Le Grand Découplage Fiscal

Il faut nommer précisément ce qui se joue. J’appellerai ce phénomène le Grand Découplage Fiscal : le moment historique où, pour la première fois depuis la révolution industrielle, la création de richesse et la principale assiette fiscale des États cessent d’évoluer de concert.

Prenons un exemple simple. Imaginons un cabinet de conseil qui employait mille consultants. Grâce aux agents d’IA, il parvient en quelques années à produire autant d’études avec six cents collaborateurs. Son chiffre d’affaires augmente, sa marge progresse, sa compétitivité s’améliore, ses clients bénéficient de services plus rapides. Du point de vue de l’entreprise, c’est une réussite sans réserve. Du point de vue macroéconomique, le diagnostic est plus troublant. Quatre cents salaires ont disparu. Les cotisations sociales diminuent. L’impôt sur le revenu correspondant s’évapore. La consommation de ces ménages recule, et avec elle les recettes de TVA. Les dépenses publiques, en revanche, ne baissent pas d’un centime : les infrastructures doivent toujours être entretenues, les hôpitaux fonctionner, les retraites être versées.

Le paradoxe apparaît alors clairement : la richesse privée peut continuer à augmenter tandis que les recettes publiques stagnent ou reculent. C’est là une situation radicalement différente de celle observée lors des précédentes révolutions industrielles, où les gains de productivité finissaient généralement par se traduire par une augmentation de l’emploi dans d’autres secteurs. Rien ne garantit aujourd’hui que ce mécanisme compensera intégralement le déplacement de la valeur vers le capital algorithmique.

Ce découplage n’est du reste pas une pure spéculation : il prolonge une tendance déjà ancienne. Depuis le début des années 1980, la part des revenus du travail dans la valeur ajoutée des économies avancées a reculé de plusieurs points — de l’ordre de quatre à huit points selon les mesures retenues par le Fonds monétaire international — au profit des revenus du capital. Et les travaux du FMI attribuent environ la moitié de ce recul, dans les économies développées, au progrès technologique et à la baisse du prix relatif des biens d’investissement, c’est-à-dire à la substitution du capital au travail. Dans le même temps, la part de l’impôt sur le revenu dans les recettes fiscales de l’OCDE est passée d’environ 30 % dans les années 1980 à moins de 24 % aujourd’hui. L’intelligence artificielle ne crée donc pas le découplage : elle menace de le faire passer d’une dérive lente à une rupture de régime.

Une fois posé, ce concept éclaire d’une lumière crue l’un des paradoxes les plus contre-intuitifs de notre époque : une économie peut devenir simultanément plus riche et plus difficile à financer collectivement. Les indicateurs classiques peuvent rester au vert — croissance positive, inflation maîtrisée, entreprises rentables, innovation dynamique — pendant que les finances publiques se dégradent. Pourquoi ? Parce que les mécanismes de redistribution ont été conçus pour une économie où la création de richesse transitait massivement par les revenus du travail. Si cette richesse est désormais captée sous forme de revenus du capital, d’actifs numériques, de propriété intellectuelle ou d’infrastructures computationnelles, la chaîne fiscale traditionnelle perd progressivement en efficacité. Ce n’est pas une crise de pauvreté. C’est une crise de circulation de la valeur.

Une crise de la fiscalité, non de la technologie

Il faut insister sur ce point, car il est le cœur de l’argument. Le problème que pose l’IA n’est pas technologique. Il est fiscal et institutionnel.

La technologie, en soi, produit de la richesse : elle abaisse les coûts, accélère les délais, démultiplie les capacités. Une économie plus productive est, toutes choses égales par ailleurs, une bonne nouvelle. Le problème surgit à l’interface entre cette richesse et l’État. Nos administrations savent identifier un salarié, une fiche de paie, une entreprise, un bénéfice. Elles savent beaucoup moins bien saisir la valeur créée par un agent autonome réparti sur plusieurs juridictions, exécuté dans un centre de calcul situé sur un autre continent, entraîné sur des données mondiales et mis à disposition via une plateforme globale.

Notre fiscalité est territoriale ; la création de valeur algorithmique est mondiale. Notre fiscalité est périodique ; l’économie numérique est instantanée. Notre fiscalité repose sur des personnes ; la production mobilise désormais des systèmes hybrides associant humains, logiciels et agents autonomes. Nous tentons de mesurer une économie du XXIᵉ siècle avec des instruments conceptuels forgés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

C’est pourquoi le débat public célèbre à tort les gains de productivité comme une fin en soi. La productivité n’a de sens économique que parce qu’elle permet ensuite de financer davantage d’investissements, de salaires, de consommation et de services publics. Elle n’est bénéfique que lorsqu’elle nourrit un cercle vertueux de création et de redistribution de la richesse. Si ce cercle se rompt, la productivité peut devenir un indicateur trompeur. Une économie extraordinairement productive mais incapable de financer durablement son système de santé, son éducation ou sa protection sociale n’est pas nécessairement plus robuste : elle est simplement plus efficace dans la création de richesse privée. La solidité d’une nation ne dépend pas seulement de son PIB, mais de sa capacité à transformer cette richesse en puissance collective. C’est précisément cette transformation qui est aujourd’hui en question.

La crise silencieuse de la souveraineté budgétaire

Cette divergence entre dynamique privée et dynamique publique peut rester invisible pendant des années. Les déficits se creusent lentement. Les États empruntent davantage. Les banques centrales absorbent une partie des tensions. Les marchés continuent de financer la dette. Puis survient un moment où les équilibres budgétaires deviennent structurellement impossibles à rétablir sans augmenter fortement les prélèvements, réduire les dépenses ou réinventer les mécanismes de financement.

L’histoire montre que les grandes crises budgétaires ne naissent pas d’un événement spectaculaire, mais d’une lente inadéquation entre les institutions héritées et les réalités économiques nouvelles. L’Empire espagnol du XVIIᵉ siècle ne s’est pas effondré faute de puissance militaire, mais faute de recettes durables ; la monarchie française a été emportée, aussi, par un système fiscal devenu incapable de financer l’État ; et la crise grecque a rappelé, plus près de nous, que la souveraineté budgétaire peut disparaître bien avant la souveraineté politique. L’économie précède toujours la politique, et la fiscalité l’économie publique.

Or les pays développés affrontaient déjà, avant l’IA, une équation délicate. Le vieillissement démographique accroît les dépenses de santé. Les retraites pèsent une part croissante des budgets. La transition énergétique exige des investissements considérables. Les infrastructures vieillissent. Les dépenses militaires repartent à la hausse. Les besoins de réindustrialisation se multiplient. Et, dans le même temps, la dette publique atteint dans de nombreux pays des niveaux historiquement élevés. Ces tensions étaient déjà là. L’IA ne les crée pas ; elle risque de les amplifier. Car si les recettes liées au travail progressent moins vite que la richesse nationale, les gouvernements devront financer des dépenses structurellement croissantes avec une assiette structurellement moins dynamique. Le problème n’est donc pas un déficit ponctuel : c’est un changement de régime économique.

Cette menace pèse inégalement selon les pays, et c’est peut-être là que se dessine la fracture géopolitique majeure du siècle. D’un côté, les nations capables de taxer la nouvelle création de valeur — parce qu’elles hébergent les infrastructures, possèdent les modèles, contrôlent les plateformes ou disposent d’une administration fiscale suffisamment agile. De l’autre, celles qui restent prisonnières d’une fiscalité du XXᵉ siècle, adossée à une masse salariale qui s’érode. L’Union européenne se trouve à cet égard face à un paradoxe redoutable : elle possède certains des systèmes sociaux les plus développés du monde, et elle est aussi l’une des régions dont le financement dépend le plus fortement du travail. Cette architecture, force dans une économie industrielle, peut devenir une vulnérabilité dans une économie algorithmique. L’Europe risque une double dépendance : technologique, si elle ne maîtrise pas ses infrastructures d’IA ; budgétaire, si la valeur créée sur son territoire échappe progressivement à son système fiscal. L’avenir de l’État-providence européen se jouera peut-être autant dans les centres de données que dans les ministères des Finances.

Il est frappant de constater que la plupart des stratégies nationales consacrées à l’IA parlent d’innovation, de talents, de formation, de compétitivité, de souveraineté technologique, de semi-conducteurs, de données. Très peu abordent la question pourtant décisive : que devient un État dont l’assiette fiscale repose sur le travail lorsque la création de richesse se découple progressivement de ce travail ? Nous préparons la révolution technologique. Nous ne préparons pas la révolution budgétaire. Il existe là un angle mort collectif.

Repenser le contrat fiscal du XXIᵉ siècle

L’histoire économique enseigne une leçon simple : les grands bouleversements technologiques ne deviennent des progrès durables que lorsque les institutions évoluent aussi vite que les technologies. La révolution industrielle n’a pas seulement inventé la machine. Elle a inventé le droit du travail, la sécurité sociale, la banque centrale moderne, les politiques de concurrence et l’impôt sur le revenu. L’innovation technique n’a produit du progrès qu’après avoir été rejointe par une innovation institutionnelle. L’intelligence artificielle nous place devant un défi comparable. La question n’est pas de ralentir la technologie, mais de savoir si nous saurons construire les institutions adaptées avant que les déséquilibres ne deviennent irréversibles.

Cette seconde partie n’a pas la prétention de livrer des solutions clés en main. Elle cherche à poser les bases d’un raisonnement — et, pour cela, à écarter d’abord les fausses évidences.

Le piège des fausses bonnes idées

Chaque révolution produit ses réponses instinctives. Face à l’IA, elles sont déjà connues : taxer les robots, instaurer un revenu universel présenté comme une évidence, taxer les modèles d’intelligence artificielle, créer une contribution exceptionnelle sur les grandes plateformes. Ces propositions ont un point commun : elles tentent d’appliquer la fiscalité du XXᵉ siècle à une économie du XXIᵉ. Elles répondent à des symptômes, non au problème fondamental.

Taxer les robots ou les modèles, par exemple, revient à taxer un facteur de production à un point précis de la chaîne de valeur — exactement la logique que l’économie algorithmique rend obsolète, puisqu’un modèle entraîné dans un pays, hébergé dans un deuxième, nourri de données d’un troisième et consommé dans un quatrième défie toute localisation simple. Une telle taxe serait soit contournable, soit décourageante pour l’investissement, soit les deux. Le revenu universel, de son côté, est une réponse à la question de la distribution, non à celle du financement : il présuppose résolu le problème qu’il faut précisément résoudre, celui de savoir comment l’État prélèvera durablement les ressources nécessaires. Ces idées ne sont pas absurdes ; elles sont prématurées. Elles arrivent avant le travail conceptuel qui devrait les fonder.

Car la vraie question n’est pas de savoir comment taxer une technologie. Elle est de comprendre où naît désormais la valeur économique. Pendant deux siècles, la réponse était simple : la richesse naissait de la combinaison entre le travail et le capital industriel. Demain, elle sera produite par l’interaction entre des humains, des algorithmes, des données, des infrastructures de calcul, de l’énergie, des modèles et des réseaux mondiaux. La création de richesse devient distribuée. Notre fiscalité, elle, reste centrée sur le salarié.

Changer d’assiette plutôt que de taux

L’histoire fiscale montre que les grandes réformes ne consistent presque jamais à modifier les taux d’imposition. Elles consistent à modifier l’assiette. Au XIXᵉ siècle, l’impôt foncier ne suffisait plus ; le XXᵉ siècle a fait de l’impôt sur le revenu et des cotisations le centre de gravité du système. Le XXIᵉ siècle devra probablement déplacer une partie de la charge fiscale depuis la rémunération du travail vers la création effective de valeur, où qu’elle se produise et quel qu’en soit l’agent.

Cette idée peut sembler abstraite ; elle est pourtant pragmatique. Aujourd’hui, nous taxons principalement les facteurs de production — et, parmi eux, surtout le travail, parce qu’il est le plus visible et le plus facile à saisir. Demain, il faudra peut-être davantage taxer les flux économiques que ces facteurs génèrent : les flux de valeur plutôt que les emplois. La fiscalité devra suivre la richesse, et non plus seulement les personnes.

Ce déplacement suppose d’abord d’admettre une transformation profonde de la nature même de la richesse. Pendant des siècles, elle était attachée à un lieu : une terre, une usine, un magasin. Aujourd’hui, elle circule en permanence. Une requête adressée à un agent conversationnel peut mobiliser un centre de calcul en Scandinavie, un modèle entraîné en Amérique du Nord, des données provenant de plusieurs continents, et produire instantanément un service consommé en Europe. La richesse n’est plus localisée : elle est distribuée, à l’image de l’électricité devenue réseau. Nos systèmes fiscaux, eux, restent construits autour de frontières nationales, quand l’économie algorithmique fonctionne déjà comme un réseau mondial.

Concrètement, cela invite à explorer une fiscalité qui suivrait les flux là où ils deviennent observables et difficilement délocalisables : au point de consommation du service, à la frontière entre juridictions, ou encore au niveau des infrastructures physiques qui rendent la production possible. La consommation d’électricité des centres de calcul, l’usage de la capacité de traitement, le franchissement de données à valeur ajoutée : autant de points de contact tangibles là où le bénéfice, lui, est devenu insaisissable. Il ne s’agit pas de proposer un impôt clé en main, mais de déplacer le regard — du « qui » vers le « où » et le « combien » de valeur transite.

Le compute comme infrastructure macroéconomique

Il existe une erreur fréquente dans les débats sur l’IA : considérer les centres de calcul comme de simples infrastructures techniques. Ils deviennent progressivement des infrastructures économiques fondamentales. Au XIXᵉ siècle, les chemins de fer structuraient la croissance ; au XXᵉ, les réseaux électriques. Demain, la capacité de calcul jouera un rôle comparable. Elle conditionnera l’innovation, la compétitivité industrielle, la recherche, les services publics numériques, la défense, la santé, l’éducation, l’administration. Le compute devient à l’économie du XXIᵉ siècle ce que le pétrole fut au XXᵉ : un facteur stratégique.

Cette évolution modifie la géographie de la puissance. Les États qui maîtrisent ces infrastructures contrôleront une part croissante de la création de valeur mondiale ; ceux qui dépendront entièrement d’infrastructures étrangères verront leur autonomie se réduire. La souveraineté numérique ne consiste donc pas seulement à héberger des données sur son territoire, mais à maîtriser les infrastructures qui produisent la richesse de demain.

De là découle une interrogation d’ordre institutionnel plus que fiscal : les infrastructures qui produisent une part croissante de la richesse doivent-elles rester de simples actifs privés, ou faut-il reconnaître leur dimension d’intérêt général, à l’image des réseaux électriques, ferroviaires ou autoroutiers ? Reconnaître au compute un statut d’infrastructure essentielle ouvrirait la voie à des formes de régulation, de tarification ou de contribution qui n’ont rien à voir avec une « taxe sur l’IA », et tout à voir avec la manière dont nous avons historiquement traité les réseaux structurants.

Une nouvelle géographie fiscale mondiale

Depuis des décennies, les États cherchent à taxer les multinationales : le débat porte sur les bénéfices, les prix de transfert, les paradis fiscaux, la localisation des profits. L’économie de l’IA déplace encore le problème. La question ne sera plus seulement « où sont déclarés les bénéfices ? », mais « où est réellement produite la valeur ? ». Est-elle créée là où se trouvent les utilisateurs ? Là où sont entraînés les modèles ? Là où sont installés les centres de calcul ? Là où est consommée l’énergie ? Là où résident les propriétaires des infrastructures ?

Cette question paraît technique. Elle est profondément politique, car celui qui définira juridiquement le lieu de création de la valeur définira aussi le lieu de sa taxation. Nous assistons peut-être à la naissance d’une nouvelle géographie fiscale mondiale — et, avec elle, à un enjeu de répartition internationale de la valeur créée par les modèles d’IA aussi structurant que le fut, au XXᵉ siècle, le partage de la rente pétrolière. Les négociations internationales sur l’imposition minimale des multinationales, engagées ces dernières années, ne sont probablement qu’une répétition générale de ce débat autrement plus vaste.

Cette perspective soulève aussi un risque que l’analyse ne peut éluder : celui d’une concentration extrême du capital. Les propriétés économiques de l’IA — coût marginal quasi nul, effets de réseau, effets de cognition, rendements d’échelle sur le calcul — favorisent l’émergence d’un très petit nombre d’acteurs globaux captant une fraction disproportionnée de la valeur. Si cette valeur échappe simultanément à l’impôt, le résultat combinerait le pire des deux mondes : une concentration inédite de la richesse et une érosion parallèle des moyens publics de la corriger. La question fiscale rejoint alors la question démocratique.

Mesurer autrement : la comptabilité nationale à réinventer

Il existe une révolution plus discrète, mais tout aussi décisive : celle de nos instruments de mesure. Le PIB mesure la valeur ajoutée, la productivité mesure l’efficacité du travail, le chômage mesure l’utilisation de la population active. Ces indicateurs ont été conçus pour une économie humaine. Comment mesurer une économie où une part croissante de la production est réalisée par des agents autonomes ? Quelle est la productivité d’un modèle d’IA ? Comment apprécier la contribution économique d’une infrastructure de calcul utilisée simultanément par des millions d’entreprises ?

Cette question n’est pas académique. On gouverne toujours ce que l’on mesure. Tant que la comptabilité nationale continuera de définir la productivité comme un rapport à l’emploi humain, elle rendra invisible la part croissante de la valeur produite hors travail — et donc invisible, aussi, l’érosion de l’assiette fiscale. Une nouvelle définition de la productivité nationale, intégrant la contribution du capital computationnel, n’est pas un raffinement de statisticien : c’est une condition préalable à toute politique fiscale lucide.

Le retour de l’État stratège

Pendant près d’un siècle, les administrations fiscales ont eu pour mission d’identifier les revenus, les bénéfices et les patrimoines. Demain, leur mission pourrait devenir plus ambitieuse : comprendre comment la valeur circule, identifier les nouvelles chaînes économiques, déterminer où naît réellement la richesse, mesurer les infrastructures qui la rendent possible. Cela suppose des administrations plus technologiques, plus internationales, plus capables d’analyser des systèmes économiques complexes. Autrement dit, l’État devra devenir moins comptable et davantage stratège — un architecte des flux de valeur plutôt qu’un simple répartiteur de leurs fruits.

Une nouvelle forme de concurrence entre États en découlera. Les pays ne chercheront plus seulement à attirer des entreprises, mais les infrastructures qui rendent possible la création de valeur : l’énergie, les centres de calcul, les réseaux optiques, les talents scientifiques, les modèles, les capacités de stockage, les données. Cette compétition ne sera pas seulement industrielle : elle sera budgétaire. Car accueillir les infrastructures qui produisent la richesse de demain, c’est aussi se donner les moyens de financer durablement l’action publique. Souveraineté économique et souveraineté fiscale convergeront progressivement.

La révolution que nous refusons encore de nommer

Il est fréquent de comparer l’intelligence artificielle à l’électricité ou à Internet. La comparaison est utile, mais sans doute insuffisante. L’électricité a transformé les usines ; Internet, les communications ; l’intelligence artificielle pourrait transformer la relation fondamentale entre la richesse privée et la puissance publique. C’est une rupture d’une autre nature, car lorsque l’assiette fiscale se transforme, c’est le contrat social lui-même qui doit être repensé.

Pour la première fois depuis la révolution industrielle, une technologie est susceptible de permettre une croissance soutenue de la richesse sans augmentation proportionnelle de la principale assiette fiscale sur laquelle reposent les États modernes. Cette hypothèse ne signifie ni la fin du travail, ni la fin de l’entreprise. Elle signifie que le lien historique entre création de richesse et financement collectif pourrait se distendre. C’est une rupture institutionnelle avant d’être technologique.

Le XXIᵉ siècle ne sera probablement pas dominé par les seuls pays qui possèdent les meilleurs modèles d’IA. Il sera dominé par ceux qui réussiront à faire converger quatre souverainetés : énergétique, numérique, industrielle et budgétaire. Une puissance qui maîtrise les infrastructures de calcul sans parvenir à financer son contrat social restera fragile. Inversement, un État doté d’un système fiscal robuste mais dépendant des infrastructures d’autrui verra sa marge de manœuvre se réduire. La puissance de demain sera celle qui saura relier innovation, investissement et capacité durable à financer les biens communs.

Depuis deux ans, nous posons inlassablement la même question : « Combien d’emplois l’intelligence artificielle va-t-elle supprimer ? » Elle restera importante, mais elle n’est peut-être pas la bonne. La véritable interrogation est plus exigeante : comment financer des États dont les mécanismes de redistribution reposent principalement sur le travail, alors que la création de valeur devient progressivement indépendante de ce travail ? Elle ne concerne pas les seuls économistes, mais les gouvernements, les banques centrales, les entreprises et les citoyens. Le véritable tournant du siècle n’aura peut-être pas été l’invention d’une intelligence artificielle capable de produire de la richesse, mais le moment où cette richesse a commencé à croître plus vite que les institutions chargées de la transformer en puissance publique.

Nous parlons de productivité depuis deux ans. Le véritable sujet est celui de la fiscalité et de la soutenabilité des finances publiques à l’ère de l’IA. L’intelligence artificielle ne remet pas seulement en cause l’emploi : elle remet en cause le mode de financement des États modernes. Les pays qui réinventeront leur système fiscal seront les grandes puissances économiques du XXIᵉ siècle ; les autres risquent une lente érosion de leur souveraineté budgétaire. Et c’est peut-être là, bien plus que dans le nombre d’emplois transformés, que se jouera l’avenir des démocraties.

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